Cette plaque, légèrement convexe, revêt un caractère exceptionnel : elle le doit à l'originalité de son matériau, à la singularité de son décor et, bien sûr, à sa passionnante histoire…
Elle est réalisée en sardoine. Dans "Ancient Egyptian Materials and Technology", Paul T. Nicholson et Ian Shaw apportent ces précisions sur cette pierre : "Le terme 'sard' est utilisé pour décrire la forme rouge à rouge brunâtre de la cornaline, bien qu'en pratique, il puisse être difficile de distinguer clairement les deux pierres (certains géologues les distinguant par l'intensité de leur couleur plutôt que par leur teinte). Le rouge de la cornaline est dû à de minuscules particules disséminées d'hématite. Le brun du sardoine provient probablement de particules de géothite, un fer hydraté"... Quant à Christiane Ziegler, elle précise, dans "L'or des pharaons - 2500 ans d'orfèvrerie dans l'Égypte Ancienne" que : "La cornaline, Héréset, qui possédait les vertus vivifiantes du sang était ramassée sans beaucoup d'efforts dans les déserts orientaux. Dans certains textes, elle était synonyme de 'colère' et son aspect redoutable repoussait l'agresseur"…
Sur cette petite surface (hauteur : 3,4 cm, largeur : 4,9 cm, épaisseur : 0,2 cm), un décor, pour le moins inhabituel, est travaillé avec finesse et ciselé avec maîtrise, en ajouré ("open-work"). Il représente la reine Tiyi, Grande Epouse royale d'Amenhotep III, la "Noble dame", "Grande favorite", "Souveraine des Deux terres", "Qui emplit le palais d'amour", … Elle qui, influente sous le règne de son mari, le demeurera aussi sous celui de son fils, Amenhotep IV - Akhenaton, est figurée sous une forme "élaborée" d'androsphinge. Sa tête "humaine" repose sur le corps d'une créature animale (mythique ?) pourvue de grandes ailes qui semblent prêtes à l'envol.... Dans "Aménophis III, le Pharaon-Soleil", Betsy Bryan et Lawrence M. Berman font cette subtile analyse de la scène : "Une sphinge ailée et couchée, identifiée probablement à la reine Tiyi, tient dans ses mains le nom de couronnement d'Aménophis III ; elle porte un grand collier et une coiffure originale. Cette coiffure - ou cette couronne - drapée dans un filet d'où émergent des végétaux, entoure la tête, et une discrète boucle en crochet s'enroule autour de l'oreille… Il a été suggéré que cette représentation était liée à l'iconographie d'Anoukis et de la Nubie en général. Il semble plus probable qu'elle combine des éléments purement égyptiens avec des éléments d'origine asiatique. On connaît deux autres représentations de Tiyi en sphinge : l'une dans la tombe de Kherouef, l'autre sur un relief de son temple de Sedeinga"…
| La reine Tiyi représentée en sphinge sous l'accoudoir de son trône Tombe de Kherouef - TT 192 (nécropole d'Assassif - rive ouest de Louqsor) - Nouvel Empire |
La tombe d'Amenhotep III, pillée dans l'antiquités puis tombée dans l'oubli, a été "re-découverte" par deux jeunes savants de la campagne de Bonaparte : Jean-Baptiste Jollois et Edouard Devilliers du Terrage, comme le rappelle Christian Leblanc dans ses "Regards croisés" : C’est au cours de leurs pérégrinations, qu'ils franchissent le 13 octobre 1799 (21 vendémiaire an VIII) les crêtes du côté de l'ouest, et débouchent dans un oued profond, auquel on accorde aujourd'hui le nom de Vallée de l'Ouest. Là, ils vont découvrir une tombe qui n’avait été́, jusque-là̀, signalée par aucun voyageur : celle d’Amenhotep III (WV22)".
Dès 1910-1911, le mécène américain Theodore Monroe Davis qui détenait la concession de la Vallée des Rois depuis quelques années déjà, commença à estimer qu'elle avait livré tous ses secrets. Aussi, la saison suivante, engagea-t-il Harry Burton à fouiller, dans la Vallée de l'Ouest, les abords de la tombe d'Amenhotep III… T.G.H. James relatera : "Des travaux avaient été effectués dans les monticules de débris près de l'entrée de ce tombeau au début de 1912 par l'équipe de Theodore Davis, et il était raisonnable de supposer que ces plaques avaient été volées au cours de cette prospection".
Lorsque Davis abandonnera sa concession de la nécropole royale, c'est Lord Carnarvon qui s'empressera de la solliciter auprès du Service des Antiquités : il l'obtiendra en avril 1915.
Avec Howard Carter, encore sous le charme des plaques de cornaline et de sardoine d'Amenhotep III et Tiyi, c'est vers la tombe du pharaon que, dès cette année-là, ils dirigeront en priorité leurs fouilles, espérant de belles découvertes …
Mais l'heure n'est semble-t-il pas encore venue pour eux de trouver des merveilles... Dans "The complete Valley of the Kings", Nicholas Reeves et Richard H. Wilkinson rapportent : "Carter commença par dégager l'embouchure du ouadi, sous l'entrée de la tombe, mettant presque immédiatement au jour le pied brisé d'une figure ouchebti de la reine Tiyi, ainsi que des fragments de faïence et de verre jetés de la tombe dans l'Antiquité. Des fouilles supplémentaires, juste devant l'entrée, mirent au jour cinq dépôts de fondations intacts et un emplacement pillé, situé à l'époque du début des travaux sur la tombe - à en juger par les plaques inscrites dans les dépôts, sous le règne de Thoutmosis IV. À l'intérieur de la tombe, Carter concentra ses efforts sur le dégagement des parties négligées par Davis et les explorateurs précédents, notamment le puits profond, qui livra une multitude d'objets. Les découvertes comprennent le splendide moyeu d'une roue de char et, comme pour justifier l'intérêt initial de Carnarvon et Carter pour la tombe, un petit fragment d'un quatrième bracelet, cette fois en faïence"…
Ces plaques qui avaient été, dans l'antiquité dépouillées de leur précieuse monture en or, avaient vraisemblablement, comme il est le plus souvent convenu, agrémenté de magnifiques bracelets … Cependant, comme le rappellent Betsy Bryan et Lawrence M. Berman ("Aménophis III") : "Leur contexte étant perdu, toute certitude à cet égard est impossible : elles pourraient aussi bien être des éléments de ceinture. Quel qu'ait été leur usage, elles devaient parer des personnes royales, sans doute le roi lui-même".
