samedi 23 mai 2026

Une statue de Ramsès II réemployée par son fils et successeur Merenptah


Statue colossale de Ramsès II réemployée par Merenptah - granite rose - XIXe dynastie
 découverte le 15 avril 1901 en Moyenne-Egypte à Achmounein (ancienne Khemenou) par des chercheurs de "sébakh"
Musée du Caire - JE 35126


Cette statue royale de granite rose peint, haute de 4,85 m, se dresse à gauche de l'entrée du musée du Caire, à l'angle des salles 47 et 48.


Les cartouches qui l'estampillent nomment Merenptah (ou Mineptah ou Merneptah), "celui que Ptah aime". Dans les théories princières, il apparaît comme étant le 13e fils de Ramsès II et le 3e de la reine Isis-Neferet. Monté sur le trône à un âge déjà avancé, il devient, vers 1212 av. J.-C., le IVe pharaon de la XIXe dynastie et régnera, selon les sources, entre huit à dix ans.

Statue colossale de Ramsès II réemployée par Merenptah - granite rose - XIXe dynastie
 découverte le 15 avril 1901 en Moyenne-Egypte à Achmounein (ancienne Khemenou) par des chercheurs de "sébakh"
Musée du Caire - JE 35126


Cette représentation, qui reprend les canons de la statuaire royale, montre le souverain debout, dans l'attitude conventionnelle de la marche, jambe gauche avancée. Il repose sur un socle épais, à l'arrière duquel débute un large pilier dorsal, qui perdure sur toute la hauteur et se termine en pointe. 


Le roi porte la double couronne qui conjugue la blanche (hedjet) - à laquelle seul manque le sommet sphérique - et la rouge (decheret). Ce pschent, qui affirme son pouvoir sur le royaume des Deux Terres - la Haute et la Basse Egypte -, repose sur le némès rayé orné de l'uraeus frontal dont le corps remonte sur  la couronne rouge. La barbe postiche, unie et légèrement évasée, est accrochée à son menton. 

Détails du pagne de la statue colossale de Ramsès II réemployée par Merenptah - granite rose - XIXe dynastie
découverte le 15 avril 1901 en Moyenne-Egypte à Achmounein (ancienne Khemenou) par des chercheurs de "sébakh"
Musée du Caire - JE 35126


Dans son "Catalogue de la statuaire royale de la XIXe dynastie", Hourig Sourouzian décrit ainsi son "costume" : "pagne cérémoniel plissé ; devanteau à tête de guépard, colonne médiane d'inscription, deux paires de bandes décorées de plumes ; barre supportant une frise de sept uræi à disque, en haut relief ; trois rubans échelonnés tombant de chaque côté du devanteau. Ceinture très large à décor de zigzags ; boucle ovale inscrite".


Ses poignets sont ornés d'un bracelet et ses poings enserrent le mékès, ("testament de Geb" confiant l'Égypte au roi) marqué de cartouches, cartouches que l'on retrouve en plusieurs autres endroits : épaules, poitrine, ceinture, et bien évidemment, sur sa base...


Sur l'espace situé entre la jambe gauche et le pilier dorsal est gravée, dans le relief en creux,  la figure d'un prince. Représenté debout, grand et mince, il porte un vêtement long et bouffant ainsi que des sandales. Dans sa main droite, il tient un flabellum alors que sa main gauche est levée vers la jambe du roi…

Représentation d'un prince sur la statue colossale de Ramsès II réemployée par Merenptah - granite rose - XIXe dynastie
découverte le 15 avril 1901 en Moyenne-Egypte à Achmounein (ancienne Khemenou) par des chercheurs de "sébakh"
Musée du Caire - JE 35126


