Frédéric Payraudeau nous éclaire
sur la belle découverte de 225 ouchebtis masculins ET féminins
par la Mission française des fouilles de Tanis en octobre 2025
| Une partie des ouchebtis découverts le 9 octobre 2025 par la MFFT dans la tombe d'Osorkon II à Tanis avec, au centre, un ouchebti de Chechonq III - photo (c) MFFT |
Le 9 octobre 2025, quelques jours après le début de sa 69e campagne, la Mission française des fouilles de Tanis, dirigée par Frédéric Payraudeau, fait une incroyable découverte dans la nécropole de la Thèbes du Nord… Alors que, dans la tombe d'Osorkon II, débute le nettoyage du sol d'une chambre largement occupée par un sarcophage en granite, apparaissent des fragments de statuettes funéraires et, puis soudain, ce sont deux, puis trois statuettes, complètes et en place … Le travail se poursuivra pendant dix jours pour finalement extraire 225 ouchebtis ! Après quelques mois de recul, le découvreur a accepté, pour les lecteurs d'Egypte-actualités, de revenir sur cette trouvaille, d'en repréciser le contexte et de partager les analyses et conclusions qu'il en a tirées …
| Frédéric Payraudeau travaillant dans la tombe d'Osorkon II - photo (c) MFFT |
Egypte-actualités - marie grillot : Il est tout d'abord important de préciser que les tombes royales de Tanis n'ont pas la même structure que celles de la Vallée des Rois, ni le même "emplacement", pouvez-vous nous en dire plus ?
Frédéric Payraudeau (FP) : En effet, la nécropole royale de Tanis a été installée, au moment de la fondation de la ville, dans l'enceinte du temple d'Amon, dans la partie sud de l'avant cour. Il s'agissait de s'adapter à la topographie des lieux, qui ne fournissaient pas de "rive des morts" et de placer les rois défunts sous la protection des dieux et à portée des circulations d'offrandes. Les tombes, conformément à ce qu'on peut attendre en période de crise, sont plus petites. Comme le substrat est sableux, elles sont construites, et non creusées, dans une fosse aménagée dans le sol. Leur matériau est principalement remployé de monuments anciens des alentours, notamment Piramsès, mais leurs parois peuvent être décorées avec des représentations et textes funéraires similaires à ceux des tombes de la vallée des Rois.
MG-EA : Lors de la découverte de la tombe d'Osorkon II par Pierre Montet, en février 1939, cette petite pièce occupée par un sarcophage demeuré anonyme, n'avait donc pu être attribuée à aucun pharaon ou prince ? Avait-elle cependant livré des pièces de mobilier funéraire ?
FP : Non, en effet, Pierre Montet avait pensé initialement à Chéchonq III, mais il abandonne très rapidement l'hypothèse puisqu'il dégage la tombe de ce roi à quelques mètres de là. Ensuite, l'hypothèse dominante était celle d'un prince de la famille royale enterré là sous Chéchonq III ou même d'un roi Chéchonq plus tardif, comme Chéchonq V. Les seules pièces du mobilier funéraire étaient hors contexte et anépigraphes, sauf une cuillère ayant appartenu à un particulier et des ouchebtis déplacés sur le toit, au nom d'un roi Chéchonq.
Intérieur de la tombe d'Osorkon II à Tanis - photo (c) MFFT-Simone Nannucci |
MG-EA : Quatre-vingt-cinq ans après l'équipe de Pierre Montet vous êtes donc les premiers à entreprendre des travaux de conservation dans ce tombeau NRT 1 … Pensiez-vous, comme l'avait dit Davis de la Vallée des Rois douze ans avant que n'y soit découverte la tombe de Toutankhamon que : "la nécropole était épuisée" ?
FP : A vrai dire, il y a déjà eu des travaux de conservations, sur les parois notamment dans les années 1980 et 1990 notamment et même quelques nettoyages de sols. Le tout laissait en effet penser que la tombe avait révélé tout ce qu'elle avait à dire en matière de mobilier archéologique, mais nous avions repéré des indices épigraphiques qui laissaient penser que son histoire était un peu différente de celle reconstituée jusqu'alors.
