vendredi 14 février 2025

Le pot à kohol de Tjesraperet, nourrice d'une fille de Taharqa

Pot et stylet (ou bâtonnet) à kohol de Tjesraperet, nourrice de la fille du pharaon Taharqa - albâtre rouge, bois, lin
fin XXVe - début XXVIe dynastie vers - 690 - - 664 av. J.-C.) - provenant de sa tombe, découverte le 20 mai 1829
sur la rive ouest de Thèbes, par l'Expédition franco-toscane dirigée par Jean-François Champollion et Ippolito Rosellini
exposés au Musée égyptien de Florence - inv n° 3229 (pot) et 3117 (bâtonnet)

Ce ravissant pot à kohol, haut de 5,7 cm, est de forme globulaire,  avec un col étroit et un bord large. Travaillé dans un albâtre rouge, parfaitement poli, il est dans un excellent état de conservation. Il a, contrairement à beaucoup d'autres, conservé son couvercle plat, tout comme il garde, en son intérieur, quelques traces du précieux fard noir qu'il contenait. Il repose sur un tissu de lin, joliment disposé, qui devait en assurer la protection et la stabilité, notamment s'il venait à être déposé dans un coffret de toilette.

Le stylet - ou bâtonnet - qui servait à appliquer le fard est haut de 8 cm. Il est de forme étirée avec une extrémité plus épaisse. Cet accessoire, qui pouvait être en hématite, ivoire, bronze ou cuivre, est, dans le cas présent, en bois.

Dans l'antiquité, le kohol était indissociable, du concept de beauté intimement lié à la mise en valeur du regard, qu'il soit masculin ou féminin. Son application a ainsi transcendé ces yeux étirés et cernés de noir qui ne cessent de nous troubler et de nous fasciner. Fait à partir de galène réduite en poudre, son utilisation n'était pas qu' "esthétique" … Dans ce pays où la lumière est si vive, la réverbération si intense, le soleil si brûlant, sa fonction était également protectrice, notamment en enrichissant le liquide lacrymal. Ces récipients furent d'ailleurs parfois dénommés par Gaston Maspero "vase à collyre".


Cet ensemble appartenait à Tjesraperet ("Que Rê (lui) accorde une descendance"), qui avait occupé, sous la XXVe dynastie, la fonction de nourrice d’une des filles de Taharqa, pharaon de la dynastie kouchite qui régna de - 690 à - 664 av. J.-C..

Pot et stylet (ou bâtonnet) à kohol de Tjesraperet, nourrice de la fille du pharaon Taharqa - albâtre rouge, bois, lin
fin XXVe - début XXVIe dynastie vers - 690 - - 664 av. J.-C.) - provenant de sa tombe, découverte le 20 mai 1829
sur la rive ouest de Thèbes, par l'Expédition franco-toscane dirigée par Jean-François Champollion et Ippolito Rosellini
exposés au Musée égyptien de Florence - inv n° 3229 (pot) et 3117 (bâtonnet) - photo du musée

Dans "Les antiquités égyptiennes du Musée des Beaux-Arts Dijon" - qui détient en dépôt du Louvre une statuette de Ptah-Sokar-Osiris à son nom - son "identité" est ainsi déclinée : "La propriétaire se nomme Tchesmaâtperet elle est honorée du titre de 'maîtresse de maison vénérable' ; sa filiation donne le nom de son père, décédé, comme l'indique la mention 'juste de voix' qui est derrière Paoun, et celui de sa mère, simple 'maîtresse de maison'… Elle fut inhumée, aux côtés de son époux Djedkhonsouefankh, dans la nécropole thébaine.


Leur tombe a été découverte au printemps 1829 par l'expédition franco-toscane, lors de son second séjour à Thèbes. Financée par Charles X et par le Grand Duc de Toscane, elle était codirigée par Jean-François Champollion et Ippolito Rosellini.


Arrivée 18 août 1828 à Alexandrie, un long périple la mènera jusqu'à la seconde cataracte … Sa mission, bien définie, était de visiter, d'étudier et de faire le relevé des monuments et également d'acheter des objets pour les collections royales. Il était par ailleurs convenu que "les documents, plans, dessins, notes seront le bien commun de l'expédition. Quant aux objets provenant de dons ou de fouilles, ils devront être équitablement partagés".

"L'expédition franco-toscane en Égypte 1828-1829" par Giuseppe Angelleli - huile sur toile - XIXe siècle - entre 1834 et 1836
© Musée archéologique national de Florence 

A l'issue de leur premier séjour à Thèbes, le 25 novembre 1828, avant leur départ vers la Nubie : "Rosellini, qui disposait de crédits pour engager des fouilles, s'entendit avec Piccinini pour faire creuser au pied de la montagne thébaine, du côté de Gournah, jusqu'au retour de l'expédition. C'est le reis Abou Sakkarah qui contrôlerait la bonne marche des travaux" relate Alain Faure ("Champollion, le savant déchiffré"). Ordre est cependant donné que, en cas de découverte d'une tombe inviolée, aucune fouille ne devait y être menée avant leur retour à Thèbes. Celui-ci, n'aura lieu que quelques mois plus tard, le 8 mars précisément… Plusieurs tombes seront découvertes…


Dans ses "Regards croisés sur la civilisation égyptienne" Christian Leblanc rappelle ainsi le jour de la découverte de la demeure d'éternité de la nourrice : "Le 20 mai fut un jour mémorable car on leur demanda de venir assister à la découverte d’une tombe inviolée, dans laquelle se trouvaient, outre des cercueils intacts en bois peint, tout un mobilier funéraire d'une très belle qualité, dont un joli miroir en bronze doré et son étui"… J.-Fr. Champollion et I. Rosellini firent alors transporter le produit de cette fructueuse fouille dans la maison de Gournah puis procédèrent à un partage équitable…" Ce qui sera fait entre le musée de Florence et celui du Louvre.


