samedi 2 juillet 2016

Une hache, symbole du pouvoir, dans le trésor funéraire de la reine Ahhotep I

Hache d'Ahmosis I - bois, cuivre or et pierres semi-précieuses - Nouvel Empire (début XVIIIe dynastie) - trouvée dans le cercueil de la reine Ahhotep I
découvert par le service des antiquités, sous la direction d'Auguste Mariette, le 5 février 1859 à Dra Abou el-Naga (rive ouest de Louqsor)
enregistrée au Journal des Entrées du Musée du Caire JE 4673 et au Catalogue Général CG 52645 - exposée au Musée de Louqsor

Si le fabuleux trésor de la reine Ahhotep I est principalement connu pour ses parures, il ne faut pas oublier qu'elles côtoyaient nombre d'autres objets précieux. En effet : "A côté de ces bijoux, des armes et des amulettes étaient entassés pêle-mêle : trois grosses mouches d'or massif suspendues à une chaînette mince, neuf petites haches, trois en or, six en argent, une tête de lion en or d'un travail minutieux, un sceptre en bois noir enroulé d'or, des anneaux de jambes, des poignards" précise Gaston Maspero dans "L'archéologie égyptienne". L'égyptologue se demandera d'ailleurs, fort légitimement : "quel besoin une femme, et une femme morte, avait de tant d'armes ?"... Il répondra ainsi à cette question : "L'autre monde était peuplé d'ennemis; contre lesquels on devait lutter sans relâche, génies typhoniens, serpents, scorpions gigantesques, tortues, monstres de toute sorte. Les poignards qu'on enfermait au cercueil avec la momie aidaient l'âme à se protéger, et comme ils n'étaient utiles que pour la lutte corps à corps, on avait ajouté quelques armes de jet, des arcs, des boumerangs en bois dur et une hache de guerre…".

Cette magnifique hache, symbole de pouvoir, qui avait appartenu à Ahmosis I, se distingue par sa beauté et la richesse de sa décoration. 

Son manche en bois de cèdre, recouvert d'une feuille d'or, est long de 47,5 cm, alors que le tranchant a une longueur de 26,3 cm et une largeur de 6,7 cm. Attaché au manche par des liens dorés joliment ouvragés, il est en bronze noir "où il entre peut-être de l'argent et de l'or, et a été doré" précise Gaston Maspero. 
Hache d'Ahmosis I - bois, cuivre or et pierres semi-précieuses - Nouvel Empire (début XVIIIe dynastie) - trouvée dans le cercueil de la reine Ahhotep I
découvert par le service des antiquités, sous la direction d'Auguste Mariette, le 5 février 1859 à Dra Abou el-Naga (rive ouest de Louqsor)
enregistrée au Journal des Entrées du Musée du Caire JE 4673 et au Catalogue Général CG 52645 - exposée au Musée de Louqsor