Dans "Le Musée égyptien - Recueil de monuments et de notices sur les fouilles d'Egypte", Gaston Maspero affirme : "Il est certain que le colosse a été érigé par Ramsès II et usurpé par Ménephtah (Merenptah), comme tant d'œuvres de la même époque". Puis, il fait cette analyse, intéressante et sans concession : "La face est modelée assez lourdement, et si la ressemblance matérielle avec le modèle y est indéniable, ce n'est qu'une ressemblance en gros, sans étude spéciale des menus détails qui constituaient la physionomie du souverain. Le buste et les bras sont d'un modelé flou, sans accent ; le rendu anatomique des genoux et des jambes est faux complètement. Le corps est court et la tête écrasée par la coiffure. L'ensemble donne l'impression de la gaucherie et de la lourdeur. Peut-être une partie de ces défauts doit-elle être attribuée à la nature du bloc dans lequel le monument a été taillé. En le regardant de près, on y remarque, le long du bras gauche, des débris de signes et le contour d'un cartouche, peut-être celui de Thoutmôsis IlI. Les autorités locales  ont voulu réemployer par économie un bloc provenant d'un édifice antérieur, une architrave probablement, et le sculpteur, forcé d'enfermer son œuvre dans un morceau de dimensions peu favorables, n'a pas eu la liberté de ciseau nécessaire afin de bien l'établir.  On  doit donc lui tenir compte de cette difficulté, mais, en même  temps, il faut convenir que la plupart des  fautes que j'ai signalées sont dues à son inhabileté professionnelle. L'école hermopolitaine avait été atteinte par la décadence générale de l'art égyptien dans la seconde  moitié du règne de Ramsès II, et elle semble n'avoir plus possédé alors que des manœuvres sans originalité"…

Statue colossale de Ramsès II réemployée par Merenptah - granite rose - XIXe dynastie
 découverte le 15 avril 1901 en Moyenne-Egypte à Achmounein (ancienne Khemenou) par des chercheurs de "sébakh"
Musée du Caire - JE 35126 - publiée ici, au centre de la planche XIII de Gaston Maspero
"Le Musée égyptien : recueil de monuments et de notices sur les fouilles d'Égypte", IFAO, 1904


Et il poursuit : "A la partie inférieure du socle de la statue, celle qui pose contre terre, nous avons lu deux cartouches, ceux de Ramsès II. Ramsès s'était approprié si souvent les œuvres de ses prédécesseurs, dans toutes les localités de l'Egypte qu'il craignit que ses successeurs ne s'appropriassent les siennes. Il chercha donc, pour graver ses cartouches, un endroit où ils seraient autant que possible à l'abri de toute profanation, et le dessous de la base lui parut présenter le plus de sécurité ; il aurait fallu renverser le colosse afin d'effacer son nom dans cette place et de lui substituer le  nom de l'usurpateur. De la sorte, quoi que l'on fit dans les portions visibles, la  statue restait sienne, et elle lui conservait tous les privilèges que la consécration lui avait assurés naguères. Sa précaution lui a réussi, et elle nous a permis de lui restituer sans aucune hésitation une œuvre que son fils lui avait ravie"…

Statue colossale de Ramsès II réemployée par Merenptah - granite rose - XIXe dynastie
 découverte le 15 avril 1901 en Moyenne-Egypte à Achmounein (ancienne Khemenou) par des chercheurs de "sébakh"
Musée du Caire - JE 35126


Ce colosse a été découvert, le 15 avril 1901, en Moyenne-Egypte, dans l'actuelle ville d'Achmounein, l'ancienne Khemenou, qui deviendra l'Hermopolis Magna des grecs. Dans "L'Egypte restituée", Sydney Aufrère et Jean-Claude Golvin présentent ainsi cette cité : "Cette métropole du XVe nome (nome du Lièvre) est mieux connue par les éléments construits à partir de la XIXe dynastie (1295-1188) jusqu'à l'époque gréco-romaine que par ceux des périodes antérieures... La ville antique se trouve au nord-ouest de Mellaoui, près du village d'Achmounein, dans le nom duquel on reconnaît celui de l'ancienne Khemenou, 'la Ville-de-l'Ogdoade', car Hermopolis passait pour un des lieux de la Création originelle. L'Ogdoade hermopolitaine, composée de huit dieux, était celle qui avait façonné, sur le tertre primordial, l'œuf originel d'où était issu le soleil". La cité était principalement dédiée à Thot et à Amon et les deux divinités disposaient chacune d'un temple. Les auteurs précisent également, entre autres, l'existence d'un : "petit monument de Ramsès II". 

