| Émilie Martinet "Femmes de pouvoir dans l'Egypte antique" Éditeur : Passés Composés - février 2026 |
En 2013, Émilie Martinet a soutenu sa thèse sur "L'administration provinciale à l'Ancien Empire". Docteure en égyptologie, chercheuse associée à la Sorbonne et à l’Université Paul-Valéry Montpellier 3, spécialiste de l'Ancien Empire, elle se consacre particulièrement à l'histoire administrative et sociale. Après avoir publié en 2024 "La fabrique des élites dans l’Égypte pharaonique" (Safran), elle "féminise" aujourd'hui son expertise en publiant "Femmes de pouvoir dans l'Égypte antique". C'est à travers douze portraits qu'elle nous offre sa perception de la place et du rôle des femmes de pouvoir durant cette longue période pharaonique… Cet ouvrage, à l'élégante couverture bleu nuit sur laquelle se détache le merveilleux profil de la reine Ankhésenpépi II, nous permet de côtoyer le destin de plusieurs reines, d'une femme cheffe des médecins, d'une responsable de domaine, d'une épouse d'un artisan de Deir el-Médineh possédant un patrimoine, d'une adoratrice d'Amon, et de bien d'autres encore … De l'Ancien Empire à l'époque ptolémaïque, de Memphis à Thèbes, d'Abydos à Alexandrie, c'est, à n'en pas douter, une belle page de l'histoire des femmes que dévoile l'auteure…
Nous la remercions très sincèrement du temps qu'elle a accepté de consacrer à Egypte-actualités pour présenter ce livre, publié chez "Passés Composés", pour lequel elle a reçu, le 28 novembre 2025, sous la coupole de l'Académie française, le prix Max Serres de l'Académie des inscriptions et belles-lettres.
MG-EA : Si "Les femmes de pouvoir de l'Egypte ancienne ne cessent de susciter fascination et fantasmes", il faut cependant bien reconnaître que les reines ont été plutôt "malmenées" par l'histoire… En effet, "A l'exception de Néferousobek les listes officielles ont eu tendance à exclure les rois féminins quelle que soit la durée du règne personnel" : il appartient donc aux égyptologues d'aujourd'hui de leur redonner leur juste place, de réparer cette injustice ?
Émilie Martinet - EM : En l’état actuel des recherches, seules quatre femmes sont connues pour avoir été de véritables pharaons. Il s'agit de femmes ayant eu un règne personnel et ayant adopté une titulature royale (avec leurs noms inscrits dans un cartouche royal), au même titre que les rois masculins. Trois d’entre elles ont subi un processus de persécution plus ou moins longtemps après leur mort : effacement de leurs noms dans les listes royales officielles, destruction de statues et de reliefs où elles apparaissent, réattribution d’objets funéraires leur ayant appartenu, etc. Cette volonté d’effacer les traces de leur existence et de leur mémoire n’est pas forcément liée à leur statut de femme, mais ces règnes ont toutefois pu être considérés comme des anomalies par leurs successeurs.
Les historiens doivent donc composer avec les sources qui subsistent afin de rendre ces femmes visibles et de pouvoir écrire leur histoire.
MG-EA : Ce juste travail de "réhabilitation" s'avère-t-il délicat ? Si, par exemple l'on s'attache à Méryt-Neith ou à Hatshepsout et Cléopâtre VII : ce sont, pour l'une des recherches poussées à mener pour la sortir d'un oubli relatif, et pour les autres, une documentation importante, souvent déjà publiée dans laquelle une certaine "actualisation" est à faire ?
EM : L’objectif du livre est de rendre visible le rôle de ces femmes de pouvoir, de reconstituer leur parcours et de déterminer leurs champs d’action dans les sphères politique, économique, sociale ou encore culturelle.