Dans son "Catalogue du musée du Caire - Bijoux et orfèvreries", où il la présente sous la référence CG 52645, Émile Vernier fait une description extrêmement détaillée de son décor cloisonné : "Sur la hache d'un côté, une composition entourée d'un listel de pierre est divisée en trois compartiments tracés dans le sens de la largeur : 1°) la figure symbolique de l'éternité ; 2°) la Haute et la Basse-Égypte surmontant les fleurs qui les symbolisent ; 3°) le roi sous la forme du lion. Les pierres employées sont la cornaline, l'émail turquoise et le lapis-lazuli altéré d'une façon qui le rend presque complètement noir. Les fonds sont faits de plaques d'électrum. Sur l'autre côté, la composition est également divisée en trois tableaux encadrés dans un large listel : 1°) les cartouches d'Ahmosis ; 2°) le roi, les jambes écartées, frappant un barbare ; 3°) un griffon symbolisant le dieu. Il reste un peu de cornaline et d'amazonite dans les cartouches royaux. Les fonds des compartiments 2 et 3 sont faits de lapis-lazuli décomposé et devenu noir.
Le manche est décoré : 1°) par une feuille d'or l'enveloppant entièrement ; 2°) par une inscription qui occupe une longue bande (sur le dos du manche). Cette inscription, dont le caractère précieux fut immédiatement signalé par Mariette lors de la trouvaille, donnait pour la première fois au complet le protocole d'Ahmosis. Cette inscription est découpée à jour dans la bande d'or qui est au dos du manche ; ce sont ces ajours que l'artisan a garnis de pierres : lapis-lazuli, cornaline et une substance dont le bleu imite la turquoise et qui est très probablement de l'émail. La bande contenant cette inscription est isolée, par une cloison qui l'entoure, de l'or qui enveloppe le reste… À quatre endroits on voit sur le manche des cloisons faisant bagues par groupes de trois… Cette partie est décorée elle aussi, sur le plat elliptique, d'une composition cloisonnée représentant deux groupes de trois fleurs présentés l'un au-dessus de l'autre et renversés les fleurs en bas - Haute et Basse-Égypte - accompagnés à droite et à gauche du signe ‘nfr’. Les substances visibles employées sont la cornaline et une turquoise sans doute faite d'émail. Les lotus du groupe du haut ont le corps et les calices de cornaline et les pétales de turquoise ; les papyrus du bas ont le corps de turquoise et des pétales de cornaline…"
Hache d'Ahmosis I - bois, cuivre or et pierres semi-précieuses - Nouvel Empire (début XVIIIe dynastie) - trouvée dans le cercueil de la reine Ahhotep I découvert par le service des antiquités, sous la direction d'Auguste Mariette, le 5 février 1859 à Dra Abou el-Naga (rive ouest de Louqsor) - enregistrée au Journal des Entrées du Musée du Caire JE 4673 et au Catalogue Général CG 52645 - exposée au Musée de Louqsor

Que de symboles et d'images de puissance se conjuguent et s'ajoutent pour affirmer la puissance et la gloire d'Ahmosis ! Pour ce qui concerne le griffon, certaines interprétations le rattachent à l'art Egéen dont certains éléments se seraient intégrés à l'art pharaonique.

C'est le 5 février 1859, à Dra Abou el-Naga sur la rive ouest de Louqsor, qu'a été découvert un cercueil momiforme en bois de sycomore stuqué, entièrement recouvert de feuille d'or, mesurant plus de 2,10 m. Il gisait, curieusement, dans un trou de 5 à 6 mètres de profondeur, "couché à même le sable".

Victor Gustave Maunier, agent consulaire de France, prêteur sur gage, photographe et antiquaire à Louqsor, qui selon certaines sources "dirigeait les fouilles d’Auguste Mariette pendant son absence", en informa ainsi le directeur des travaux d'antiquités d'Egypte : "Mon cher Monsieur Mariette, j'ai le plaisir de vous donner avis que vos reys de Gourneh ont trouvé à Dra Abou-Naggi, une magnifique boîte de momie … au couvercle entièrement doré …  les yeux sont en émail enchâssés dans un cercle d'or ; sur la tête est un serpent uréus en relief, malheureusement la tête du serpent manque, elle devait être en or à en juger à la richesse de la boîte…"
Cercueil de la reine Ahhotep I - bois doré - Nouvel Empire (début XVIIIe dynastie)
découvert par le service des antiquités sous la direction d'Auguste Mariette le 5 février 1859 à Dra Abou el-Naga (rive ouest de Louqsor)
Musée Egyptien du Caire - CG 28501 - Photo de Théodule Devéria

Le cercueil se révélera être celui de la reine "Ah-hotep, grande épouse royale, celle qui ceint la couronne blanche, vivante à jamais". Gaston Maspero ("Guide du visiteur au musée de Boulaq", 1883) avance que : "La reine Ahhotpou était la femme de Kamos, roi de la XVIIe dynastie, et peut-être la mère d'Ahmos 1er." Mais, depuis, ces liens familiaux sont fortement remis en question.

