vendredi 25 mai 2018

Hymne à la belle montagne d'Occident


La montagne thébaine, vue du Winter Palace Hotel, par C. Wuttke. Circa 1904

La rive ouest de l'ancienne Thèbes est dominée par la somptueuse montagne d'Occident, dont la masse impressionnante, en forme de pyramide naturelle, fascine et, irrésistiblement, attire. C'est là, dans cet univers minéral et majestueux, que le désert libyque prend fin, se brisant en de magnifiques falaises pourpres, roses et ocres…

C'est à mesure que l'on en approche que son aspect "tourmenté" se révèle et que se distinguent pentes, ravins, ouadis, anfractuosités, sentiers... Tous et toutes semblent dévaler, de façon totalement indisciplinée et indocile, de la cime à la forme si particulière : "el qurn" (la corne - la pointe) qui a donné son nom au village de Gournah. 

La fascination qu'exerce cette montagne opère à chaque heure du jour : de l'ocre roux des petits matins quand les rayons viennent de l'est à cette transparence, cette légèreté, cette couleur d'or qui l'enveloppe alors que le soleil se couche derrière elle.

Elle peut parfois apparaître presque blanche, anéantie par une trop forte canicule, ou bien encore se nimber de ce voile rose évanescent qu'engendrent les brumes de chaleur. 

Seuls les jours de grand vent, alors qu'elle revêt son manteau gris, elle peut paraître presque froide, comme une inconnue… 

Mais sa "vraie" couleur, celle qui l'habille le plus souvent, se décline dans des teintes d'une douceur incomparable, alliant en une sublime symbiose, le sable doré et l'ocre rose.

C'est à ses pieds que les souverains de la XVIIIème dynastie et de l’époque ramesside ont fait bâtir leurs temples de millions d'années et parfois leurs palais. C'est en son sein qu'ils ont fait creuser leurs demeures d'éternité. C'est en ces mêmes entrailles que les reines, les princes et princesses, les nobles, les prêtres, et les artisans qui oeuvraient pour eux, ont été également inhumés. Ainsi de Gurnet Muraï à la Vallée des Rois, de Deir el-Bahari à la Vallée des Reines, de Deir el-Medineh à la Vallée de l'Ouest, cette montagne a été creusée, travaillée, presque domestiquée, pour devenir une immense nécropole … 

De la seconde moitié du XIXème siècle au tout début du XXIème, des maisons colorées se sont joliment accrochées à ses flancs ; les peintures du hajj qui les décoraient répondaient alors aux peintures des tombes sur lesquelles elles étaient installées.

Cette montagne n'a cessé, au fil des siècles, d'inspirer ceux qui ont su vraiment la regarder…

Ainsi, Louis Costaz, géomètre de l'expédition de Bonaparte - il fondera la société française de géographie - en fait-il cette description : "La montagne Libyque, qui s'élève derrière ces monuments, est composée d'énormes bancs de rochers calcaires coupés à pic, et présentant, du côté du Nil, des parements escarpés et très élevés… Quand on est auprès du Memnonium, si l'on élève ses regards vers la montagne, on aperçoit de tous les côtés et à toutes les hauteurs une multitude d'ouvertures semblables à des fenêtres, percées dans le rocher, qui en paraît comme criblé… Les ouvertures dont je viens de parler, servent d'entrée à des grottes creusées de main d'homme. Il ne faut pas imaginer que ces grottes soient des excavations grossièrement exécutées, comme celles que l'on peut voir dans quelques carrières : leurs formes sont régulières et symétriques ; leur intérieur est orné de sculptures et de peintures ; le travail y est presque toujours soigné comme dans les monuments exposés au grand jour."

Quant à Gaston Maspero, il nous ravit par ce récit : "C'est en abordant Thèbes par le Nil que l'on saisit le mieux l'impériale beauté du site où elle trôna pendant des siècles. (…). La falaise s'adoucit à son pied et elle se raccorde à des croupes entre lesquelles des gorges bâillent, dont la dernière, accusée sur le fond jaune par une ombre violente, marque l'entrée des ravins qui mènent aux Vallées des Rois… La ville des morts défile en panorama sur la rive gauche, les pentes ondulées de Drah-abou'l-neggah, le cirque de Déîr el-Baharî, sa longue colonnade blanche, ses plans inclinés, ses étages de portiques superposés, sa façade irrégulière, puis la colline de Chéîkh Abd-el-Gournah criblée de tombes, puis collé aux flancs de la montagne, un bloc de murailles grises où la chapelle de Déîr el-Médinéh est emprisonnée, enfin, presque au dernier plan, entre des taches de verdure, la silhouette indistincte de Médinét-Habou."