Effectivement, selon les époques chronologiques, les difficultés ne sont pas les mêmes. Dans le cas de Méryt-Neith, les sources sont peu nombreuses, ce qui ne facilite pas le travail d’interprétation de l’historien. Il est donc impératif de croiser l’ensemble des sources écrites, archéologiques et iconographiques. Pour d’autres, la documentation est plus abondante et diversifiée en termes de typologie, notamment pour les périodes les plus récentes de la civilisation pharaonique. Toutefois, chaque découverte peut remettre en question les hypothèses précédemment établies, d’où un travail minutieux d’analyse des sources. La relecture de ces sources via le prisme des femmes contribue à éclairer l’histoire politique, économique, sociale, religieuse et culturelle de l’Égypte ancienne sous un nouvel angle.
MG-EA : De ces reines qui, rappelons-le, ont dû adopter des attributs masculins pour se faire légitimer - laquelle, pour vous, incarne le mieux la grandeur de l'Egypte ancienne ? Et pouvez-vous nous confier laquelle vous avez dû abandonner - à regret - en raison de la contrainte liée "nombre" ?
EM : Sans hésitation, Hatchepsout en raison de sa longévité exceptionnelle sur le trône, plus de 20 ans ! Elle représente un cas unique dans la civilisation pharaonique. Les autres femmes pharaons connues n’ont régné que très brièvement.
Je vous confirme que la sélection n’a pas été simple. J’aurais souhaité évoquer d’autres reines de la période de l’Ancien Empire dont je suis spécialiste, telles Khentkaous, l’épouse présumée du roi Mykérinos, ou encore Zéchzéchet, fille du roi Téti et épouse d’un gouverneur provincial très puissant.
MG-EA : Votre travail ne se focalise pas que sur les reines : vous évoquez aussi des femmes "fortes", intelligentes, volontaires, douées de "savoirs"... Ainsi en est-t-il, vers 2500 av. notre ère, d'une femme cheffe des médecins des femmes de la famille royale du nom de "Péseshet", qui signifie si joliment "celle qui partage" ? Ou bien encore d'Hétepet, prêtresse d'Hathor ("hémet nétjer Hout-Hor") superviseure du travail et administratrice d'un domaine qui eut l'immense honneur de bénéficier d'un mastaba à Giza ?
EM : Oui, il m’a semblé primordial d’intégrer ces femmes à mon essai, car il était possible pour une femme de l’Égypte ancienne qui n’appartenait pas à la famille royale d’avoir du pouvoir de par l’exercice de métiers prestigieux, et ce dès les plus hautes époques de la civilisation pharaonique.
Péseshet exerçait la fonction de directrice de femmes médecins, auprès d’une mère royale. Hautement qualifiée, elle assurait dès 2500 avant notre ère la direction d’un corps de femmes médecins chargées de soigner les femmes de la famille royale et d’assurer en particulier le diagnostic, le traitement et le suivi de pathologies gynécologiques et obstétricales pouvant affecter l’épouse royale.
Quant à Hétepet, elle cumulait les fonctions de prêtresse de la déesse Hathor et d’administratrice d’un domaine royal. Elle est parvenue à se faire construire une belle tombe inscrite et décorée, un fait rare pour une femme n’appartenant pas à la famille royale et qui témoigne de ressources économiques considérables, ainsi que du degré élevé de son indépendance !
MG-EA : A Deir el-Médineh Naunakhte, femme d'artisan à la tête de son patrimoine affirme dans son "testament" être "une personne libre du pays des pharaons"… Elle y révèle aussi ses griefs envers ses enfants… Une histoire touchante qui traverse les siècles et qui permet non seulement de mieux appréhender une certaine "intimité" de cette communauté mais aussi d'apprécier la "marge d'autonomie des femmes des couches sociales situées en dessous des élites dirigeantes de l'époque de la XXe dynastie" ?
EM : Naunakhte résidait avec sa famille dans le village des artisans de Deir el-Médineh, en Haute-Égypte, près de Thèbes. C’est dans ce village qu’habitaient différents travailleurs spécialisés (charpentiers, maçons, peintres, sculpteurs, etc.), c’est-à-dire les bâtisseurs des tombes des rois de la XVIIIe à la XXe dynastie.
