dimanche 6 mai 2018

Une journée en Égypte avec... André Chevrillon, Claude Aveline, Evaristo Breccia


Une journée en Égypte avec… André Chevrillon (1864-1957), professeur à l'École navale et à la faculté des lettres de Lille, membre de l'Académie française
 Le Ramesseum - Circa 1897

"Douceur et tendresse du crépuscule, au retour. Après l'Assassif, après tout le chaos pâle des terres bouleversées, nous retrouvons la pure silhouette ambrée de la chaîne qui se fait translucide, qui prend des tons chauds et voilés, et semble contenir du jour, comme un vase d'albâtre que traverserait le soleil. Son délicat profil est tout bordé d'une marge de mourante lumière rose. 
Autour du Ramesseum, il n'y a plus de mendiants. Des bouquets de tamarins font des noirceurs denses sur le ciel délicieux de cinq heures, des massifs veloutés autour des belles ruines dorées, autour des Osiris solitaires, du puissant Ramsès écroulé. C'est l'heure où les dieux et les Pharaons de pierre se remettent à vivre, à vivre pour eux-mêmes, retrouvent une âme et, comme si leur double revenait alors les visiter, reprennent, tous les soirs, comme autrefois, leur rêve religieux de silence. 
Passent le long des tamarins, sous les pylônes puissants, passent des troupes noires de chèvres, des files onduleuses, presque fluides comme un ruisseau qui coule ; et des femmes rentrent de la plaine herbeuse vers les villages de tombes, vers la stérile nécropole éventrée, vers les fosses, les souterrains de mort où l’on va se terrer pour la nuit. 
Plus loin, la montagne reculant à mesure que nous approchons du Nil , le soleil reparaît un instant, suspendu sur la crête. Nous traversons la plaine ; au loin elle étincelle, la mer des jeunes orges, elle brille, elle se moire, toute claire, baignée des derniers rayons obliques. Çà et là, des carrés vides, sans cultures, où se tiennent des groupes d'hommes et de femmes, des buffles noirs, semant au loin la pacifique verdure. 
Encore des troupeaux, affluant vers notre sentier, heureux troupeaux, jeune vie qui luit et qui gambade. Fantaisie brusque des chèvres, cris d'appel des chevreaux, petits enfants épeurés qui se poussent pêle-mêle, gravité des vaches, solennité ébahie des buffles, affairement de tout le bétail qui se réunit pour la rentrée du soir, bavardage des femmes, gaieté libre des gamins, rires des fillettes, si jeunes dans l'antique et sérieux costume, éclat de leurs yeux de flamme et de khôl, - mouvements, lueurs, sons, ébats de la vie coulante, dans la grande plaine nourricière, sous la présidence auguste des Colosses. 
Eux seuls, dans l'immensité de l'espace, ne semblent pas des insectes éclos aujourd'hui pour jouer durant une heure ardente d'illusion dans cette suprême clarté rose. Ils trônent, ils ‘durent’, illuminés de dos par le dernier rayon du soleil, avec une gravité inébranlable, avec une majesté massive sous leurs capuchons de pierre. 
Puis, le soleil disparu, le froid tombe, et le paysage se ternit, comme mort tout d'un coup ; une lividité de cadavre, une sécheresse blême envahissent la chaîne. Les blondeurs tièdes et translucides, les bleus fluides, les mauves, les lilas tendres se sont évanouis. Reste l'arête minérale, invariable. L'essentiel apparaît. 
Mais avant la vraie nuit vient le ‘second rayon’, graduel envahissement du ciel par une rougeur impalpable qui naît, qui s'assemble peu à peu dans le vide, comme affluant lentement d'une source intérieure, comme épanché du fond même de l'espace, - transfiguration suprême du paysage avant la mort et le froid de la nuit. 
Alors nous arrivons à des bras endormis du Nil, où de petits villages, des palmes pures, se mirent dans une placidité rose, et l'on embarque, tandis que le monde s'enchante et se fige sous l'étrange lumière. Le large fleuve s'en va très loin au sud vers des bandes obscures des montagnes. La haute voile est bien tendue et, sans un bruit, dans le recueillement de tout, nous glissons, nous longeons les sables vides de la rive libyenne. En face, le petit Luxor défile, précis, bien peint : des pigeonniers blancs à créneaux, de calmes palmiers, deux pylônes sombres, - deux monstres puissants de jadis, étrangers à tout ce qui les entoure, - puis un sommet d'obélisque apparu derrière un toit comme une pointe de diamant qui s'aiguise sur l'orient pâle et pur."

(extrait de Terres mortes, 1897)

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Une journée en Égypte avec… Eugen Avtsine, dit Claude Aveline (1901-1992), écrivain, poète et résistant français.
Photo de Zangaki
Le long du fleuve

