jeudi 31 mai 2018

Le long chemin qui a mené à la création du service des antiquités

À Saqqarah, Auguste Mariette surveille le dégagement de sarcophages de la Basse-Époque

Le 1er juin 1858, avec la création de "l'ancêtre" du service des antiquités, la préservation du patrimoine égyptien devient enfin une priorité !

"Il est du plus haut intérêt, pour l'Égypte elle-même, que le gouvernement... veille à l'entière conservation des édifices et monuments antiques." Des mesures actives sont "à prendre pour assurer la conservation des temples, des palais, des tombeaux, et de tous les genres de monuments qui attestent encore la puissance et la grandeur de l'Égypte ancienne, et sont en même temps les plus beaux ornements de l'Égypte moderne".

Il faudrait : "ordonner qu'on n'enlevât, sous aucun prétexte, aucune pierre ou brique, soit ornée de sculptures, soit non sculptée, dans les constructions et monuments antiques existant encore dans les lieux…" 

Telles sont les recommandations écrites - dès novembre 1829 ! - par celui qui a donné ses bases à l'égyptologie : Jean-François Champollion. C'est en effet à la demande de Mehemet Ali qu'il a rédigé, au terme de l'expédition franco-toscane, un long mémoire, véritable plaidoyer pour la préservation des antiquités.
Mehemet Ali, Jean-François Champollion, Rifaa al-Tahtawi :
trois précurseurs de la sauvegarde des antiquités en Égypte

Mais ces recommandations resteront "lettre morte", tout comme l'ordonnance de 1835 de Rifaa al-Tahtawi, ou encore, en 1841, l'appel du consul américain George Robins Gliddon allant également en ce sens. 

Les pillages, destructions et dégradations du patrimoine continuent à s'étendre et à se multiplier. Il faudra attendre la ténacité et la persévérance d'Auguste Mariette pour que la préservation des antiquités soit vraiment prise en compte, instituée, cadrée et réglementée.
Portrait d'Auguste Mariette par Nadar

Né à Boulogne-sur-Mer, il est "venu à l'égyptologie" de façon très originale, précisément par l'héritage des archives d'un lointain cousin Nestor L'Hôte. Il se prendra de passion à étudier les notes et croquis de celui qui fut l'un des talentueux dessinateurs de l'expédition franco-toscane. Pour mieux les comprendre, il : "reprend les classiques grecs et latins, et tâche d'apprendre, seul, le copte, le démotique et les hiéroglyphes".

Devenu auxiliaire à la conservation des antiquités égyptiennes au Louvre, il arrive à "décrocher" une mission scientifique de 6 mois en Égypte. Il y arrive le 2 octobre 1850, doté de 8.000 francs, qui doivent servir à l'achat de manuscrits. Mais cet argent, il décidera de l'utiliser à tout autre chose : la recherche, - sur la foi des écrits de Strabon -, du Sérapeum de Memphis. Le 12 novembre 1851, après des mois difficiles, sa quête est enfin couronnée de succès : il gagne ainsi ses "lettres de noblesse" !
La grande galerie du Serapeum illuminée - eau-forte d'Arthur Rhoné :
on reconnaît à droite Auguste Mariette, et au centre, Théodule Devéria

En juillet 1854, de retour en France, il mesure la notoriété qu'il a acquise. L'Académie des inscriptions et belles lettres lui rend hommage ; il est nommé "attaché à la conservation des antiquités égyptiennes au Louvre" ; on lui assure un avenir universitaire,… mais l'Égypte lui manque ! En juillet 1857, il rencontre Ferdinand de Lesseps et : "lui confie ses craintes à propos de la destruction des antiquités". Concomitamment, le prince Napoléon manifeste son désir de visiter l'Égypte… "Qui plus que Mariette, par sa connaissance pratique du pays, serait à même de préparer son voyage sur le terrain et de l'accompagner ?". Ainsi, "de Lesseps s'entremet-il pour que Mariette lui serve de guide… et surtout, qu'un plan d'action archéologique se trouve arrêté... Les fondements d'une préservation du patrimoine se trouvent alors posés."

Ainsi lit-on sous la plume de Barthélémy Saint-Hilaire : "Je crois comme vous que le voyage du prince Napoléon sera l'occasion vraiment favorable pour organiser la conservation des monuments historiques sur les bases que vous désirez. L'exemple de la dévastation actuelle que vous me citez est vraiment déplorable et le gouvernement égyptien devrait bien, dans son propre intérêt, empêcher ces actes de vandalisme."
Portrait d'Auguste Mariette par Nadar

À l'automne 1857, pour son retour au pays des pharaons, Auguste Mariette bénéficie de solides appuis politiques et de vives recommandations auprès de diplomates bien en vue. Saïd Pacha, qui souhaite tout mettre en œuvre pour préparer la venue du cousin de Napoléon III, lui réserve un excellent accueil. Attentif aux arguments de l'égyptologue sur la préservation et la sauvegarde des monuments pharaoniques, il éditera un décret dont voici un court extrait : "Monsieur Mariette veillera au salut des monuments… Il dira aux moudirs de toutes les provinces que le roi leur interdit de toucher une pierre antique.”