C'est ainsi que cet artefact est arrivé au Museo Egizio de Firenze (numéro d'inventaire 3229 pour le pot et 3117 pour le bâtonnet), où il est notamment exposé près du fameux miroir de Tjesraperet (inv n° 3086) et de son cercueil (inv n° 2159), le tout rapporté d'Egypte, fin 1829, par Ippolito Rosellini.


Dans ses écrits, ce dernier se réfère plusieurs fois au tombeau de la nourrice, louant la richesse de la trouvaille, insistant "sur la singularité du petit vase d'albâtre, enveloppé d'une toile de lin et sur le miroir, en parfait état de conservation, avec son disque métallique encore brillant et son étui de bois d'une très belle forme, fermé par un couvercle pivotant" rappelle Edda Bresciani dans "L'expédition franco-toscane en Égypte et en Nubie (1828-1829) et les antiquités égyptiennes d'Italie".

Pot et stylet (ou bâtonnet) à kohol de Tjesraperet, nourrice de la fille du pharaon Taharqa - albâtre rouge, bois, lin
fin XXVe - début XXVIe dynastie vers - 690 - - 664 av. J.-C.) - provenant de sa tombe, découverte le 20 mai 1829, sur la rive ouest de Thèbes
par l'Expédition franco-toscane dirigée par Jean-François Champollion et Ippolito Rosellini
exposés au Musée égyptien de Florence - inv n° 3229 (pot) et 3117 (bâtonnet) reproduits ici, par Ippolito Rosellini 
dans ses "Monuments de l'Egypte et de la Nubie", au centre de la planche LXXX

Ippolito Rosellini reproduira d'ailleurs fidèlement le petit vase d'albâtre, le miroir et son étui dans la planche LXXXI des "Monuments de l'Egypte et de la Nubie"… 


marie grillot


 

sources :

Ippolito Rosellini, Les monuments de l'Egypte et de la Nubie, Pise 1832-1844

Champollion le jeune, Lettres écrites d'Égypte et de Nubie en 1828 et 1829, Didier & Cie, Paris, 1868

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k103771z/f1.image.r=Il%20est%20donc%20du%20plus%20haut%20intérêt%20pour%20l'Egypte%20elle-même.texteImage

Edda Bresciani, L'expédition franco-toscane en Égypte et en Nubie (1828-1829) et les antiquités égyptiennes d'Italie, n° 64 de juin 1972 BSFE

Véronique Laurent, Marc Desti, Antiquités égyptiennes. Inventaire des collections du musée des Beaux-Arts de Dijon, Ministère de la Culture, DRAC Bourgogne, 1997, p. 74-75, n° 71

Jean Lacouture, Champollion, une vie de lumières, Grasset, 1988

Alain Faure, Champollion, le savant déchiffré, Fayard, 2004 (p. 641)

Carlo Rindi Nuzzolo, The Ptah-Sokar-Osiris figure of Tjesraperet, wet nurse of pharaoh Taharka's daughter : typological and historical analysis, Bulletin de la Société d'Égyptologie de Genève (BSEG), 29, 2011-2013, p. 131-143, p. 133-138, fig. 1-2 p. 136

https://www.researchgate.net/publication/324435459_The_Ptah-Sokar-Osiris_Figure_of_Tjesraperet_Wet_Nurse_of_Pharaoh_Taharka's_daughter_Typological_and_Historical_Analysis

Thaïs Couasnon, Victoire Déjean, Lorien Benda, Thomas Touzalin, Le khôl égyptien et médecine traditionnelle : la science au service de l’art, Culture Sciences Chimie, 2013

https://culturesciences.chimie.ens.fr/thematiques/chimie-du-vivant/le-khol-egyptien-et-medecine-traditionnelle-la-science-au-service-de-l

Egyptian Museum of Florence, sillabe, 2015

Marta Kaczanowicz, Adam Mickiewicz, Are women the key to understanding the Kushite presence in Egypt? Several remarks on Thebes during the twenty-fifth dynasty, Journal of Ancient Egyptian Interconnections, University, Poznań, 2019

Museo Archeologico Nazionale di Firenze - Il blog - Accadde Oggi/Sezione Egizia - 20/05/1829: a Tebe viene scoperta la tomba di Tjesraperet

https://museoarcheologiconazionaledifirenze.wordpress.com/2016/05/20/20051829-a-tebe-viene-scoperta-la-tomba-di-tjesraperet/

statue de Ptah-Sokar-Osiris

https://collections.louvre.fr/ark:/53355/cl010340999

stèle rectangulaire 

https://collections.louvre.fr/ark:/53355/cl010008208

Christian Leblanc, Regards croisés sur la civilisation égyptienne, Pages choisies d’archéologie et d’histoire, L'Harmattan, 2024

https://www.editions-harmattan.fr/catalogue/livre/regards-croises-sur-la-civilisation-egyptienne/76432

 

 

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