Selon Christian Leblanc ("Les reines du Nil") : "Les origines d'Ahhotep I restent encore obscures, mais il n'est pas impossible que Sobekemsaf II et Nebkhas aient été ses parents. En épousant Sekhemrê Oupmaât Antef VI, c'est peut-être avec son propre frère qu'elle s'unissait". Il précise en outre que : "Les funérailles de la reine Ahhotep I se déroulèrent à Thèbes" mais que : "l'emplacement de sa sépulture n'a pas été jusqu'à présent localisé"… D'autre part, à l'interrogation que pose la présence, près de la reine, de plusieurs artefacts au nom d'Ahmosis I, il émet cette intéressante hypothèse : "On peut se demander si ce n'est pas plutôt lors de la réinhumation de sa vénérable dépouille que l'on déposa également en ce lieu quelques pieuses reliques de l'équipement de son descendant indirect"…

Auguste Mariette ordonne que tout soit transporté vers Boulaq. Cependant, Fadil Pacha, le moudir de Qena, a quelque prétention à penser que ce trésor, trouvé sur son territoire, ne doit pas être remis au service des antiquités, mais revenir personnellement au Vice-Roi Saïd Pacha : "La momie de la reine Ahhotpou … fut confisquée par le moudir de Qénéh, qui la fit ouvrir et s'empara de ce qu'elle contenait" (Gaston Maspero). Démaillotée dans le harem du moudir, sans aucun respect, la momie royale fut perdue à jamais... "et une partie des objets qu'elle portait disparut dans l'opération" …
Hache d'Ahmosis I - bois, cuivre or et pierres semi-précieuses - Nouvel Empire (début XVIIIe dynastie) - trouvée dans le cercueil de la reine Ahhotep I découvert par le service des antiquités, sous la direction d'Auguste Mariette, le 5 février 1859 à Dra Abou el-Naga (rive ouest de Louqsor) - enregistrée au Journal des Entrées du Musée du Caire JE 4673 et au Catalogue Général CG 52645 - exposée au Musée de Louqsor

Le moudir ordonna ensuite que soient chargés, sur un bateau à destination du vice-roi, le cercueil et le coffre contenant le reste du trésor. Auguste Mariette, informé de ces faits, est furieux. Il fait voile vers Louqsor à bord du "Samannoud" et intercepte l'embarcation et son équipage. Théodule Devéria témoin de la scène, raconte : "Après force pourparlers accompagnés de gestes un peu vifs, M. Mariette propose à l'un de le jeter à l'eau, à un autre de lui brûler la cervelle, à un troisième de l'envoyer aux galères et à un quatrième de le faire pendre"! L'altercation prit fin lorsque : "On se décida enfin à remettre à notre bord, contre reçu, la boîte contenant les antiquités".

Le cercueil et le "reste" du trésor - qui représente quand même plus de deux kilos d'or - purent enfin rejoindre Boulaq, sous la "protection" d'Auguste Mariette. 

C'est, on imagine avec une immense fierté que, quelques semaines plus tard, il montrera le trésor aux membres du tout jeune Institut égyptien (ndlr nom "transitoire" de l'Institut d'Egypte) lors de sa première véritable séance. Il les présentera également, à Paris, le 26 août 1859, lors d'une séance à l'Académie des Inscriptions et Belles Lettres. "Ils provoquèrent suffisamment de curiosité chez l'empereur Napoléon III pour que ce dernier décide de les faire photographier" !
La hache était exposée dans la partie supérieure de cette vitrine du Musée de Boulaq présentant une partie du trésor d'Ahhotep I
découvert par le service des antiquités  sous la direction d'Auguste Mariette le 5 février 1859 à Dra Abou el-Naga - rive ouest de Louqsor