Cartouches sur le socle de la statue colossale de Ramsès II réemployée par Merenptah - granite rose - XIXe dynastie
découverte le 15 avril 1901 en Moyenne-Egypte à Achmounein (ancienne Khemenou) par des chercheurs de "sébakh"
Musée du Caire - JE 35126


Dans le "Guide du visiteur au Musée du Caire, 1902", Gaston Maspero, indique que cette statue était : "en avant d'une sorte de pylône à demi-ruiné qui porte de longues inscriptions de Ménephtah". Dans "Le Musée égyptien - Recueil de monuments..." (cité précédemment), il relate plus précisément les circonstances de la découverte : "Les chercheurs de sébakh, qui la trouvèrent par  hasard, appelèrent, selon leur habitude, les marchands d'antiquités de Mellaoui, et ceux-ci étaient en marché avec eux pour détacher la tête et l'acheter, lorsque le directeur de la sucrerie de Rodali, M. Périchon bey, fut informé de la découverte. Il accourut aussitôt, chassa les marchands, mit des gardes pour empêcher que le monument fût brisé, nous prévint par dépêche télégraphique : c'est à lui que nous le devons, si le colosse est aujourd'hui intact au Musée". Il précise cependant que : "une fissure s'y était produite anciennement à mi-jambe : tandis qu'on la retirait du sébakh, elle se brisa sur tout le parcours de la fissure, malgré les précautions qui furent prises pour éviter cet accident. Les morceaux se rajustent exactement et elle a pu être dressée contre un pilier. Elle avait une base en calcaire, haute de 0 m. 90  cent., large de  1 m. 65 cent., qui a été rapportée au Musée en même temps qu'elle, mais qui  est dans une condition si précaire que nous n'avons pas osé l'utiliser…"

Statue colossale de Ramsès II réemployée par Merenptah - granite rose - XIXe dynastie
 découverte le 15 avril 1901 en Moyenne-Egypte à Achmounein (ancienne Khemenou) par des chercheurs de "sébakh"
Musée du Caire - JE 35126 - photo du musée


Que de témoignages précieux pour écrire l'histoire de cette statue, (Musée du Caire - JE 35126), qui se révèle être en soi - et comme beaucoup d'autres -, un véritable "palimpseste"…

marie grillot

 


sources : 

Gaston Maspero, Guide du visiteur au Musée du Caire, IFAO, Le Caire, 1902 

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k57248808.r=gaston+maspero.langFR

Gaston Maspero, Eugène Grébaut, Pierre Lacau, Le Musée égyptien : recueil de monuments et de notices sur les fouilles d'Égypte, Institut français d'archéologie orientale du Caire, Tome second, 1er fascicule, 1904

https://archive.org/details/lemusegyptie02egyp/page/36/mode/2up

Colossal Statue of Ramses II JE 35126

https://egyptianmuseumcairo.eg/artefacts/colossal-statue-of-ramses-ii/

Sydney Aufrère, Jean-Claude Golvin, L'Egypte restituée, tome 3, sites, temples et pyramides de Moyenne et Basse Egypte, éditions Errance, 1997

L'ABCdaire de Ramsès II, Flammarion, 1997

Claude Obsomer, Ramsès II, Pygmalion, 2012

Isabelle Franco, Dictionnaire de mythologie égyptienne, Tallandier, 2013

Christian Leblanc, Ramsès II et le Ramesseum, L'Harmattan, 2019

Hourig Sourouzian, Catalogue de la statuaire royale de la XIXe dynastie, Institut Français d'Archéologie Orientale, Bibliothèque d'Etude 177, 2019, n° 363

https://www.ifao.egnet.net/uploads/publications/enligne/BiEtud177.pdf


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