"Sur la plus proche des levées circule et se croise une foule assez peu dense mais ininterrompue. Femmes enveloppées de voiles noirs qui traînent dans la poussière, à la démarche non plus pressée comme au Caire ; lente, calme, une démarche de prêtresses. Longs gaillards à califourchon sur des ânes minuscules. Chameaux chargés de fourrage ou de pierres. Tous les poncifs égyptiens. Files de fourmis ? Non. Même l'un derrière l'autre, les Arabes parviennent à évoquer le désordre grouillant des villes. Chacun avance pour son propre compte.
D'où sortent-ils ? Où vont-ils ? Les villages sont trop dispersés pour expliquer à nos yeux d'Occidentaux ces allées et venues. Je songe aux routes de France, où filent seules nos voitures, où nul paysan ne se risque sitôt franchies les limites de son bourg. Ici, le spectacle est d'autant plus étrange que tous paraissent nonchalants. Il ne semble pas qu’ils aient à se rendre quelque part et l’on penserait plutôt à un exode, à une fuite, si l’on pouvait fuir avec si peu de hâte. Le mot de 'nomade' naît à l'esprit. Tous ces fellahs n'ont pourtant rien du vrai nomade, qui ne craint pas le désert. Ils dorment dans une hutte, ils l'ont quittée ce matin, ils la retrouveront au crépuscule. Mais peut-être n'y pensent-ils pas eux-mêmes et l'impression d'absolu détachement qu'ils donnent vient-elle seulement de cet oubli. 
Ce qui leur importe, c'est de suivre le bord de l'eau, la source de leur existence. Tant que le Nil est proche, ils sont satisfaits, rassurés. Ils vivent en fonction de lui, comme les terres où pousse la nourriture. Une demeure peut se remplacer, et même une famille. Sans fleuve il n'y aurait plus aucune demeure, aucune famille possibles. Je suppose qu'ils ignorent tout raccourci qui s'éloignerait trop du rivage.
Ce Nil que je vois pas en ce moment, que m’indiquent seules les voiles des felouques… La formule d’Hérodote : 'L’Égypte est un don du fleuve', j’en éprouve aujourd’hui le sens comme tout Égyptien doit l’éprouver, avec bonheur, avec dévotion. 'Il faut mesurer la grandeur d’un peuple à ce qu’il fait pour l’eau', dit un jour l’auteur du 'Prince Jaffar' (*). On peut mesurer son bonheur à ce qu’elle fait pour lui."

(extrait de La Promenade égyptienne, 1934)

(*) Georges Duhamel (1884-1966), médecin, écrivain et poète français

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Une journée en Égypte avec… Evaristo Breccia (1876-1967), directeur du musée gréco-romain d’Alexandrie

"Les voyageurs qui arrivent en Égypte sont naturellement tous désireux d'admirer les oeuvres gigantesques des Pharaons, ces oeuvres qui dès leur adolescence ont ému leur fantaisie, à l'école et hors de l'école, par le moyen des descriptions qu'on leur avait faites ou qu'ils en avaient lues, sans oublier les images qu'ils en avaient vues.
Quand l'itinéraire ne se borne pas au Caire et ses environs, à une course à Louqsor, il comprend tout au plus Abydos, Dendera, Edfou, Kom Ombo et Assouan. Lieux et monuments merveilleux sans doute, impressionnants et évocateurs, mais qui ne sont pas suffisants pour donner une idée assez juste des multiples richesses dont abonde la vallée du Nil, ni de la complexe civilisation millénaire qui y a fleuri à plusieurs reprises. Cette vision limitée détermine, en général, une fausse impression. On se figure que I'Égypte a produit un art étonnant certes, mais beaucoup plus par le caractère imposant des proportions que par sa beauté intrinsèque, art presque toujours compassé, froid, lourd, raidi en schémas, canons et motifs traditionnels immuables, ignorant la liberté, le mouvement de la légèreté et de la grâce. ‘Volume’ mais non pas ‘forme’. On se figure, en outre, et toujours à faux, qu'en dehors des monuments des Pharaons il n'existe presque rien qui mérite d'être admiré, et que, pour la civilisation arabe, il suffit de donner un rapide coup d'oeil aux mosquées du Caire et au bazar de Khan Khalil.
Par contre, l'Égypte offre beaucoup d'autres curiosités. Elles sont peut-être attrayantes à un moindre degré, mais, tout de même, elles méritent qu'on les considère avec beaucoup d'attention. Elles sont, elles aussi, la source de profondes sensations, d'enseignements utiles, et d'une jouissance esthétique. Si un touriste ne veut pas être digne de recevoir les flèches empoisonnées dont Pierre Loti, pour ne parler que du plus grand, a frappé le troupeau de Cook, il ne doit pas les négliger.
L'opportunité et le manque de place ne me permettront de parler que de quelques-unes d'entre elles. Commençons par Alexandrie, que la très grande majorité des voyageurs traverse au vol. Tout en laissant de côté le lieu commun dont on a abusé, que l’on a répété à satiété depuis Ampère, savoir qu'aucune autre ville au monde ne peut se vanter d'avoir été fondée par Alexandre le Grand, d'avoir été assiégée par Jules César, et d'avoir été conquise par Napoléon, tout esprit médiocrement cultivé ne peut qu'éprouver un sentiment de reconnaissance émue envers la ville qui, peut-être plus que toute autre, a contribué à transmettre au monde moderne l'héritage littéraire, scientifique, artistique, du monde classique ; cette ville qui a créé les deux plus fameux foyers de culture intellectuelle que l'antiquité ait connus : le Musée et la Bibliothèque ; cette ville qui a construit le premier Phare, si grandiose, si riche en ouvrages et en moyens scientifiques que ce fut, pour tout le moyen-âge, une des sept merveilles du monde ; cette ville qui connut les amours de la belle et luxurieuse [Cléopâtre], par laquelle César et Antoine furent subjugués, puis qu'emporta la mort tragique à laquelle elle s'était vouée, sûre et désespérée de ne rien pouvoir sur les sens et sur l'esprit d'Octave Auguste, grâce à qui Rome prit la forme et le nom d'Empire.” 

(extrait de la revue "Alexandrie, reine de la Méditerranée", juillet 1928)

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