samedi 13 juin 2026

Deux frères, proches et unis … pour l'éternité

Tondo des "Deux frères" - bois peint à l'encaustique - époque romaine - IIe siècle ap. J.-C.
 découvert lors des fouilles 1898-1899 financées par Emile Guimet et dirigées par Albert Gayet pour le Service des Antiquités 
à Cheikh Abadah - Antinoopolis - Musée égyptien du Caire JE 33739 - CG 33267


Exposé au 1er étage du Musée de Tahrir (JE 33739 - CG 33267), ce tondo (œuvre peinte sur un support de forme ronde), est daté du IIe siècle de notre ère. Haut de 24 cm, large de 38,5 cm, d'un diamètre de 61 cm, il est peint à l'encaustique sur bois. Il nous offre deux merveilleux portraits d'hommes qui nous fixent inlassablement de leurs grands yeux sombres, nous donnant envie d'en savoir plus sur eux… 


La qualité de l'œuvre, leur apparence, leurs vêtements ne peuvent tromper : ils sont de la bonne société, de la meilleure peut-être… À cette époque, après avoir été grecque, l'Égypte était devenue romaine et cosmopolite, brassant Égyptiens, Grecs et Romains. Si les nouveaux "maîtres" du pays adoptent certains rituels funéraires égyptiens, ils les feront évoluer en les conjuguant à leurs propres coutumes… Ainsi, aux Ier et IIe siècles, apparaissent les fameux portraits de momie connus sous l’appellation de "portraits du Fayoum". "Désormais, la tendance se veut celle d’un art réaliste, qui n’est plus d’inspiration égyptienne, mais puise aux sources de Rome et notamment de Pompéï. Remplaçant les masques, ces portraits sont peints sur bois ou sur toile, à l’aide de cires ou de pigments. Les visages ont des expressions parfois saisissantes, avec un regard qui nous traverse et fixe, en fait, l'éternité (Christian Leblanc, "Ta Set Neferou")…


La ressemblance entre ces deux portraits ne pouvant renier un contexte familial en a fait deux frères. 


L'aîné, à droite, a la peau sombre et ses traits affirmés semblent durcir son expression. Cela se lit notamment dans le regard et dans ce soupçon d'amertume que traduisent ses lèvres. Le temps a été sévère pour le côté droit du visage qui est traversé par une balafre qui s'étend du front à la lèvre supérieure. Une autre blessure dégrade douloureusement le cou.


Dans "Graeco-Egyptian coffins, masks and portraits", 1905, Campbell Cowan Edgar décrivait ainsi cette représentation : "Il porte un drapé blanc avec une bande violette sur le côté gauche. Il a des cheveux épais et bouclés et un léger duvet sur la lèvre supérieure et la mâchoire inférieure ; des sourcils broussailleux, un nez large et des lèvres épaisses. Teint brun, cheveux noirs, yeux bruns... Au-dessus de l'épaule extérieure se trouve une statuette en or sur un petit socle… elle représente Hermès avançant, la jambe droite repliée, le kérykéion tenu vers le bas dans la main droite et la chlamyde flottant sur le côté gauche ; il a des ailes aux chevilles et un attribut indistinct sur le front".

Tondo des "Deux frères" : l'aîné représenté à droite - bois peint à l'encaustique - époque romaine - IIe siècle ap. J.-C.
découvert lors des fouilles 1898-1899 financées par Emile Guimet et dirigées par Albert Gayet pour le Service des Antiquités
à Cheikh Abadah - Antinoopolis - Musée égyptien du Caire JE 33739 - CG 33267


A gauche, le cadet, à la douce carnation claire, aux cheveux plus disciplinés, semble prêt à esquisser un sourire, tout en affichant un regard confiant. L'adolescence n'est pas très éloignée et sa carrure n'est pas encore tout a fait affirmée.


Dans "Trésors d'Egypte" 1999, Anna Leone en fait cette belle description : "Le jeune homme est revêtu d'un chiton blanc rehaussé à l'encolure d'une ligne rouge continue bordée d'une série de petits points de la même couleur. Il porte sur son chiton un manteau rouge retenu sur l'épaule gauche par une épingle ornée d'une pierre verte. On aperçoit au dessus de son épaule droite une statuette en or ou en bronze à en juger par sa couleur dorée. Elle représente un jeune dieu dans la posture de 'ponderatio' fréquente dans la statuaire. Cette divinité, coiffée d'une couronne égyptienne, est représentée avec la jambe droite tendue et la gauche pliée. Le bras gauche est parallèle au corps, le bras droit étant plié pour soutenir un sceptre". 

