lundi 18 juin 2018

Une journée en Égypte avec... Pierre Montet, Victor Meignan, Edmond François Valentin About


Une journée en Égypte avec… Pierre Montet (27 juin 1885 - 18 juin 1966), égyptologue français
Illustration du haut : “Cutting and Carrying the Harvest” (Egyptian Old Kingdom Paintings, c. 2400 BC), Henri Faucher-Gudin (after a photograph by Johannes Dümichen), Gaston Maspero, History of Egypt, Chaldea, Syria, Babylonia, and Assyria (London, 1903)

"On doit aux écrivains classiques d'intéressants détails sur la vie privée des Égyptiens. Pour les compléter et les contrôler, nous disposons d'une vaste littérature en langue égyptienne, romans, poèmes, textes religieux, traités techniques, inscriptions biographiques, annales officielles et des innombrables objets trouvés dans les tombes. Mais Il y a une source d'informations meilleure encore. Ce sont les peintures et les bas-reliefs qui décorent les tombeaux des particuliers, depuis le temps de Snefrou, premier roi de la IVe dynastie, jusqu’à l'époque ptolémaïque. La quantité de documents est si considérable qu'on ne peut songer à les étudier de front, non seulement parce que dans cet intervalle de 3000 ans, les mœurs, les usages, les procédés ont plus changé qu'on ne le croit communément, mais surtout parce que les artistes du Moyen Empire ne concevaient déjà plus la décoration d'un tombeau comme leurs prédécesseurs.
Au contraire, les scènes représentées dans les mastabas et les hypogées de l'Ancien Empire, d'un bout à l'autre de cette première période classique de l'ancienne Égypte qui dure cinq siècles environ, forment un répertoire très homogène. Constitué presque sans tâtonnements du premier coup, il fut enrichi avec prudence par des artistes très attachés à leurs traditions. (...)
Si Hérodote avait visité un mastaba, il n'aurait pas manqué de redire que les Égyptiens avaient des usages bien différents de ceux des autres hommes, car nulle part il n’y a de tombe aussi peu funèbre. On n'y voit aucun de ces génies de l’autre monde qui peupleront les hypogées de la Vallée des Rois et qu'on dirait inventés pour illustrer l'Apocalypse, mais seulement des hommes, des femmes, des enfants, des animaux qui vont à leurs affaires ou s'amusent de tout leur cœur. Qu'on examine au Musée du Caire, parmi les fragments qui proviennent des mastabas, le bas-relief qu’on pourrait intituler, comme une fable : L'enfant, le singe et son gardien. Un enfant passe à côté d’une corbeille à fruits. Il se croit seul et va satisfaire sa gourmandise, mais le singe de la maison, prompt comme la pensée, a saisi par la jambe le jeune voleur avant qu'il ait touché au raisin convoité. L'enfant se retourne en criant ; sa main demeure en l'air et il doit subir les sarcasmes du gardien qui s'est fait, en cédant la corde par laquelle l'animal était attaché, le complice de ce vilain tour. Les épisodes de ce genre ne sont pas rares. C'est à croire qu'on a voulu ôter au visiteur l'idée qu'il est dans une tombe.
Un autre moyen très employé par eux pour donner l'illusion de la vie, a été de multiplier les scènes qui dans la réalité se passaient à des moments aussi rapprochés que possible. Au tombeau de Ti qui fut découvert par Mariette à Saqqarah et qui mérite toujours de passer pour le plus beau de tout l'Ancien Empire, un panneau couvrant la moitié d'une paroi a été consacré à la moisson et à la rentrée des récoltes. Trois équipes de moissonneurs sont répandues à travers champs. Les épis sont liés en gerbes et les gerbes mises en tas. Des ânes et leurs conducteurs viennent au grand trot pour enlever la récolte. Tirée par la patte et les oreilles, poussée par derrière, chaque bête est amenée contre le sac de gerbes qu'on saura faire basculer sur son dos. Puis le troupeau reprend la direction du village. Un ânon gambade par devant sa mère. Tout allait bien lorsque la charge du second âne se met à glisser. Une grappe d’âniers se pend après le pauvre animal. L'un emprisonne sa tête sous son bras, le second saisit la queue, pendant que les autres remettent les gerbes en équilibre. Enfin on atteint les aires. On délie les sacs et, en grande hâte, les meules s'élèvent ; mais bientôt on les défait. Les épis sont étalés sur l'aire et piétinés par des bœufs et par des ânes. Des hommes armés de fourches séparent la paille d'avec les grains et édifient, en y mettant tous leurs soins, des meules qu'ils orneront et consolideront en y enfonçant des tiges de papyrus. Avec des balayettes, des écopes et des cribles les femmes nettoient le grain et déjà l’on commence, pour les besoins de la ferme, à entamer les meules.
Les épisodes ont été si bien choisis que le spectateur peut imaginer sans peine ce qui se passait dans l'intervalle de deux scènes. À côté de l'histoire des céréales on trouvera l'histoire du pain, de la bière et du vin, la chasse, la pêche, les métiers, les divertissements. C'est donc une véritable encyclopédie de l'Égypte au temps des Pyramides."

