jeudi 28 mai 2026

Interview d'Amandine Marshall sur la biographie qu'elle consacre à Ramsès II


 

Amandine Marshall présente la biographie qu'elle consacre à Ramses II
Folio biographies - Gallimard - date de publication : 16 avril 2026



Amandine Marshall a accepté de nous présenter, dans cette interview, la biographie de Ramsès II qu'elle publie dans la collection Folio de Gallimard. En 240 pages se répartissant en huit chapitres, elle retrace la vie de ce grand pharaon qui a marqué l'histoire de l'Egypte. Souverain de la démesure, par sa longévité, par la durée de son règne, par l'importance de sa descendance née de ses nombreuses épouses, par ses conquêtes, par ses monuments et colosses, elle se questionne également sur l'homme qu'il fut vraiment … Elle revient aussi sur sa succession, sur ce qu'a subi et révélé sa momie et sur son histoire qui a continué à s'écrire et ne cesse de nous fasciner…





 

Egypte-actualités - marie grillot : Est-ce que les "Sept Hathor" s'étaient penchées sur le berceau du futur Ramsès II pour lui offrir cette voie royale ou a-t-il dû "manœuvrer", faire preuve d'intelligence, pour infléchir son destin ?

 

Amandine Marshall  (AM) : Manifestement, les deux à la fois ! Ramses II s'est vu incontestablement ouvrir une voie royale par les Sept Hathor dès lors que son grand-père, Pa-Râmessou, est monté sur le trône sous le nom de Menpehtyrâ (Ramses Ier pour nous). Toutefois, et comme très souvent à chaque fois qu'une nouvelle famille s'installe sur le trône d'Egypte, des remises en question du pouvoir se sont posées, obligeant son père, Sethy Ier, et lui-même à orchestrer une propagande visant à convaincre que le jeune héritier du trône était très impliqué dans les affaires du pays (un texte affirme même que le prince s'en préoccupait déjà dans le ventre de sa mère !) et le plus apte à prendre les rênes du pouvoir à la mort de son père. Cette surenchère d'affirmations qui pourraient paraître vaniteuses, sans connaissance du contexte politique de l'époque, cesse toutefois très rapidement, dès l'an 2 du règne de Ramses II, ce qui prouve qu'il était désormais inutile de continuer à vouloir prouver à toute force qu'il était légitime en tant que pharaon. Ceci dit, le fils de Sethy Ier n'a pas infléchi son destin. En revanche, il a créé le personnage "Ramses II", décidant, à tous les niveaux, de l'image qu'il voulait donner de lui, à son époque et pour la postérité.

 

 

EA-mg : Vous voyez notamment en lui un "maître absolu de la propagande" : il n'était donc pas "vraiment" le grand conquérant qu'il "met en scène" sur les murs de ses temples ? 

 

AM : Comme ses prédécesseurs, Ramses II a utilisé les codes de propagande royaux pour donner de lui la meilleure image possible : taille démesurée, représentation idéalisée, attitudes imposantes et victorieuses, rappel qu'il est protégé des dieux et qu'il est le fils d'Amon. Il va toutefois aller plus loin que les autres monarques en se présentant comme un dieu, et non plus "seulement", comme le fils d'un dieu, et pour ce faire, il va engager une propagande d'autodivinisation, très réussie au final. En parallèle, ce qu'il faut comprendre, c'est que Ramses II est particulièrement doué pour retourner les situations à son avantage. S'il demeure un chef guerrier incontestable, il faut toutefois nuancer l'aspect de grand conquérant que vous évoquez. D'une part, car il n'a fait que reconquérir des territoires qui avaient déjà été, sous Thoutmosis III, intégrés à l'Empire égyptien, et d'autre part, car, pour la célèbre bataille de Qadech, il s'est présenté en vainqueur éclatant, or la réalité historique est moins reluisante pour lui : non seulement il n'a pas réussi à reprendre la cité des mains de Hittites mais, pire encore, lorsqu'il quitte la région pour rentrer dans sa capitale, le souverain du Hatti s'empare de plusieurs possessions égyptiennes. 


Entrée du temple de Ramsès II, Abou Simbel



EA-mg : Une ville à son nom, des temples - dont certains grandioses - du Delta à la Nubie,… sans omettre des centaines d'imposantes statues dont certaines ont même reçu un nom, devenant ainsi une manifestation vivante et divine de son ka : ce sont, entre autres ces raisons qui font que vous le dénommez "pharaon de la démesure" ?

 

AM : Les faits que vous mentionnez en sont un exemple parmi bien d'autres. De fait, il est le seul pharaon à avoir fait ériger dans l'Empire autant de statues colossales, ce que les finances de l'Etat et son très long règne, lui ont permis de faire. Le nombre de ses Grandes Epouses royales, sept et possiblement huit à l'heure actuelle, est un nouveau record inégalé. Le nombre de ses enfants l'est plus encore, étant donné qu'il eut entre deux-cents et trois-cents enfants ! Enfin, le fait qu'il ait nommé la nouvelle capitale en son honneur n'est rien en comparaison avec le fait qu'il se soit érigé en dieu tutélaire de la cité, connue aujourd'hui sous le nom de Pi-Ramses ("La Maison de Ramses") ! Aucun souverain n'avait été aussi loin avant lui et d'ailleurs, aucun ne tenta de l'égaler dans ce domaine non plus par la suite. C'est cet ensemble de faits qui m'ont fait qualifier Ramses II de "pharaon de la démesure".