MG-EA : Les photos que vous avez publiées de la découverte nous montrent des statuettes, dans une fosse, prises dans la terre, disposées de façon anarchique, certaines de dos, d'autres de face : on ne remarque pas de vestiges de bois délité de coffres à ouchebtis ? Avaient-elles été déposées comme vous les avez trouvées, tout près du sarcophage ? (c'est d'ailleurs ce que l'on remarque aussi sur les photos des découvertes des tombeaux royaux par Montet). Ou cette disposition peut-elle être due à des pillages ?
FP : Non, il n'y avait en effet pas de coffret en bois, mais les ouchebtis étaient déposés dans un certain ordre dans une petite fosse spécialement aménagée dans le sol au moment de l'enterrement du roi. Ils n'ont été que légèrement affectés par le passage des pilleurs antiques, qui s'intéressaient surtout aux métaux précieux. Quant aux voleurs de l'époque de Montet, ils ne les ont pas vus en raison de la couche de boue qui avait envahi le sol de la pièce sur plusieurs dizaines de centimètres.
| Les ouchebtis peu après leur découverte - photo (c)MFFT-Simone Nannucci |
MG-EA : Ce sont deux-cent-vingt-cinq statuettes qui seront extraites selon un "protocole" bien défini. "On" lit souvent qu'il y avait plus de 400 ouchebtis dans le matériel funéraire : 365 "répondants", un pour chaque jour de l'année, plus un "dizainier" (chef d'équipe pour dix). Ce nombre peut donc questionner : comment l'expliquez-vous ?
FP : Les meilleurs spécialistes de ouchebtis considèrent que ce chiffre est très théorique et ne correspond en réalité qu'à une seule trouvaille à Saqqâra. Mais il est évident qu'on emmenait beaucoup de statuettes funéraires avec soi quand on appartenait à l'élite, plusieurs centaines, avec des chefs d'équipes.
| Une partie des ouchebtis découverts le 9 octobre 2025 par la MFFT dans la tombe d'Osorkon II à Tanis - (Image credit : Egyptian Ministry of Tourism and Antiquites) |
MG-EA : Pouvez-vous nous décrire les principales caractéristiques de ces statuettes de faïence ?
FP : Les statuettes ont été étudiées par Raphaële Meffre, qui publie d'ailleurs ce mois-ci le catalogue des ouchebtis tardifs du Louvre. Ce sont des statuettes en faïence siliceuse de 13.5 cm de haut, toutes momiformes. Certaines d'entre elles ont été retravaillées après le moulage. Le décor peint varie peu : outils aratoires dans les mains, sac à grains dans le dos pour les ouvriers, bâton et fouet pour les chefs d'équipe. Le texte est le même sur pratiquement tous les exemplaires, simplement le nom de l'Osiris-roi Chéchonq-fils de Bastet-aimé d'Amon.
| Un travail d'équipe : Raphaële Meffre, Vanessa Desclaux et Patrice Le Guilloux documentent les oushebtis - photo (c) MFFT |
FP : Ces statuettes féminines existent depuis la fin du Nouvel Empire, mais on pensait qu'elles n'étaient plus fabriquées après le milieu de la XXIIe dynastie, nos exemplaires prolongent donc cet usage de plus de 80 ans. Les "servantes" se distinguent uniquement par leur poitrine féminine et ne diffèrent en rien des serviteurs dans leur fonction.
| Un des nombreux ouchebtis fémininsdécouverts le 9 octobre 2025 par la MFFT dans la tombe d'Osorkon II à Tanis - photo (c) MFFT |
MG-EA : Les indices que ces "répondants" apportent, par leur inscription, sur le propriétaire du sarcophage est-elle de nature à réécrire, à préciser l'histoire de la nécropole ? Et est-elle de nature à modifier la compréhension de la chronologie des souverains tanites ?
