samedi 28 février 2026

Au Penn Museum, une statue de la XIIe dynastie réemployée par Ramsès II



Statue d'un roi assis réemployée par Ramsès II - quartzite - Nouvel Empire - XIXe dynastie (probablement XIIe dynastie)
découverte par Edouard Naville lors de fouilles menées pour l'Egypt Exploration Found en 1891 - 1892
dans le vestibule du temple d'Hérishef à Héracléopolis Magna
Penn Museum Philadelphie, 
University of Pennsylvania Museum of Archaelogy and Antropology - E 635 (par attribution Egypt Exploration Found 1892)


Cette statue royale a été découverte par l'égyptologue suisse Edouard Naville, en 1891 - 1892, alors qu'il fouillait, pour le compte de l'Egypt Exploration Found (EEF), sur le site de l'ancienne Héracléopolis Magna.


Dans leur "Dictionnaire des pharaons", Pascal Vernus et Jean Yoyotte présentent ainsi cette cité : "Capitale du vingtième nome de Haute-Egypte, située un peu au sud du passage par où le Bahr Youssef entre dans le Fayoum, à l'emplacement du village moderne d'Ehnassiya ; au demeurant, le nom de ce village dérive du nom ancien d'Héracléopolis Magna, à savoir 'Hout-nen-nesou', 'le château de l'Enfant Royal'. Sa divinité principale était Hérichef (transcription grecque : Arsaphès), originellement un bélier devant une pièce d'eau, et déjà sous cette forme vénéré sous la première dynastie". Cité importante, surtout à la Première Période intermédiaire, puis à la Troisième Période intermédiaire, elle sera active également au Nouvel Empire puisque Ramsès II, se plaçant sous la protection de Hérichef, fera notamment les ajouts importants au temple de la XVIIIe dynastie. 

Statue d'un roi assis réemployée par Ramsès II - quartzite - Nouvel Empire - XIXe dynastie (probablement XIIe dynastie)
découverte par Edouard Naville lors de fouilles menées pour l'Egypt Exploration Found en 1891 - 1892
dans le vestibule du temple d'Hérishef à Héracléopolis Magna
Penn Museum Philadelphie, University of Pennsylvania Museum of Archaelogy and Antropology - E 635 (par attribution Egypt Exploration Found 1892)


A la fin du XXe siècle, quasi-oubliée, elle est enfouie sous des tumulus couverts de tessons de poterie… Dans "Ahnas el Medineh (Heracleopolis Magna) : with chapters on Mendes, the nome of Thoth, and Leontopolis", Edouard Naville relate : "C'est au hasard que nous avons découvert l'emplacement de la demeure du dieu Arsaphes, et nous avons effectué de nombreux sondages avant de le découvrir dans une dépression à l'ouest du Kom el Dinar. On peut se faire une idée du travail nécessaire pour découvrir et dégager les vestiges de ce temple, en précisant que, pour ce faire, j'ai dû enlever plus de 1000 mètres cubes de terre…"

Vue générale du temple d'Héracléopolis Magna publiée dans "Ahnas el Medineh (Heracleopolis Magna),..."
Edouard Naville, Thomas Hayter Lewis, Joseph John Tylor, The Egypt Exploration Fund, London, 1894

Et il poursuit : "Dans le vestibule se trouvaient quelques statues ; certaines étaient irrémédiablement brisées, ou tellement corrodées par l'eau qu'elles avaient complètement perdu leur aspect d'origine et étaient totalement méconnaissables. Un torse en granit de taille réelle, sans nom, devrait, je pense, être attribué à la XXe dynastie, à l'un des derniers Ramsès. De loin le meilleur monument que nous ayons trouvé, et presque intact, est une statue assise en calcaire dur de Ramsès II, de taille colossale. La couleur du monument était remarquablement bien conservée et n'a pas disparu après une longue exposition à l'air. Le corps et le visage sont entièrement peints en rouge, et les rayures de la coiffe sont alternativement bleues et jaunes, comme c'était le cas pour le Ramsès II, maintenant à Genève, lorsque je l'avais découvert à Bubastis. Que la couleur ait été moins vive dans un cas que dans l'autre, ou qu'elle adhérât moins fortement au granit qu'au calcaire, elle a en tout cas complètement disparu du Ramsès de Bubastis après quelques jours d'exposition. Sur les côtés du trône figurent les titres habituels de Ramsès II ; dans l'inscription en dessous, il est dit qu'il était le dévot. Cette statue était brisée en deux, mais pouvait être facilement réparée. À l'exception de la barbe et d'un morceau d'un coude, rien ne manquait. Elle est de belle facture, typique de la XIXe dynastie"…


