jeudi 20 octobre 2016

L'histoire de ce pot à kohol nous en met plein les yeux !

Vase à kohol aux noms d'Amenhotep III et de Tiyi - faïence siliceuse - Nouvel Empire - XVIIIe dynastie - vers 1391 - 1353 av. J.-C.
Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre - E 4877
(par acquisition en mars 1867 lors de la vente de la "Collection de Feu M. A Raifé")

Dans l'excellent ouvrage "Les objets de toilette égyptiens au Musée du Louvre", l'égyptologue Jeanne Vandier d'Abbadie présente la grande richesse, la variété et l'intérêt de ces artefacts. Souvent luxueux, toujours empreints de féminité, ils nous procurent une émotion et un ravissement perpétuels, tant l'art était intégré au quotidien et à la beauté.

Ce vase à cosmétique (ou "pot à onguent"), réalisé en faïence d'un jaune si particulier rehaussé de belles inscriptions bleues, d'une hauteur de 8,4 cm et d'un diamètre au bord de l'embouchure de 6,6 cm, est certainement l'une des pièces les plus emblématiques. Il charme par sa beauté, par sa simplicité dans la perfection et semble idéalement conçu pour une prise en main parfaite. 
Vase à kohol aux noms d'Amenhotep III et de Tiyi - faïence siliceuse - Nouvel Empire - XVIIIe dynastie - vers 1391 - 1353 av. J.-C.
Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre - E 4877
(par acquisition en mars 1867 lors de la vente de la "Collection de Feu M. A Raifé") - photo © 2002 Musée du Louvre / Christian Décamps

Jeanne Vandier d'Abbadie le classe dans la catégorie "vases à kohol". Le kohol est fait à partir de la galène qui "réduite en poudre, servait de base à la fabrication du fard noir pour les yeux, consommé en grande quantité, plus encore que le fard vert qui était élaboré à partir de la malachite". Le kohol n'était pas seulement utilisé pour souligner l'intensité inoubliable des regards "égyptiens", mais, il avait également, dans ce pays où la lumière est si vive, la réverbération si intense et le soleil si brûlant, une fonction  protectrice de l'œil. 

Sous le n° 240 - n° d'inventaire E 4877 -, elle en fait la description suivante : "Vase à col resserré et à bord large et plat. La panse renflée s'incurve vers le bas. Le fond est plat. Un petit disque plat sert de couvercle et ferme l'orifice. La panse est ornée des cartouches d'Aménophis III et de la reine Tiy. La partie plate du bord est décorée de quatre fleurs de lotus, alternant chacune avec trois boutons. Le petit bouchon est également décoré d'une fleur ouverte."
Vase à kohol aux noms d'Amenhotep III et de Tiyi - faïence siliceuse - Nouvel Empire - XVIIIe dynastie - vers 1391 - 1353 av. J.-C.
Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre - E 4877
(par acquisition en mars 1867 lors de la vente de la "Collection de Feu M. A Raifé")

L'inscription hiéroglyphique, de couleur bleue, se décline dans un rectangle dont le pourtour est tracé dans cette même couleur. Le couple royal y est étroitement associé : "Les deux colonnes de gauche incluent les deux cartouches d'Aménophis III dans une courte formule 'le dieu parfait Nebmaâtré, le fils de Ré, Amenhotep souverain de Thèbes, qui a donné la vie éternellement'. Les signes placés sous le double nom royal se lisent en ligne, et non dans le prolongement des colonnes. Face à lui, comme son alter ego figure l'épouse du roi, Tiy qui est vivante" analyse Isabelle Franco dans "Pharaons" - Catalogue de l'exposition à l'IMA à Paris, du 15 octobre 2004 au 10 avril 2005.