(extrait de "Scènes de la vie privée dans les tombeaux égyptiens de l'Ancien Empire", no 24, publication de la faculté des lettres de Strasbourg, Paris, 1925)

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Une journée en Égypte avec… Victor Meignan (1846-19..?), voyageur et écrivain français
Temple de Kom Ombo - photo de Pascal Sébah (1823 - 25 juin 1886 )

"Peu de temps après, nous aperçûmes, à l'un des coudes du fleuve, les restes un peu minés par le Nil, mais encore gracieux et élégants, du temple d'Ombos ; c'était la première fois que nous voyions un temple sur le rivage du Nil à proprement parler. 
La campagne environnante est bien telle que je m'étais figuré la voir en Égypte. À l'horizon, assez borné d'ailleurs, on aperçoit le désert. Toujours le désert ! s'écriera-t-on peut-être. C'est vrai ; mais, au fond du tableau, il n'est pas à dédaigner ; plus que les montagnes, plus que la mer elle-même, il a ce je ne sais quoi d'inconnu et de nuageux qui sied bien aux horizons, à ces horizons que les peintres les plus habiles laissent si souvent dans le vague et l'incertain. L'entrée du désert, c'est le commencement de rien, où l'artiste s'arrête parce qu'il n'y trouve rien à représenter, et que l'art pas plus que la poésie n'est vide. Il est bien rare qu'on ait peint la mer, sans au moins un reste de bâtiment échoué sur le rivage, ou sans un oiseau ; et pourtant la mer a une vie par elle-même; elle se meut. Félicien David, dans son oratorio, chante plutôt la caravane que les solitudes affrontées par elle. Que pourrait donc faire le peintre de cette grande immobilité sans vie, sans impression, sans intérêt ? Il la laisse au fond du tableau, et s'il en indique le contour, c'est pour marquer les limites de son art, tout de poésie et d'amour. 
Plus près de soi, et jusque sur les bords du fleuve, on voit la terre cultivée, cette vieille nourricière dans le sein de laquelle nous rentrerons, après en être sortis et nous en être nourris, cette mère prévoyante entre toutes qui travaille sans cesse pour allaiter ses enfants, et qui récompense avec tant de largesse ceux qui l'ont le plus courageusement soignée. 
Puis enfin, près du grand fleuve, tout à fait sur la rive, les ruines du vieux temple : signature un peu effacée mais lisible encore de la grandeur passée des Égyptiens ; restes dégradés, dont chaque meurtrissure est comme un châtiment aux fils dégénérés qui n'ont pas su conserver cette antique splendeur, et comme un avertissement, une exhortation à la reconquérir un jour. 
Un peintre qui voudrait représenter l'Égypte sous son triple aspect ne pourrait pas choisir un site plus heureux que celui d'Ombos ; à peine pourrait-il retrouver un ensemble analogue en Nubie, où pourtant le peu de largeur du terrain cultivable forçait les habitants à construire sur les bords même du fleuve. 
Ce temple d'Ombos a été commencé sous le règne de Ptolémée Épiphane et continué sous ses fils Ptolémée Philométor et Évergète II. Du plus loin qu'on l'aperçoit, ses chapiteaux à fleurs de lotus épanouies indiquent bien l'époque ptolémaïque. Il est divisé dans toute sa longueur en deux parties et dédié à deux triades de divinités différentes et même ennemies. La partie droite est consacrée à Sévek, le dieu de la nuit, à tête de crocodile, à Hathor et à Khons ; la partie gauche, à Aroéris, le dieu de la lumière, et à deux divinités secondaires. Une inscription grecque dédicatoire, tracée sur le listel de la corniche intérieure, est adressée à Aroéris. (...) Dans l’autre partie, le dieu Sévek est représenté cent fois. On voit souvent Ptolémée Évergète II lui offrant un collier, ou quelque autre présent. Malheureusement, on ne peut guère visiter que le vestibule, le reste du temple étant ensablé."