Le testament de Naunakhte démontre sa capacité à agir individuellement, sans avoir à demander l’autorisation d’un mari. Épouse d’artisan et mère de 8 enfants, elle a choisi de transmettre ses biens personnels, mobiliers et immobiliers, aux enfants qui le méritaient, c’est-à-dire à ceux qui l’ont aidée alors qu’elle était âgée et certainement fragile. À l’inverse, elle a décidé d’exclure de son héritage ses enfants qu’elles considéraient comme les plus ingrats.
MG-EA : Avec Maâtkarê, épouse du dieu (hémet nétjer) et adoratrice du dieu Amon (douat nétjer), apparentée à la famille royale, fille d'Hénouttaouy Iere et de Pinedjem Ier (début XXIe dynastie), nous pénétrons, grâce à vous, dans ce puissant clergé féminin d'Amon dont le rôle ira grandissant ?
EM : Si Maâtkarê était déjà dotée d’un très grand pouvoir, c’est vers la fin de la Troisième Période Intermédiaire, soit environ 300 ans après elle, que l’épouse et adoratrice d’Amon est considérée comme l’égale d’un pharaon.
MG-EA : Il est bien évidemment frustrant de ne pouvoir, ici, se pencher sur la vie de chacune de ces douze femmes "exceptionnelles" (… mais il est rassurant de penser que nos lecteurs auront l'envie de les découvrir !). Pouvons-nous cependant revenir sur une grande énigme d'une époque charnière du Nouvel Empire que vous abordez dans le chapitre consacré à "La momie de la Young Lady", la mère assassinée de Toutankhamon" ?
EM : Il s’agit d’une momie qui a fait couler d’encre. En effet, elle présente une large plaie au niveau de la bouche et de la joue gauche. Un examen médical et radiologique a révélé que la plaie béante au visage était consécutive à une blessure ayant été fatale et que les dégâts causés au visage n’ont pu l’être que de façon intentionnelle, étant donné leur ampleur.
Or, la momie en question a été identifiée comme ayant été la mère de Toutânkhamon, grâce à des analyses génétiques réalisées en 2010 sur plusieurs momies de cette famille royale de la fin de la XVIIIe dynastie. On ne connaît ni le contexte, ni les auteurs de l’agression, mais il est possible que son statut de mère royale ou de mère d’un prétendant au trône ait eu un rapport avec cette agression. Des chercheurs ont avancé, tel Marc Gabolde de l’Université de Montpellier, que cette momie était peut-être celle de la reine Néfertiti dont la tombe n’a pas toujours pas été trouvée.
MG-EA : La présentation de votre ouvrage indique, à très juste titre, que vous portez "un regard neuf sur les sources écrites, iconographiques et archéologiques, proposant ainsi une autre histoire de l’Égypte antique par le prisme des femmes"… Il nous faut aussi nous réjouir que, chaque année, le travail exigeant des missions de fouille révèle de nouvelles données et informations… Diriez-vous que l'histoire des femmes de l'Egypte ancienne reste encore largement à écrire ?
EM : En raison de la priorité accordée par les égyptologues à l’édition de documents écrits inédits, la discipline a longtemps accusé un retard dans l’ouverture aux concepts issus des sciences sociales, ainsi que dans le domaine de l’histoire des femmes et du genre. L’histoire des femmes a été négligée jusqu’à la fin des années 80. Un tournant est actuellement en train de se produire, car de nombreux égyptologues s’investissent de plus en plus dans ces thématiques. Le renouvellement important de la documentation autorise à produire des essais et des ouvrages de synthèse qui contribuent à réévaluer le rôle des femmes dans la société et à présenter l’histoire de l’Égypte ancienne sous un nouvel angle.
Émilie Martinet, Femmes de pouvoir dans l'Egypte antique, Éditeur Passés Composés, février 2026
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