Tondo des "Deux frères" : le cadet représenté à gauche - bois peint à l'encaustique - époque romaine - IIe siècle ap. J.-C.
découvert lors des fouilles 1898-1899 financées par Emile Guimet et dirigées par Albert Gayet pour le Service des Antiquités
à Cheikh Abadah - Antinoopolis - Musée égyptien du Caire JE 33739 - CG 33267


Si ce type de portrait est, "par convention", classé dans la catégorie "portraits du Fayoum" car la majeure partie d'entre eux (plus de 1000 !) ont été retrouvés par l'égyptologue William Matthew Flinders Petrie, dès 1888, à Hawara, dans l'immense nécropole de l'élite d'Arsinoé dans le Fayoum, il ne s'agit cependant pas là de leur seule et unique provenance…  Ainsi, ces deux frères, proviennent de la nécropole d'Antinoupolis qui en a livré - elle aussi - un nombre considérable. Ce tondo y a été mis au jour lors de la mission 1898 - 1899 que dirigeait Albert Gayet. Cet archéologue français, était arrivé en Égypte en 1881 avec la Mission archéologique française permanente au Caire et Gaston Maspero l'avait poussé à se spécialiser : "dans une direction encore mal connue : l'archéologie de l'Égypte de l'antiquité tardive". 

L'une des seules photos trouvée d'Albert Gayet - deuxième à gauche - , prise en 1886 dans le temple de Louqsor
L'identification des personnages est ainsi faite par le Brooklyn Museum : de gauche à droite :
 Maxence de Rochemonteix, Albert Gayet, Charles Edwin Wilbour, Jan Herman Insinger, Gaston Maspero

C'est ainsi qu'en 1896, avec l'appui de son mécène Emile Guimet, il avait débuté, pour le Service des antiquités, des fouilles à Antinoopolis (Antinoé). Située en Moyenne Egypte, sur la rive orientale du Nil (à environ 300 km au sud du Caire), cette cité qui existait déjà au Nouvel Empire fut rebaptisée par Hadrien, au Ier siècle, du nom de son bel amant Antinoüs, mort d'hydrocution dans les environs d'Alexandrie en 130. 


Peints du vivant du modèle, ces "portraits" étaient destinés à être déposés au niveau du visage de la momie, où ils étaient maintenus par les enroulements de bandelettes. Représentant le défunt, ils étaient généralement peints sur une tablette de bois de forme rectangulaire. Ce portrait double qui, de plus est, de forme arrondie, ne manque donc pas de questionner…


Dans "L'apostrophe muette - Essai sur les portraits du Fayoum" 1997, Jean-Christophe Bailly ne remet pas en doute que ces portraits soient des "portraits funéraires, des portraits-pour-la-mort", du fait irréfutable qu'ils ont tous été retrouvés dans des tombes… Mais il rejoint cette hypothèse, initialement émise par W.M.F. Petrie, d'un usage "préfunéraire". Il évoque "la possibilité d'un usage domestique, familial et affectif du portrait en tous points semblables à celui qui en est fait universellement aujourd'hui". Et il cite J.E. Berger : "si nous persistons à croire que les portraits du Fayoum ne sont que des masques funéraires, le tondo est inexplicable ; il est en effet impossible d'imaginer une momie double sous un masque unique, un sarcophage abritant deux corps réunis"…


Ce double portrait, trouvé dans une inhumation, a-t-il auparavant orné les murs d'une maison patricienne d'Antinoé ? Etait-il le plaisir des yeux de parents qui pouvaient ainsi admirer leurs fils, peut-être éloignés ? Ces mêmes parents avaient-ils choisis avec soin celui auquel ils ont confié l'honneur d'immortaliser leur portrait ?

Illustration représentant les fouilles d'Albert Gayet à Antinopolis
(publiée dans "Le Petit Journal", 1904-686)

Les peintres étaient alors itinérants et ne signaient pas leur œuvre, or nous remarquons au centre gauche une mention en grec… A ce sujet, Jean-Christophe Bailly rappelle : "Ce tondo porte une inscription que Gayet identifia comme étant la signature de l'artiste (Pachôme). En fait, il s'agit de 'pachon', le neuvième mois du calendrier égyptien, mais cette précision demeure elle-même mystérieuse, puisque nous ne savons aucunement à quel événement elle renvoie"… 