Les fouilles de l'EEF étaient financées par des institutions ou des particuliers du monde entier qui se voyaient, en retour, octroyer des artefacts provenant des missions qu'ils avaient "sponsorisées". Dans les archives consultables en ligne relatives à la destination des découvertes 1890-1891 d'Ehnassiya (Ihnasya el-Medina), on retrouve l'attribution d'une : "Colossal statue of Rameses II in red limestone painted with blue & yellow stripes on the head dress, in 3 pieces from Ahnas-el-medineh" au Penn Museum. Ses deux plus importants fragments sont d'ailleurs photographiés en planche X de l'ouvrage d'Edouard Naville précédemment cité : en haut au centre, la partie supérieure et, en bas à gauche, la partie basse avec le trône inscrit à ses titres.

Deux fragments de statue d'un roi assis réemployée par Ramsès II - quartzite - Nouvel Empire - XIXe dynastie (probablement XIIe dynastie)
découverts par Edouard Naville lors de fouilles menées pour l'Egypt Exploration Found en 1891 - 1892
dans le vestibule du temple d'Hérishef à Héracléopolis Magna
Penn Museum Philadelphie, University of Pennsylvania Museum of Archaelogy and Antropology - E 635 (par attribution Egypt Exploration Found 1892)
publiés par Edouard Naville - planche X - "Ahnas el Medineh (Heracleopolis Magna)", EEF 1894


Le Penn Museum, qui l'expose dans ses collections sous le n° d'inventaire E 635, a mené une importante restauration qui lui a redonné son "unité", sa dimension d'origine (hauteur 243,84 cm) et sa "souveraineté". Le visage du roi, encadré par le némès rayé à uraeus frontal, est d'une symétrie parfaite. Ses grands yeux étirés sont cernés de noir, ses lèvres sont ourlées. Si le nez a souffert, si la barbe postiche a en partie disparu, ces atteintes impactent peu la noblesse de la physionomie. Son torse lui, accuse plus les manques : il est profondément entaillé par deux sérieuses fentes : l'une à la base du cou, l'autre au niveau de la taille. Les avant-bras sont douloureusement absents, mais, même blessées et en partie lacunaires, les mains reposent bien à plat sur son pagne plissé (la chendjyt). Entre les jambes épaisses au genou bien marqué, pend la queue de taureau. Les pieds sont nus. Le trône est orné d'inscriptions hiéroglyphiques gravées dans le creux : des cartouches de Ramsès II ainsi que ses titres royaux. 


Le musée précise : "Sur le socle, il est dit qu'il était l'aimé d'Hérishef ; peut-être ce titre a-t-il été repris par Ramsès II d'une statue plus ancienne du Moyen Empire. Le trône porte les traces d'une ancienne erreur de sculpture. Le sculpteur a placé les inscriptions à l'envers sur le côté gauche du trône et a masqué son erreur avec du plâtre ; deux nouvelles inscriptions, orientées correctement, ont ensuite été gravées par-dessus. Le plâtre a été retiré par erreur lors de l'exposition de la statue au musée, révélant ainsi l'erreur…"

Statue d'un roi assis réemployée par Ramsès II - quartzite - Nouvel Empire - XIXe dynastie (probablement XIIe dynastie)
découverte par Edouard Naville lors de fouilles menées pour l'Egypt Exploration Found en 1891 - 1892
dans le vestibule du temple d'Hérishef à Héracléopolis Magna
Penn Museum Philadelphie, University of Pennsylvania Museum of Archaelogy and Antropology - E 635 (par attribution Egypt Exploration Found 1892)


Dans "Être et paraître: statues royales et privées de la fin du Moyen Empire et de la Deuxième Période intermédiaire", Simon Connor présente (planche 79) : "huit colosses en quartzite de la fin de la XIIe dynastie, probablement installés à Hérakléopolis Magna" et parmi eux Philadelphie E 635 qu'il décrit ainsi : "Roi anonyme (statue usurpée par Ramsès II). Fin XIIe dynastie (style). Quartzite". Il ajoute aussi qu'il est fait mention "d'un jumeau de ce colosse, très fragmentaire conservé au musée du Caire"…


