jeudi 18 décembre 2025

En 50 objets choisis, Florence Maruéjol raconte "La vie au temps des pharaons

L'égyptologue Florence Maruéjol présente son ouvrage 
"La vie au temps des pharaons, 50 objets racontent" publié aux Éditions Eyrolles, nov. 2025


 

Florence Maruéjol est titulaire d'un doctorat en égyptologie obtenu à Paris IV Sorbonne en 1983. Elle pratique sa discipline avec excellence dans de larges domaines. Sur le terrain, bien sûr, par des fouilles menées dans la Vallée des Reines, ou encore à Karnak. Ancienne membre du Centre d'études et de documentation pour l'Égypte ancienne au Caire, elle enseigne à l'Institut Khéops à Paris. Elle a écrit de nombreux ouvrages : des parutions très 'pointues' comme son "Thoutmosis III et la corégence avec Hatchepsout" dans la prestigieuse collection "Les grands pharaons", ou bien encore des livres de vulgarisation, comme "L'Égypte pour les Nuls" ou "L'Égypte ancienne en 100 questions" qui conjuguent avec intelligence, pédagogie et savoir… Dans le cadre de la collection "50 objets racontent" dirigée par Alexandre Maujean aux Éditions Eyrolles, elle a accepté de relever ce défi de présenter, à travers 50 artefacts de son choix, "La vie au temps des pharaons"… Avec ce format original (17 x 21 cm), avec cette belle couverture prélude à 224 pages illustrées en couleur, avec son écriture soignée et son style clair, elle a formidablement réussi, car tout est réuni pour apprendre et comprendre !

Nous la remercions sincèrement de présenter aux lecteurs d'Égypte-actualités ce livre passionnant paru le mois dernier.

Bras encensoir dans la main de Séthi Ier - Relief du temple du roi à Abydos
Nouvel Empire - XVIIIe dynastie - vers 1285 av. J.-C.


marie grillot - Egypte-actualités/Egyptophile : Dans l'introduction, vous faites ce pertinent constat : "Sur les reliefs décorant les temples voués aux dieux et aux rois, sur les stèles et dans les tombes garantes de la vie éternelle, les Égyptiens adoptent des poses hiératiques frôlant la perfection. Qu'on ne s'y trompe pas. Dictées par des impératifs religieux, ces figurations, au rôle magique, ne se risquent pas à s'écarter de leurs modèles. La fantaisie n'y est pas de mise. Mais les objets ancrés dans la réalité de la vie quotidienne tiennent un tout autre discours que les images religieuses"… Un parfait "avant-goût" de ce que vous allez décliner  dans votre ouvrage ?

 

Florence Maruéjol : En effet, l’image que les Égyptiens nous ont transmise d’eux-mêmes à travers les représentations religieuses ne reflète pas la vie qu’ils menaient à l’écart des temples et des nécropoles. Des objets tels que les modèles - ou maquettes et figurines - montrent, par exemple, comment travaillaient réellement les artisans et les serviteurs. Outre ces illustrations, on a aussi la chance que les Égyptiens nous aient légué les outils qu’ils utilisaient dans le cadre de leur profession. On peut ainsi mettre en parallèle les objets représentés et les objets réels.  

Grenier à blé - bois peint - provenant de la tombe de Gemniemhat à Saqqara
Moyen Empire - XIIe dynastie - règne d'Amenemhat - vers 1976 - 1947 av. J.-C.


Mg - Ea : Quel difficile exercice cela a-t-il du être que de choisir 50 objets dans cette civilisation riche de plus de 4000 ans d'histoire - qui embrasse du prédynastique à l'époque ptolémaïque -, qui a laissé tant de témoignages, d'une diversité inouïe, non seulement sur son sol, mais aussi répartis dans tant de musées et collections ?

 

FM : Privilégier tel objet plutôt que tel autre n’est pas toujours chose aisée, car on ne peut tout illustrer, mais d’un autre côté, disposer d’un aussi vaste choix permet d’aborder une grande variété de sujets. On a cette chance avec la civilisation égyptienne.