Il est intéressant de rappeler que, dans "Les portraits d'Antinoé au Musée Guimet, 1912", Emile Guimet, évoquait ainsi ce tondo : "C'est durant cette fructueuse campagne de fouilles que M. Gayet trouva à Antinoé une peinture à la cire sur panneau de bois signée : Pachôme et représentant deux portraits d'homme, deux frères sans doute. Cette oeuvre remarquable a été retenue par le Musée du Caire. Les costumes à l'antique, le manteau d'un personnage retenu sur l'épaule par une fibule. Horus et Anubis figurés sur le fond nous désignent des Isiaques de l'époque romaine. Mais le nom du peintre, le swastica brodé sur le bras indiquent des chrétiens. Nous aurons souvent ces incertitudes de détermination…"


En plus d'un siècle, l'étude et l'analyse de ces portraits du Fayoum n'ont cessé d'évoluer, nous offrant des clés de lecture plus abouties, des datations plus précises … Cependant, nombre de questions demeurent encore sans réponse, entretenant un certain mystère. C'est certainement en cela, aussi, qu'ils demeurent fascinants …


marie grillot

 

 

sources : 

Tondo of the Two Brothers (Antinoopolis Tondo)

https://egyptianmuseumcairo.eg/artefacts/portrait-of-two-brothers/?fbclid=IwY2xjawSWUQBleHRuA2FlbQIxMABicmlkETE0TjdBcmViVGhPU2swS05Vc3J0YwZhcHBfaWQQMjIyMDM5MTc4ODIwMDg5MgABHnPd8S6-4ODKc2GBpFG3kgggha2jYrQgk-9fAIRAIVMOUY4sqQeaXLQwJn8J_aem_0uTgbhRBqvE0cvlV2fm4Wg

Campbell Cowan Edgar, Graeco-Egyptian coffins, masks and portraits, Catalogue des Antiquités du Musée du Caire n° 33101 - 33285, IFAO, Le Caire, 1905

https://archive.org/details/graecoegyptianco00edga

Albert Gayet, Les portraits d'Antinoe, Gazette des beaux-arts : la doyenne des revues d'art- 3., Pér. 39.1908

http://digi.ub.uni-heidelberg.de/diglit/gba1908_1/0146/scroll?sid=d3242284e3d72072c59240fcd6029075

Emile Guimet, Les portraits d'Antinoé au Musée Guimet, Librairie Hachette & Cie, Paris, 1912

https://ia803200.us.archive.org/0/items/lesportraitsdant00guimete/lesportraitsdant00guimete.pdf

http://mc.dlib.nyu.edu/files/books/ifa_egypt000209/ifa_egypt000209_hi.pdf

Académie des Sciences, Arts et Belles Lettres de Dijon, 1916, décès d'Albert Gayet, archéologue

https://www.academie-sabl-dijon.org/celebration/deces-dalbert-gayet-archeologue/

Pierre Quarré, Le legs Gayet et la collection d'antiquités égyptiennes du Musée de Dijon, 1941

http://www.bm-dijon.fr/documents/MEMOIRES%20CACO/1832-2001/1940-1941-022-23-147-149-1386112.pdf

Christian Leblanc, Ta Set Neferou Une nécropole de Thèbes-Ouest et son histoire tome 1, Nubar Printing House, 1989

Véronique Laurent, Marc Desti, Antiquités égyptiennes - Inventaire des collections du Musée des Beaux-Arts de Dijon, 1997

https://beaux-arts.dijon.fr/antiquites

https://beaux-arts.dijon.fr/sites/default/files/Collections/pdf/collection_egyptienne.pdf

Jean-Christophe Bailly, L'apostrophe muette - Essai sur les portraits du Fayoum, Hazan, Paris, 1997

Marie-France Aubert, Roberta Cortopassi, Portraits de l'Égypte romaine, Paris, Réunion des musées nationaux, 1998

https://books.google.fr/books?id=t9RM6G-nHOoC&printsec=frontcover&hl=fr&source=gbs_ge_summary_r&cad=0#v=onepage&q&f=false

Francesco Tiradritti, Trésors d'Egypte - Les merveilles du musée égyptien du Caire, Gründ, 1999, p. 405

Susan Walker, M.L. Bierbrier, Ancient Faces : Mummy Portraits from Roman Egypt, British Museum Press, Metropolitan Museum of Art, 2000

https://books.google.fr/books?id=t9RM6G-nHOoC&printsec=frontcover&hl=fr&source=gbs_ge_summary_r&cad=0#v=onepage&q&f=fals

Calament Florence, Notice sur Albert Gayet, Institut National d'histoire de l'art, 2011

https://www.inha.fr/fr/ressources/publications/publications-numeriques/dictionnaire-critique-des-historiens-de-l-art/gayet-albert.html

Un jour, j'acheterai une momie... Emile Guimet et l'Egypte antique, catalogue de l'exposition 30 mars - 2juillet 2012 Musée des Beaux-Arts de Lyon, Hazan, Paris, 2012

 

 

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