FP : Oui tout à fait, c'est tout l'intérêt de cette découverte. Par leur localisation, ces ouchebtis en place donnent le nom du roi enterré dans le sarcophage anonyme voisin (à quelques cm du dépôt), c'est un roi Chéchonq-fils de Bastet, et la stratigraphie établie entre ce dépôt, celui du sarcophage et la construction du mur fermant cet espace permet de l'identifier sans doute possible à Chéchonq III. Evidemment, cela nous a paru étonnant car ce roi possède une jolie tombe et un sarcophage à son nom quelques vingt mètres plus au nord. Mais lorsque Pierre Montet a dégagé cette tombe, il n'a trouvé aucun objet au nom de Chéchonq III dans le matériel funéraire, seulement des objets au nom de Chéchonq IV (qu'il prenait pour Chéchonq Ier). Il semble donc que Chéchonq III n'a jamais été enterré dans sa tombe, mais placé dans l'antichambre d'Osorkon. Ce n'est pas si étonnant pour diverses raisons. Rappelons que le règne de Chéchonq III, qui dure 40 ans, commence par une guerre civile qui se poursuit jusqu'à la fin du règne. Cette situation de troubles politiques est caractéristique de la Troisième Période intermédiaire et a influé sur la capacité des rois à se faire enterrer là où ils l'avaient prévu. A Tanis, sur 10 rois inhumés dans la nécropole, seuls 3 l'ont été dans une tombe construite pour eux. Cette découverte vient souligner ce phénomène et l'étude de l'architecture de la tombe d'Osorkon II que nous allons continuer de mener lors de la prochaine saison ouvre en effet des perspectives très intéressantes de révision de la chronologie de la nécropole royale.
Ouchebti de Chechonq III découvert le 9 octobre 1925 par la MFFT dans la tombe d'Osorkon II à Tanis |
Frédéric Payraudeau, est égyptologue, maître de conférences à Sorbonne Université, directeur de la Mission Française des Fouilles de Tanis (MFFT)* et vice-président de la Société française d’égyptologie. Il est l'auteur de nombreux ouvrages, dont "L'Égypte et la vallée du Nil. Tome 3: Les époques tardives ...", publié aux PUF.
Pour en savoir plus :
Mission française des fouilles de Tanis (MFFT) - page FB :
https://www.facebook.com/profile.php?id=100057098724072
Présentation de la Mission française des fouilles de Tanis sur le site de l'Ecole Pratique des Hautes-Etudes
https://www.ephe.psl.eu/recherche-innovation/recherche-en-reseau/mission-francaise-des-fouilles-de-tanis-mfft?fbclid=IwY2xjawSPfHpleHRuA2FlbQIxMABicmlkETE0TjdBcmViVGhPU2swS05Vc3J0YwZhcHBfaWQQMjIyMDM5MTc4ODIwMDg5MgABHrtCkLn4O3jjEO49DQ9IUCRAjgTKOMhUVyZ2416VRi393kY96jCohwSgIcks_aem_G7EtPqTJrSte4WxpblCr8g
Cartographie grande échelle de Tanis (Egypte)
Une nouvelle capitale
https://www.chronocarto.eu/projet/tanis/
Annonce de la découverte sur le site du Ministère du Tourisme et des Antiquités - 20-11-2025
https://www.facebook.com/photo.php?fbid=1248026627358881&set=a.146644910830397&type=3
Frédéric Payraudeau présente la découverte dans cette interview sur Radio France : "Statuettes funéraires de Tanis : leur vie après la mort" :
https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/l-entretien-archeologique/statuettes-funeraires-de-tanis-leur-vie-apres-la-mort-5955675?fbclid=IwY2xjawOyklBleHRuA2FlbQIxMABicmlkETE0TjdBcmViVGhPU2swS05Vc3J0YwZhcHBfaWQQMjIyMDM5MTc4ODIwMDg5MgABHiAMhVR0TVRy15o8qHUZVPqERyGkko1sFFKUPoGCpLCb-ujiDzFs4TqeevBu_aem_hr6QPG-ywoxeCw4yi4AzdQ
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