Ces trois plaques figureront au nombre des artefacts que Lord Carnarvon prêtera pour l' "Exhibition of Ancient Egyptian Art" organisée en 1922 au Burlington Fine Arts Club de Londres et seront alors décrites sous le n° 26 (p. 26-27) par Percy Newberry et illustrées en planche LI.
Cette plaque a alors été enregistrée dans ses collections sous le numéro d'entrée 26.7.1342, alors que les deux autres, en cornaline, l'ont été sous les numéros 26.7.1339 et 26.7.1340. Il est à préciser que l'attrait de Lord Carnarvon pour ce type d'objet l'avait porté à acquérir, en 1922, à la vente Macgregor chez Sotheby's London, une moitié de plaque (fragment droit) semblant être de la même provenance (26.7.1344)… Quant à William C. Hayes, dans "The Scepter of Egypt", édité en 1959 - outre le fait qu'il publie (p. 243) une très intéressante photos des trois plaques pourvues alors d'une monture "moderne" en métal (enlevée par la suite) - il évoque une autre plaque, provenant de la collection Walters, qui aurait été acquise, par le Metropolitan, en 1944.
marie grillot
sources :
Carved Plaque from a Bracelet, Sard - Met 26.7.1342
https://www.metmuseum.org/art/collection/search/544497
Carved Plaque, Carnelian - Met 26.7.1339
https://www.metmuseum.org/art/collection/search/544495
Carved Plaque, Carnelian - Met 26.7.1340
https://www.metmuseum.org/art/collection/search/544496
Carved Plaque from a Bracelet, Carnelian - Met 26.7.1344
https://www.metmuseum.org/art/collection/search/554646
Catalogue of an Exhibition of Ancient Egyptian Art, London, 1922, n° 26, p. 26-27
https://archive.org/details/catalogueofexhib00burlrich
William C. Hayes, Scepter of Egypt II: A Background for the Study of the Egyptian Antiquities in the Metropolitan Museum of Art: The Hyksos Period and the New Kingdom (1675-1080 B.C.), Cambridge, Mass., The Metropolitan Museum of Art, 1959, p. 242-243, fig. 147
Thomas Garnet Henry James, Howard Carter, The path to Tutankhamun, TPP, 1992, p. 177
https://archive.org/stream/HowardCarterThePathToTutankhamunBySam/Howard+Carter+The+Path+to+Tutankhamun+By+Sam_djvu.txt
Aménophis III, le pharaon soleil, Réunion des musées nationaux, 1993
Nicholas Reeves, Richard H. Wilkinson, The complete Valley of the Kings, The American University in Cairo Press, 1996
Arnold, Dorothea, Lyn Green, James Allen, The Royal Women of Amarna : Images of Beauty from Ancient Egypt, Dorothea Arnold, Metropolitan Museum of Art (New York, N.Y.), 1999
https://books.google.fr/books?id=sGLFwVkljQMC&pg=PR12&lpg=PR12&dq=Harkness+edward+queen+Tiye&source=bl&ots=MulVu6vNWS&sig=zL2tg-zHcQ2Ia-ra5NSPtbXaYtE&hl=fr&sa=X&ved=0ahUKEwjl5ua_oY7KAhWCQxoKHX_qBXYQ6AEIMjAC#v=onepage&q=yellow&f=false
Paul T. Nicholson, Ian Shaw, Ancient Egyptian Materials and Technology, Cambridge University Press, 2000, p. 26-27
https://books.google.fr/books?id=Vj7A9jJrZP0C&pg=PA320&lpg=PA320&dq=hippopotamus+ivory+ancient+egypt&source=bl&ots=zu-3lexGEr&sig=k0SLNqWaNjmt0kWRzuvBnIZR_ao&hl=fr&sa=X&ved=2ahUKEwjavrHH0L_dAhWtzIUKHTDbBFUQ6AEwC3oECAQQAQ#v=onepage&q=hippopotamus%20ivory%20ancient%20egypt&f=false
Nicholas Reeves, Toutankhamon, vie, mort et découverte d'un pharaon, Editions Errance, 2003
Christian Leblanc, Les reines du Nil, Bibliothèque des introuvables, 2009
John M. Adams, The Millionaire and The Mummies, Theodore Davis's Gilded Age in The Valley of The Kings, St. Martin's Press, New York, 2013
https://archive.org/details/themillionaireandthemummiestheodoredavissgildedageinthevalleyofthekingsst.martin/page/n1/mode/2up
Christiane Ziegler, L'or des pharaons - 2500 ans d'orfèvrerie dans l'Egypte ancienne, Catalogue de l'exposition de l'été 2018 au Grimaldi Forum de Monaco, Hazan, 2018
Christian Leblanc, Regards croisés sur la civilisation égyptienne, Pages choisies d’archéologie et d’histoire, L'Harmattan, 2024
Theban Mapping Project - KV 22 - Amenhetep III
https://thebanmappingproject.com/tombs/kv-22-amenhetep-iii
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