Statue de Djedhor avec une stèle d'Horus sur les crocodiles - granodiorite - provenant d'Athribis
 Epoque ptolémaïque - fin du IVe siècle av. J.-C. 


Mg - Ea : Et quel exercice non moins ardu que de les "classifier" en six grands chapitres, "La Royauté pharaonique", "Le monde du travail", "Un toit sur la tête", "Les distractions et les jeux", "Des dieux et des temples", "Le Royaume des Morts" tant tout peut parfois étroitement "s'imbriquer". Il s'agit là d'une approche politique, socio-économique, "domestique" et bien sûr religieuse ?

 

FM : Vous avez raison. Beaucoup d’objets proviennent des tombes. On pourrait donc tous les ranger dans le chapitre traitant de l’au-delà. Mais alors que certains, comme les cercueils, les vases canopes ou les chaouabtis, ont une fonction purement funéraire, d’autres, comme les modèles que je viens de mentionner, reproduisent des activités quotidiennes qui visent à approvisionner le mort dans l’au-delà comme elles le faisaient sur terre. C’est pourquoi il semble plus opportun de les intégrer aux chapitres traitant de la vie de tous les jours plutôt que dans celui concernant l’existence future. 



Mg - Ea : Dans "La Royauté pharaonique" vous présentez onze objets qui sont autant de passionnants sujets, qui débutent par la palette de Narmer commémorant l'œuvre de celui qui a unifié les Deux Terres… Vous évoquez Ramsès II par l'une de ses statues osiriaques et vous touchez la perfection avec le buste de Néfertiti qui loue à jamais, et dans le monde entier, la beauté parfaite d'une reine.

 

FM : C’est peut-être dans ce chapitre que la sélection des objets a été la plus impitoyable. Pour évoquer quelque trois mille ans de royauté pharaonique sans oublier sa gestation à la fin de la préhistoire, j’ai opté pour quelques grands jalons. Ramsès II ou Néfertiti servent de repères à tout un chacun, car ce sont des noms connus du public. Il est important d’ouvrir l’ouvrage par ce chapitre consacré à l’institution qui est la pierre angulaire de la civilisation et un des facteurs de son étonnante longévité. 

Palette de Narmer - grauwacke - découverte à Hiérakonpolis
Epoque thinite - Ière dynastie - vers 3100 - 2900 av. J.-C. 


Mg - Ea : Dans "Le monde du travail" (9 objets), nous sommes au sein de l'Égypte ancienne et de sa société en grande partie étatique et majoritairement rurale. L'élite "lettrée" - avec ses célèbres scribes - ne représentait pas plus de 5 % de la population sous les Ramessides… Vous expliquez son mode de fonctionnement par certains aspects du quotidien et vous évoquez ces artisans sublimes, peintres et sculpteurs qui ont fait, en partie, la grandeur de cette civilisation.


FM : J’ai rattaché les scribes au chapitre concernant à l’institution pharaonique plutôt qu’à celui consacré au monde du travail auxquels ils appartiennent aussi, car ils font tourner l’administration du pays, rouage essentiel de son gouvernement. Les objets de ce chapitre décrivent non seulement les autres professions, qu’il s’agisse des paysans ou des artistes, mais aussi les conditions dans lesquelles ils exercent leur activité, étant au service d’institutions ou de grands personnages. 

 

 

Mg - Ea : Dans "Un toit sur la tête", dix objets ou sujets très "larges" sont abordés : nous allons nous concentrer sur l'habitat. Si ce n'est à Deir el-Medineh, village "témoin" d'une communauté d'artisans et à Amarna, cité d'Akhénaton qui n'a été en activité que très peu d'années, les seules constructions qui demeurent sont des temples ou des tombes… Il ne reste en effet rien de l'habitat rural ou urbain, qui était fait de roseaux, de palmier, ou de briques de terre crue : c'est pourquoi les "modèles" de maisons qui nous sont parvenus sont particulièrement riches d'enseignements ? 