Le 25 mars 1858, Ferri-Pisani, secrétaire du prince Napoléon, écrira au souverain d'Égypte ces mots en faveur de Mariette : "Si votre altesse royale demandait à la France le concours d'un savant pour protéger son patrimoine et créer un musée, le gouvernement ne désignerait pas un autre homme que lui." Ce conseil sera-t-il décisif, déterminant ?
À Saqqarah, Auguste Mariette assis sur le mur d'un mastaba contemple l'une de ses découvertes

Le 1er juin 1858, "l'ancêtre" du service des antiquités est créé, et le 4 juillet 1858, - malgré complots et rancoeurs - Mariette est nommé "mamour" : directeur des travaux d'antiquités d'Égypte.

Il se consacre à fond à sa mission, ouvrant plus d'une trentaine de chantiers de fouilles. "Avec une poigne de fer, il entreprend de protéger le patrimoine archéologique de l'Égypte en luttant contre le vandalisme des voyageurs, les entreprises des marchands d'antiquités, les destructions des villageois à la recherche de trésors, de pierres à bâtir ou de beaux calcaires destinés aux fours à chaux, venant dans les ruines récolter le sebakh, ce sol de décomposition si riche pour eux d'engrais."

Son autre priorité sera la création du premier musée d'antiquités en Égypte. Là encore, contrant difficultés et complications, il réussira. "Boulaq" sera inauguré par Ismail Pacha le 16 octobre 1863 et le succès sera immédiat.
Le musée de Boulaq, désiré et créé par Auguste Mariette, a été inauguré par Ismail Pacha le 16 octobre 1863,
le succès sera immédiat - photo L. Fiorillo

Dans "La Revue des deux mondes", Ernest Renan rendra ce bel hommage à l'action du "mamour" : "Revenons à l'antiquité égyptienne. Elle est en d'excellentes mains, M. Mariette vraiment a fondé et dirigé la plus grande entreprise scientifique de notre siècle. Il la dirige avec un jugement sûr et une fermeté inflexible."

Le 18 janvier 1881, Auguste Mariette s'éteint au Caire. L'Égypte lui fera des funérailles nationales et, bien que ce ne soit pas son vœu, il sera enterré dans le jardin de Boulaq. 

Dans un discours posthume qu'il prononcera quelques années plus tard à la mémoire de son illustre prédécesseur, Gaston Maspero rappellera la foi, le courage et la grandeur du travail réalisé : "Soucieux de recueillir et de sauver de la dispersion les vestiges des anciennes civilisations de la vallée du Nil, le vice-roi Saïd Pacha, en 1858, attacha à son service Mariette. De cette époque date la série mémorable de recherches et de fouilles qui, tout en enrichissant la science historique de documents nouveaux, aboutit à la création du Musée de Boulak. Mais il fallait aussi arrêter la destruction des monuments qui jusqu'alors avaient résisté à l'action des siècles, et soustraire les nombreux sites antiques aux entreprises intéressées qui s'exerçaient au détriment de la science et du pays. Grâce à l'appui constant et à la faveur dont il fut honoré par les Khédives d'Égypte, Mariette parvint à étendre dans cette voie l'action tutélaire du Gouvernement, et c'est à cette oeuvre si féconde de l'organisation du Service des Antiquités qu'il voua, dans les dernières années de sa vie, toutes ses facultés et ses énergies."
Dans la cour du musée égyptien de la place Tahrir, a été élevé un monument
à la mémoire d'Auguste Mariette et de grands égyptologues

Le service des antiquités - sous différentes appellations en tant que Ministère ou secrétariat d'État - sera dirigé dans un premier temps, par les Français. Après Gaston Maspero, se succéderont : Eugène Grébaut, Jacques de Morgan, Victor Loret, puis de nouveau Maspero, Pierre Lacau, et enfin Étienne Drioton. Puis, à compter de 1953, les antiquités seront confiées au fleuron des égyptologues égyptiens… La liste en serait longue et fastidieuse, mais citons le premier, Mostafa Amer, puis, parmi les derniers, Zahi Hawass, Mohamed Ibrahim, Mamdouh Mohamed el-Damaty, et depuis le 23 mars 2016, Khaled el-Anani.

marie grillot

sources :
Mariette Pacha, 1821-1881, Elisabeth David, Pygmalion, 1994
Mariette Pacha, Claudine Le Tourneur d’Ison, Plon, 1999
Auguste Mariette, Amandine Marshall, Bibliothèque des Introuvables
L'Égypte passion française, Robert Solé, Seuil, 1997
Revue des deux mondes ”, Volume 56 ; Volume 163, p. 687
Cérémonie d'inauguration du monument élevé par les soins du gouvernement égyptien à Mariette Pacha”, Annales du Service des antiquités de l'Égypte, 1904
A Brief History of the Supreme Council of Antiquities (SCA) : 1858 to present". SCA Egypt. Retrieved 25 October 2016.
Mariette Pacha : un Français pour créer le Service des antiquités de l’Égypte", Guillaume Nicoud

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