Dans "Aménophis III le Pharaon Soleil", Arielle P. Kozloff ne cache pas son admiration face à cet artefact. Elle insiste notamment sur le fait que : "Les faïences tricolores sont extrêmement rares ; cet exemplaire orné de quatre couleurs pures - jaune, bleu, rouge et blanc - demeure unique. Parfaitement équilibré, tenant dans la paume de la main, ce vase est digne d'un roi".
Vase à kohol aux noms d'Amenhotep III et de Tiyi - faïence siliceuse - Nouvel Empire - XVIIIe dynastie - vers 1391 - 1353 av. J.-C.
département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre - E 4877
(par acquisition en mars 1867 lors de la vente de la "Collection de Feu M. A Raifé") - photo © 2002 Musée du Louvre / Christian Décamps


Il était dans la collection d'Alphonse Raifé (1802 - 1860), qui dès sa jeunesse, avait montré "un goût très vif et une aptitude singulière pour les études historiques et archéologiques, ainsi que pour tout ce qui touchait aux arts" (François Lenormand, "Description des antiquités égyptiennes,… composant la collection de feu M. A. Raifé"). A 18 ans, il commence à collectionner antiquités, livres, et estampes. A 19 ans, accompagné de son frère, il entreprend son premier voyage en Orient. Il y retourne, une dizaine d'années plus tard, en 1830, et visite alors la Grèce, Constantinople, l'Asie Mineure, la Syrie, et enfin l'Egypte. "Une portion des antiquités de sa collection provenait de ce long et périlleux voyage, d'où il avait également rapporté une riche série d'études et de croquis, car il était bon dessinateur… Remarquablement instruit et passionné pour l'étude, il aurait pu, s'il l'avait voulu, être un savant ; il se contentait d'être un amateur distingué et de travailler pour lui-même" (François Lenormand). Il consacrera la fin de sa vie à enrichir ses collections, fréquentant assidûment les salles des ventes, où il jouissait d'un très grand respect. 

Quelques années après son décès, ses héritiers décident de se séparer des collections, les proposant aux enchères à Drouot. Les ventes se déroulent du 18 au 23 mars 1867 et, dans le catalogue des pièces égyptiennes rédigé par François Lenormant, il  est fait référence au vase page 18 : "Le vase à la légende royale d'Amenhotep III et de sa femme Taïa, n° 295, l'une des merveilles de l'antique industrie égyptienne comme réussite et netteté de l'émail, bleu sur fond jaune". Puis, il est ainsi décrit sous le lot 295 : "Terre émaillée de deux couleurs, jaune et bleue. Petit vase à mettre le kohol, ou poudre d'antimoine, portant les cartouches d'Amenhotep III (XVIIIe dynastie) et de sa femme, la reine Taïa". 

Groupe statuaire d'Amenhotep III, de la reine Tiyi et de trois de leurs filles

découvert (en 1859 ? 1892 ?) à Medinet Habou  - Musée égyptien du Caire - réf. GM 610


Le Louvre l'a alors acquis et il est entré dans ses collections sous le n° d'inventaire E 4877.

Il convient de rappeler qu'Alphonse Raifé s'était porté acquéreur de nombre d'objets de la collection de Giovanni d'Athanasi. Ce proche collaborateur du consul-collectionneur anglais Henry Salt avait en effet non seulement enrichi les collections de son "employeur", mais également constitué la sienne. Et, lorsqu'il quitta l'Égypte, il s'installa à Londres comme antiquaire. Ses principales collections ont été proposées chez Sotheby's en plusieurs ventes le 5 mars 1836, puis les 13 et 20 mars 1837, puis le 17 juillet 1845.

L'histoire incroyable de ce pot, de l'antiquité à ce jour, nous en met décidément plein les yeux !

marie grillot

sources :
Pot ; bouchon de vase
http://cartelfr.louvre.fr/cartelfr/visite?srv=car_not_frame&idNotice=12341&langue=fr
François Lenormant, Description des antiquités égyptiennes, babyloniennes, assyriennes, mèdes, perses, phéniciennes, grecques, romaines, étrusques et américaines composant la collection de feu M. A. Raifé, Dessins par A. Féart, Imprimerie de AD. Lainé et J. Havard, Paris, 1867
http://reader.digitale-sammlungen.de/de/fs1/object/display/bsb10257066_00005.html
Jeanne Vandier d'Abbadie, Les objets de toilettes égyptiens au Musée du Louvre, Editions des musées nationaux, Paris, 1972
Rites et beauté, objets de toilettes égyptiens, musée du Louvre, 1993
Aménophis III, le pharaon soleil, RMN, 1993
Parfums et cosmétiques dans l'Egypte ancienne, Le Caire Paris Marseille, ESIG, 2002
http://www.bubastis.be/expo/paris_2005/dsc157.html
Pharaons - Catalogue de l'exposition présentée à l'Institut du monde arabe à Paris, du 15 octobre 2004 au 10 avril 2005 

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