Selon l'égyptologue John Rohmer, nous sommes face à une zone :  "exceptionnellement variée de paysages désertiques dominée par une ligne de crête de trois kilomètres de long et de quelque deux cents mètres de haut. À l'ouest au pied des falaises, le relief présente une alternance de vallées, de crevasses et de plaines facilement accessibles. Dans aucune autre région on ne rencontre une telle diversité. C'est un peu comme si tous les éléments du paysage disséminés en Haute-Égypte étaient concentrés sur ce seul territoire, si petit qu'il suffit d'une demi-journée pour le sillonner, mais en même temps si accidenté qu'en dépit de leur immensité les temples y sont dissimulés."

Et pour terminer cet hymne à la montagne d'Occident, délectons-nous des mots éblouissants de l'un de ses plus fervents admirateurs, un pur "thébain" : Christian Leblanc. "En fait, c’était toujours pour moi une immense joie, une indescriptible sensation, que de retrouver cet occident thébain, et surtout cette sublime montagne qui, depuis notre première rencontre, me réservait sans cesse d’inoubliables surprises et tentations. Elle savait être mystérieuse lorsque je m’aventurais dans ses chaotiques et sauvages ouadis, curieux d’en connaître les secrets qui s’y cachaient encore, mais elle pouvait être généreuse aussi, lorsqu’elle m’offrait, à l’écart du piémont, la vue sur de grandioses paysages figés par le temps, où seul régnait le silence des millénaires. Entre nous, il y avait presque comme une complicité, comme un appel, m’invitant à la rejoindre par ces petits sentiers parsemés de cailloux blancs qui gravitaient jusqu’à sa sainte cime. Selon les heures et les couleurs dont elle se parait, elle était capable de me séduire, de m’envoûter même, au point de succomber à son indéfinissable charme. Bien des fois, elle m’incita à prendre le chemin du menhir, du dolmen, ou encore celui du village du col, pour que je puisse écouter, en sa minérale compagnie, l’écho de ces lointains artisans de Pharaon qui, chaque matin, partaient à l’exploration de ses profondes entrailles pour y enchâsser de somptueux tombeaux. Elle connaissait tout de l’histoire de Thèbes qu’elle avait vu naître, grandir, s’épanouir, mais également décliner, sombrer, puis se relever avec courage et dignité. Elle avait assisté à ses fastes et à sa gloire, aux révoltes et aux grèves des ouvriers d’antan lorsque l’opulence du royaume avait laissé place à la famine. Elle avait subi, impuissante, mais sans doute avec un impérieux mépris, ces hordes de conquérants dévastant sans pitié temples et sanctuaires qui se dressaient majestueusement à ses pieds. Et puis, comme pour se rendre plus humaine, elle avait su prêter ses pentes et ses flancs à ces petits îlots de vie, aux façades multicolores, s’attendrissant sur leurs sempiternelles et cocasses discordes, voire sur leurs intenses moments de réjouissance ou de douleur. Prodigieuse mémoire des innombrables événements que la cité d’Amon-Rê avait vécus au fil du temps, la montagne d’occident, en était le conservatoire éternel, le magistral reliquaire à la fois sacré et profane, devant lequel toute créature ne pouvait que pieusement s’incliner."

Mais peut-être avons-nous trop parlé d'elle… 
Car si Hathor était sa maîtresse, il ne nous faut pas oublier qu'elle était aussi la demeure de Meretseger, … la déesse qui aime le silence.

marie grillot

sources :
La description de l'Égypte
Histoire de la vallée des Rois, John Romer, Vernal, Philippe Lebaud, 1994
Ruines et paysages d'Égypte, Gaston Maspero
La Mémoire de Thèbes. Fragments d'Égypte d'hier et d'aujourd'hui, Christian Leblanc, L'Harmattan, Paris, 2015.

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