lundi 28 mai 2018

Une journée en Égypte avec... Louis Nicolas Philippe Auguste de Forbin, Maurice Maeterlinck, André Malraux


Une journée en Égypte avec… Louis Nicolas Philippe Auguste de Forbin (1777-1841), peintre, écrivain archéologue. Il succéda à Vivant Denon en 1816 comme directeur général du musée du Louvre.
Panel of the tomb of Seti I, by Alessandro Ricci

"J'entre ensuite dans la vallée sacrée : je vais interroger ces innombrables catacombes ; je descends dans les sépulcres des rois. Des peintures brillantes me disent les usages et le culte de ce peuple ingénieux, me montrent les triomphes de ces princes dont tous les sarcophages sont vides. Ainsi tout me rappelait à l'idée de la brièveté de la vie ; tout disait autour de moi que l'homme n'est quelque chose que par son âme : roi par la pensée, frêle atome par son enveloppe, l'espoir seul d'une autre vie peut le rendre vainqueur dans cette lutte continuelle entre les misères de son existence et le sentiment de son origine céleste.
Je pénétrais dans les entrailles de la terre, dans des palais souterrains, distribués, divisés avec art, soutenus par des piliers, recouverts de stuc et de peintures d'un fini admirable. Ces hiéroglyphes, ces figures sont sans doute l'histoire des connaissances humaines : les prêtres de l'Égypte ne les confièrent aux abîmes que pour les soustraire au bouleversement du globe. Des salles se succédaient, et la dernière contenait un sarcophage d'albâtre, aujourd'hui veuf des restes qu'on y renferma. Il est gravé, couvert de caractères symboliques, et d'une étonnante conservation.
Dans ces lieux de ténèbres, je me croyais sous la puissance d'Aladin, sous un charme magique : il semblait que je fusse guidé par la lumière de la lampe merveilleuse, et au moment d'être initié à quelque grand mystère. Le Bédouin qui nous suivait, expliquait facilement ces travaux surnaturels. Après le déluge, disait-il, les montagnes étaient plus tendres, les hommes plus puissants, les pierres plus légères : voilà comment furent creusés ces puits de la mort, comment furent élevées ces grandes mosquées qui couvrent notre désert.
Le génie des anciens Égyptiens était spécialement consacré aux tombeaux, tandis que le génie des Grecs sacrifiait aux grâces, à la valeur, à la beauté. Les Égyptiens cachaient leur magnificence dans des souterrains : le granit , le sombre basalte, étaient les matériaux qu'ils employaient le plus habituellement. Les Grecs, au contraire, construisaient des temples de marbre blanc sur des promontoires élevés ou dans les sites les plus riants. (...)
Près de là, dans la plaine, sont deux colosses placés à côté l'un de l'autre, tous deux assis, le visage tourné vers l'orient. Je considérais avec une sorte d'épouvante ces montagnes taillées par la main de l'homme, qui leur imprima son image. L'aurore trouve à présent silencieuse cette statue qui la saluait jadis par des sons harmonieux. Des inscriptions dans toutes les langues rappellent la surprise et la vénération des voyageurs frappés de ce prodige."

(extrait de Voyage dans le Levant, 1819)

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Une journée en Égypte avec… Maurice Maeterlinck (1862 - 1949), écrivain francophone belge, prix Nobel de littérature en 1911
Temple de Louxor depuis le Nil - circa 1890 