 

FM : Tout est bon pour compléter les informations apportées par les fouilles archéologiques menées dans les rares villes et villages anciens épargnés par les outrages du temps et pour se faire une idée de ce qui se déroulait sous les toits, quel était le cadre de vie ou encore le confort des Égyptiens des différentes classes sociales. Mariage, amour, sexualité et arrivée des enfants, les objets racontent aussi les grandes étapes des vies à l’abri des murs des maisons. Objets de toilette, vêtements et parures soulignent l’importance attachée à l’apparence. 

Modèle de maison - calcaire
Nouvel Empire - vers 1540 - 1070 av. J.-C. ou époque romaine



Mg - Ea : Comme dans toute société, les "distractions (musique, danse) et les jeux" étaient partie intégrante de la vie. Votre choix de 4 objets est très parlant, avec parmi eux : une harpe, l'ostracon de la ballerine de Turin et un plateau de jeux : celui des vingt cases et celui de senet (qui constituait un divertissement dans la vie… et un symbole dans l'au-delà)

 

FM : Ce qu’aimaient faire les Égyptiens, du moins les plus aisés d’entre eux, durant leur temps libre est révélateur de leur mentalité. Danse, musique et jeux de plein air des garçons et des filles expriment la joie de vivre. Conscients de la brièveté de la vie, hommes et femmes entendent bien profiter des plaisirs d’ici-bas. Ils laissent volontiers libre cours à leur sens de l’humour dont ont hérité les Égyptiens actuels, leurs lointains descendants. 

Dessin d'une danseuse sur un ostracon - pierre calcaire - provenant de Deir el-Medineh
 Nouvel Empire - XIXe - XXe dynasties - vers 1292 - 1070 av. J.-C.



Mg - Ea : Dans "Des dieux et des temples", vous abordez tout ce qui fascine… Là encore nous aimerions nous pencher sur chacun des objets sélectionnés (7), mais cela vos lecteurs pourront le faire avec bonheur... Pour l'heure, arrêtons-nous sur "Une statue d'Anubis : dieux et déesses" et "Une momie de chat : le culte des animaux".

 

FM : Dans la religion égyptienne, les dieux et déesses hybrides, à tête d’animal et à corps d’homme ou de femme, et le culte des animaux surprennent ou fascinent depuis l’Antiquité. Ils n’ont pas manqué d’étonner les anciens Grecs qui ont voyagé en Égypte. Mais l’animal n’est qu’une apparence. Quant au culte des animaux sacrés, il a évolué. Il faut distinguer l’animal, habitacle d’une divinité honorée dans son temple, et les animaux comme les chats momifiés, intermédiaires entre les dieux et les hommes qui les sollicitent ou les remercient pour leur intervention. 

Momie de chat - lin - provenant d'Abydos
Epoque romaine - vers 30 av. J.-C. - 292 ap. J.-C.


 

Mg - Ea : La vie de l'Égypte antique était terrestre, mais elle était, presque obsessionnellement, tournée vers "Le Royaume des Morts" : vous expliquez neuf objets qui lui sont très intimement liés. Parmi eux : "Le pilier Djed : Osiris, dieu des morts", "Des vases canopes : La momification", "Un Livre des Morts : la renaissance", "Les chaouabtis : la vie dans l'au-delà" … La mort, c'était le but d'une vie, son accomplissement ou un autre commencement ?

 

FM : Tout en étant très peu pressés de gagner l’au-delà, les Égyptiens affrontent néanmoins cet événement inéluctable en multipliant leurs efforts pour adoucir le passage d’une vie à l’autre qu’ils font tout pour rendre éternelle. D’une certaine façon, ils ont réussi à vaincre la mort, puisqu’ils sont toujours présents à travers l’intérêt que nous leur portons.





Florence Maruéjol,  La vie au temps des pharaons, 50 objets racontent, Éditions Eyrolles, 224p., novembre 2025 

 


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