 

 

EA-mg : Une vie privée intense, illuminée notamment par la présence de la belle Nefertari et également celle de nombreuses Grandes Epouses Royales (dont quatre ou cinq de ses filles, sans omettre une princesse hittite) : le rôle de ces femmes a-t-il contribué à façonner son règne et à construire son image ?

 

AM : On ignore tout de la vie privée des souverains d'Egypte, or la beauté des représentations idéalisées de Nefertari II (Nefertari Ire étant la Grande Epouse royale de Thoutmosis IV) a engendré des fantasmes à son encontre et même un mensonge énorme, régulièrement relayé dans les médias, selon lequel Ramses II aurait écrit un poème larmoyant à la mort de sa Grande Epouse royale…

On ne sait rien des sentiments que Ramses II portait à ses épouses, pas plus qu'on ne sait si Nefertari II et Isisneferet Ire étaient rivales, comme on le répète, là aussi, très souvent. Les données que l'on possède concernent l'image royale des uns et des autres ou des renseignements tirés de leurs sépultures, ce qui, d'un point de vue privé, signifie : RIEN.

En tant que Grandes Epouses royales, les femmes qui ont gravité aux côtés de Ramses II ont eu un rôle politique, social et religieux de premier plan. Toutefois, c'est leur époux (et parfois père puisqu'il a épousé quatre ou cinq de ses filles) qui les a utilisées pour sa propre propagande ou pour servir ses intérêts, et non elles qui ont contribué à façonner son règne. Si elles ont prodigué des conseils ou un soutien à leur époux, ce n'est pas une donnée qui a été mise en avant dans les sources qui nous sont parvenues. En revanche, Touy, la mère de Ramses II, a joué un rôle très important au début de règne de son fils, lui prodiguant des conseils, entretenant une correspondance diplomatique avec la reine hittite Poudoukhepa mais aussi avec le roi hittite Hattousili III en personne ! Ramses II va d'ailleurs l'en remercier en la mettant en avant, notamment au Ramesseum, où son colosse se dressait à côté de celui de son fils.


 

EA-mg : S'il a souhaité s'assimiler à un dieu, Ramsès II n'était qu'un homme, avec ses vulnérabilités, ses douleurs physiques, ses souffrances morales : un destin royal, certes, mais empreint de tragique ?

 

AM : Ramses II a tout fait pour occulter sa nature humaine et se présenter comme un être exceptionnel, né homme et devenu dieu. Pourtant, si son destin a été grandiose, sa vie personnelle a été particulièrement épouvantable. Au niveau de sa santé, l'examen de sa bouche révèle que la majorité de ses dents étaient cariées (trois d'entre elles furent même rongées jusqu'à la racine) et qu'il subit de nombreux abcès dentaires (l'un d'eux lui fit d'ailleurs un trou impressionnant dans la mâchoire). Or la médecine de l'époque ne connaissait pas la pratique de l'arrachage de dents et se trouvait impuissante à soigner ou même soulager les maux terribles du souverain. Il faut donc avoir en tête que c'est une personne qui a souffert au quotidien et pendant des décennies. En outre, il a développé une spondylarthrite ankylosante, une maladie particulièrement terrible et douloureuse, qui lui a déformé la colonne vertébrale et dont on ne savait pas non plus comment soulager la douleur dans l'Antiquité. Entre ses souffrances physiques, qu'il éprouvait au quotidien, et le fait qu'il ait vu mourir une grande partie de sa famille, on voit bien que sa vie personnelle fut loin d'être heureuse et tranquille, tout dieu qu'il se prétendait.


Cercueil de Ramsès II

 

EA-mg : Lorsque, après son règne long de plus de 66 ans, il est inhumé dans la Vallée des Rois, son périple "terrestre" est loin d'être terminé ?

 

AM : En effet ! Entre les déplacements de la momie, abîmée par les pilleurs, dans diverses tombes de la montagne thébaine, au Caire (où elle fut déplacée, de palais en musée, de musée en mausolée, puis de mausolée en musée), à Paris, et ensuite, dans deux musées de la capitale (le Musée Egyptien et le Musée national de la Civilisation égyptienne), Ramses II a, sans le vouloir, battu un nouveau record : celui de la momie égyptienne qui a le plus été déplacée d'un endroit à l'autre !

 

 

EA-mg : Vous estimez que : "Contrairement à Akhénaton, qui a échoué dans cette même quête, Ramsès II, avec intelligence, subtilité et détermination, a clairement réussi à fusionner pouvoir politique et culte personnel" ? Vous portez donc un constat "positif" sur son règne et sur sa personne ?

 

AM : C'est surtout un constat négatif pour le règne d'Akhenaton. Avant Ramses II, il a voulu qu'on le considère comme un dieu, fils d'Aton, mais il s'est aliéné tellement de personnes, à commencer par le puissant clergé d'Amon, qu'au final, non seulement sa propagande a échoué de son vivant (il est mort par ailleurs dans la trentaine), mais qu'il a fini par subir la damnatio memoriae, la condamnation de la mémoire d'une personne. Son nom a été soigneusement effacé des listes royales postérieures et nombre de ses images, cassées. Àl'inverse, Ramses II a tellement marqué positivement son règne et son héritage, que Ramses III, qui n'a aucun lien de sang avec lui, s'est créé un faux nom de naissance - Ramses - pour se placer dans la lignée directe de cet illustre pharaon. Ce n'est donc pas tant moi que l'Histoire qui montre que le règne et la personne - ou plutôt le personnage - de Ramses II ont rayonné positivement.

 


Amandine Marshall, Ramses II

240 p. - Folio biographies - Gallimard

Date de publication : 16 avril 2026

 

 

 

 

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