"Somme toute, ce pays, tel qu’on le voit actuellement, n’était la douceur de son climat durant l’hiver, ne retiendrait pas longtemps le touriste ou l’artiste, si, derrière le spectacle assez vite épuisé de ses villes, de son fleuve et de ses campagnes, ne se dressait, vivant encore d’une vie prodigieuse, l’énigme de la seule civilisation qui, remontant à plus de sept mille ans, ait laissé sur notre terre des empreintes aussi nettes, aussi profondes, aussi fraîches, aussi abondantes que si elle datait d’hier. Il n’est rien sur ce globe qui se puisse comparer aux temples de Louqsor, aux tombeaux de la Vallée des Rois, à ceux de Sakkara, aux pyramides, à l’hypogée des Apis. Rien, pas même le fameux temple d’Angkor ou les palais chinois, qui soit aussi étrange, aussi imprévu, aussi hallucinant, d’une humanité aussi spéciale, aussi déconcertante, aussi complète dans un genre qui ne paraît pas appartenir à notre planète.
Rien non plus, qui soit d’un art aussi homogène dans le bizarre, dans l’imprévu total, d’un art tout ensemble aussi barbare et aussi raffiné, d’un art qui se tient aussi bien d’un bout à l’autre, du colossal au puéril, du sublime au grotesque, de I’ébauche la plus rudimentaire au fignolage le plus minutieux, de la monstruosité la plus ahurissante à la beauté la plus pure et la plus parfaite, de la fantaisie la plus invraisemblable à la réalité, à la vérité, à la sincérité la plus émouvante, la plus délicate que l’homme ait jamais atteinte en interprétant la nature. Aucune race, aucun peuple, pas même le peuple grec ou la race chinoise, n'a apposé sur la terre un cachet plus puissant, plus original, plus indélébile ; aucun n’a imposé au monde une vision aussi compacte, aussi massive, aussi cubique, aussi oppressive, aussi totale, aussi logique dans son illogisme apparent, aussi démesurée dans sa mesure géométrique, aussi équilibrée dans son équilibre spécial. Si l’Égypte n’avait pas existé, ou si, comme l’Atlantide, tous ses monuments avaient disparu dans une catastrophe planétaire, un des aspects les plus extraordinaires que l’humanité ait jamais pris manquerait à l’’histoire de notre terre ; et il est au surplus fort probable que l’architecture et l’art grec, ainsi que toutes les architectures et tous les arts qui en découlent, n’eussent ressemblé que bien peu à ce qu’ils sont."

(extrait de En Égypte, 1928)

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Une journée en Égypte avec… André Malraux (1901-1976), écrivain, homme politique et intellectuel français.
Photo de Donald McLeish (1921)

"Ici, je n'attends de retrouver que l'art, et la mort. (...) J’ai rencontré en Égypte [les inspirations] qui, des années durant, ont ordonné ma réflexion sur l’art.La première est née du Sphinx. Il n'était pas complètement dégagé. Il n'était plus enterré comme en 1934, mais il parlait encore le grand langage des ruines, qui sont en train de se muer en sites archéologiques. C'est en 1955, que j'avais écrit devant lui : “La dégradation, en poussant ses traits à la limite de l'informe, leur donne l'accent des pierres-du-diable et des montagnes sacrées ; les retombées de la coiffure encadrent, comme les ailes des casques barbares, la vaste face usée qu'efface encore l'approche de la nuit. C'est l'heure où les plus vieilles formes gouvernées raniment le lieu où les dieux parlaient, chassent l'informe immensité, et ordonnent les constellations qui semblent ne sortir de la nuit que pour graviter autour d'elles.
Qu'y a-t-il donc de commun entre la communion dont la pénombre médiévale emplit les nefs, et le sceau dont les ensembles égyptiens ont marqué l'immensité : entre toutes les formes qui captèrent leur part d'insaisissable ? Pour toutes, à des degrés divers, le réel est apparence ; et autre chose existe, qui n'est pas apparence et ne s'appelle pas toujours Dieu. L'accord de l'éternelle dérive de l'homme avec ce qui le gouverne ou l'ignore leur donne leur force et leur accent : la coiffure anguleuse du Sphinx s'accorde aux Pyramides, mais ces formes géantes montent ensemble de la petite chambre funéraire qu'elles recouvrent, du cadavre embaumé qu'elles avaient pour mission d'unir à l’éternité.”
C'est alors que je distinguai deux langages que j'entendais ensemble depuis trente ans. Celui de l'apparence, celui d'une foule qui avait sans doute ressemblé à ce que je voyais au Caire : langage de l'éphémère. Et celui de la Vérité, langage de l'éternel et du sacré. Sans doute l'Égypte découvrit-elle l'inconnu dans l'homme comme le découvrent les paysans hindous, mais le symbole de son éternité n'est pas un rival de Çiva qui reprend, sur le corps écrasé de son dernier ennemi, sa danse cosmique dans les constellations : c'est le Sphinx. Il est une chimère, et les mutilations qui en font une colossale tête de mort accroissent encore son irréalité."

(extrait de Antimémoires, 1972)


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