(extrait de Après bien d'autres : souvenirs de la Haute-Égypte et de la Nubie, 1873)

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Une journée en Égypte avec… Edmond François Valentin About (1828-1885), écrivain, journaliste et critique d'art français, membre de l’Académie française.
Tombe de Menna - TT 69 - Vallée des Nobles - Louqsor West Bank
photo Marie Grillot

"- Enfin ! s'écria la maîtresse de maison, j'espère que vous allez nous expliquer la véritable signification du mot fellah ! Vous l'avez prononcé deux ou trois fois en un quart d'heure dans des sens divers ; les livres que j'ai lus semblent en faire le synonyme de misérable, de paresseux et de malpropre, et vous vous intitulez fellah sur vos cartes, comme on se pare ici d'une noblesse ou d'une fonction. 

À cette interpellation bienveillante et faite d'une voix assurément bien douce, Ahmed bondit sur place. Nous le vîmes grandir, et la flamme jaillit de ses yeux. 

- Une fonction ? dit-il ; oui, madame. Si c'est une fonction que de nourrir, d'éclairer et de vêtir le genre humain, le fellah est un fonctionnaire aussi haut placé pour le moins que vos préfets et nos moudirs, dont l'Angleterre est privée et dont elle se passe avec joie. Celui qui du matin au soir et tout le long de l'année fonctionne à tour de bras pour produire le blé, l'huile, le sucre et le coton, qu'il s'appelle laboureur en français ou fellah en arabe, mérite plus de reconnaissance que les ventrus parqués dans un herbage officiel. (...)
Nos pères sont les premiers hommes dignes de ce nom dont il soit parlé dans l'histoire ; ils ont créé de toutes pièces une civilisation parfaite quand tout était solitude ou barbarie dans vos pays. Cette race patiente, ingénieuse et douce a inventé l'agriculture, les arts, l'écriture, et, ce qui vaut mieux, la justice ; c'est leur morale qui vous guide encore chaque fois que vous faites le bien. Longtemps, longtemps avant l'âge où les événements ont commencé d'avoir des dates, l'agriculture de nos pères dépassait en perfection tout ce que vous admirez aujourd'hui. Certains tombeaux d'une antiquité vraiment immémoriale nous montrent combien la vie rustique était heureuse et pleine chez les fellahs, lorsque messieurs vos pères, armés d'une hache de caillou, se dévoraient les uns les autres. Nous élevions en domesticité plus de quarante races d'animaux qui depuis sont retournées à la vie sauvage. Je dis nous élevions, car je me flatte d'être le descendant direct de ces humbles seigneurs-là ; mon portrait se trouve dans leurs tombeaux, sur tous leurs monuments ; le type de la famille est resté immuable. 
Il fallait que notre sang fût d'une qualité bien particulière pour rester pur après tout le mélange de huit ou dix invasions. Nous avons été conquis tour à tour par les Éthiopiens, les Hicsos, les Perses, les Macédoniens, les Romains, les Arabes, les Circassiens ou mameluks, les Turcs, que sais-je encore ? mais nous sommes restés nous-mêmes, par un décret spécial du Dieu puissant. Il est écrit là-haut que l'étranger et l'étrangère ne verront pas grandir leur postérité sur le sol sacré de l'Égypte et si l'étranger se marie à la femme égyptienne, les enfants ne vivront que s'ils deviennent comme nous. Dès la troisième génération, le sang exotique s'élimine, et il ne reste que de petits fellahs. Or, comme il y a tout un lot de qualités héréditaires qui se transmettent de père en fils avec le sang fellah, c'est le grand nombre chez nous qui est l'élite du peuple ; vous nous reconnaîtrez à notre type et à notre conduite plus facilement à coup sûr qu'on ne discerne un gentilhomme dans la foule des Parisiens.”

(extrait de Le fellah : souvenirs d'Égypte, 1869)

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