Quelques années plus tard, en 1862, certaines pièces du trésor d'Ahhotep seront présentes à l'Exposition universelle de Londres. Puis, en 1863, lorsqu'est ouvert le premier musée d'antiquités égyptiennes à Boulaq, bracelets, colliers, armes, ... peuvent enfin être exposés dans les vitrines pour le plus grand plaisir des visiteurs. En 1867, quelques-uns des artefacts retourneront à Paris afin d'être présentés dans le Pavillon égyptien de l'Exposition universelle …
Hache d'Ahmosis I - bois, cuivre or et pierres semi-précieuses - Nouvel Empire (début XVIIIe dynastie) - trouvée dans le cercueil de la reine Ahhotep I
découvert par le service des antiquités, sous la direction d'Auguste Mariette, le 5 février 1859 à Dra Abou el-Naga (rive ouest de Louqsor)
enregistrée au Journal des Entrées du Musée du Caire JE 4673 et au Catalogue Général CG 52645 - exposée au Musée de Louqsor

Cette hache est exposée du Musée de Louqsor, dans la salle à la "Gloire de l'ancienne Thèbes" (inaugurée en 2004), où les arts de la guerre sont à l'honneur.

marie grillot

sources :
Auguste Mariette-Bey, Album du musée de Boulaq comprenant quarante planches, photographiées par MM. Delié et Béchard, Editeur Mourès, Le Caire, 1872
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b8626090c/f15.image.r=auguste+mariette.langFR
Gaston Maspero, Guide du visiteur du musée de Boulaq, édition 1883, TYP. Adolphe Holzhausen, Vienne, 1883
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6305105w.texteImage
Gaston Maspero, L'archéologie égyptienne, A. Quantin Editeur, Paris, 1887
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k331686/f309.item.r=chaîne%20au%20scarabée%20d'ahhotep.texteImage
Mémoires et fragments de Théodule Devéria, Gaston Maspero, Gabriel Devéria, Editions Leroux, Paris, 1896
https://archive.org/details/mmoiresetfragme00maspgoog/page/n14/mode/2up
Gaston Maspero, Guide du visiteur au Musée du Caire, IFAO, Le Caire, 1902
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k57248808.r=gaston+maspero.langFR
Gaston Maspero, Égypte, Collection Ars Una, 1912
Émile Vernier, Catalogue du musée du Caire - Bijoux et orfèvreries - Fascicule 3, IFAO, Le Caire, 1925 
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k57740426/f28.item.r=en%20or%20%C3%A9pais
Jean Leclant, Mariette Pacha et le patrimoine archéologique de l'Égypte, Comptes rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 125ᵉ année, N. 3, pp. 487-496, 1981
DOI : https://doi.org/10.3406/crai.1981.13870
www.persee.fr/doc/crai_0065-0536_1981_num_125_3_13870
Elisabeth David, Mariette Pacha, 1821-1881, Pygmalion, 1994
Claudine Le Tourneur d’Ison, Mariette Pacha, Plon, 1999
Francesco Tiradritti, Trésors d'Egypte - Les merveilles du musée égyptien du Caire, Gründ, 1999
Des dieux, des tombeaux, un savant : en Egypte sur les pas de Mariette pacha, Somogy, éditions d'art, 2004
Christian Leblanc, Les reines du Nil, Bibliothèque des introuvables, 2009
Jean-Louis Podvin, Auguste Mariette (1821-1881), Des berges de la Liane aux rives du Nil, L'Harmattan, 2020
Alain Roussillon, Entre réforme sociale et mouvement national: Identité et modernisation en Egypte (1882-1962)
https://books.google.fr/books?id=BvkZCwAAQBAJ&pg=PA278&lpg=PA278&dq=plus+puissant+que+moi+à+Boulaq&source=bl&ots=wLIU4o5Fxm&sig=ACfU3U1KMocxqgFBut-JuEGyeKzXub8ANA&hl=fr&sa=X&ved=2ahUKEwiOmc-

photos internet

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