Ce réemploi - souvent appelé  à tort "usurpation" - était ailleurs très pratiqué dans la statuaire royale. Dans "Mutiler, tuer, désactiver les images en Égypte pharaonique", Simon Connor fait cette pertinente analyse : "Bien plus que de simples éléments décoratifs, les images égyptiennes - et les statues en particulier - pouvaient connaître plusieurs 'vies' et être réutilisées, transformées, adaptées pour une nouvelle fonction ou pour un nouveau propriétaire. De nombreux exemples attestent la pratique du réemploi de statues, à diverses périodes, décelable sur la surface de la pierre grâce aux traces de modification de leur physionomie ou des inscriptions qu’elles portent. Cette pratique est parfois désignée comme 'usurpation', mais ce terme a probablement une connotation injustement péjorative, car la réinscription et la réappropriation de statues n’avaient pas nécessairement pour but de faire disparaître le souvenir d’un prédécesseur"… Comme l'a souvent rappelé Christian Leblanc, il s'agissait bien plus à travers ces remplois ou retouches, d'une actualisation qui avait pour but d'affirmer la continuité et la stabilité de l'institution royale. 


marie grillot

 


sources : 

Penn Museum - Statue de Ramsès II - E635 - provenance : Héracléopolis

https://www.penn.museum/collections/object/53699

Edouard Naville, Thomas Hayter Lewis, Joseph John Tylor, Ahnas el Medineh (Heracleopolis Magna) : with chapters on Mendes, the nome of Thoth, and Leontopolis, The Egypt Exploration Fund, London, 1894

https://archive.org/details/ahnaselmedinehhe11navi/page/n73/mode/2up

William Matthew Flinders Petrie, Charles Trick Currelly, Ehnasya, 1904, The Egypt Exploration Fund, London,1905

https://archive.org/details/ehnasya26petr/mode/2up

L'ABCdaire de Ramsès II, Flammarion, 1997

Pascal Vernus, Jean Yoyotte, Dictionnaire des pharaons, Editions Perrin, 2004

Isabelle Franco, Dictionnaire de mythologie égyptienne, Tallandier, 2013

Simon Connor, Être et paraître : statues royales et privées de la fin du Moyen Empire et de la Deuxième Période intermédiaire (1850-1550 av. J.-C.), Golden House Publications, London,  2020, p. 373

Simon Connor, Mutiler, tuer, désactiver les images en Égypte pharaonique, OpenEdition, 2018, p. 147-166

https://doi.org/10.4000/perspective.11431

Fondation Boghossian, Fondation Gandur pour l'Art, catalogue de l'exposition "Regards intemporels des pharaon à aujourd'hui", 10 avril au 7 septembre 2025 - Villa Empain, Bruxelles, 2025

Collection de la Fondation Gandur pour l'Art, Genève

https://onlinecollections.fg-art.org/eMP/eMuseumPlus?service=direct/1/ResultListView/result.t1.collection_list.$TspTitleImageLink.link&sp=10&sp=Scollection&sp=SfilterDefinition&sp=0&sp=1&sp=1&sp=SdetailList&sp=175&sp=Sdetail&sp=0&sp=F&sp=T&sp=178

Fondation Gandur pour l'Art - Fondation Boghossian - Villa Empain, Bruxelles

https://www.facebook.com/FondationGandurpourArt/posts/pfbid0q74moHpUAVtBQJDadu7P47QsXdV2xMPwF5Jh5b3knAZBazPbzcHXsikogqVTS2Pal

Artefacts of Excavation - British Excavations in Egypt 1880-1980 - Egypt Exploration Found 

Ihnasya

https://egyptartefacts.griffith.ox.ac.uk/node/1124

https://egyptartefacts.griffith.ox.ac.uk/excavations/1890-91-ihnasya

https://egyptartefacts.griffith.ox.ac.uk/sites/default/files/Transcription%20of%20EEF%20distribution%20list%20for%20Philadelphia.pdf

 

Les photos en couleur de la statue sont celles du musée


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