samedi 25 juin 2016

Des gazelles pour une belle princesse



Diadème en or orné de têtes de gazelles et d'une tête de cerf
XVème dynastie - Seconde période intermédiaire (1648–1540 avant J.-C.)
Provenance probable : Salhiya près d'Avaris, dans le Delta
Metropolitan Museum of Art New York - Accession Number : 68.136.1

C'est au Metropolitan Museum of Art (MMA) de New York que se trouve ce magnifique et incroyable "diadème aux gazelles". Sur un cercle en électrum (mélange d'or et d'argent) - de plus d'un centimètre de haut - sont disposées cinq têtes d'animal et quatre rosettes à pétales pointus.

Comme l'explique Åsa Strandberg dans son étude "The Gazelle in Ancient Egyptian Art" : "La gazelle se retrouve souvent ensemble avec le bouquetin et l'oryx. Certains égyptologues, manquant d'expertise, ont tendance à appliquer le terme de 'gazelle' aux trois... La gazelle, le bouquetin et l'oryx sont membres de différentes sous-familles de 'bovidés'".
Diadème en or orné de têtes de gazelles et d'une tête de cerf 
XVème dynastie - Seconde période intermédiaire (1648–1540 avant J.-C.)
Provenance probable : Salhiya près d'Avaris, dans le Delta
Metropolitan Museum of Art New York - Accession Number : 68.136.1

Cela nous conforte dans le sentiment évident que nous avons que l'animal central n'est pas de la même espèce que les quatre autres… Sa tête surmontée de hautes cornes si particulières, avec leur courtes pointes horizontales, nous laisse à penser que ce peut être un cerf (d'où la dénomination parfois de "stag diadem") ou encore un ibex, ou bien tout simplement une 'grande' espèce de gazelle.

Ses oreilles sont pointues, sa tête est très bien sculptée et laisse deviner les os du faciès. Le museau et les yeux sont très précisément rendus.
Diadème en or orné de têtes de gazelles et d'une tête de cerf
XVème dynastie - Seconde période intermédiaire (1648–1540 avant J.-C.)
Provenance probable : Salhiya près d'Avaris, dans le DeltaMetropolitan Museum of Art New York - Accession Number : 68.136.1

Nous ne pouvons à nouveau que nous émerveiller du sens aigu de l'observation et de la précision du travail des artisans orfèvres de l'antiquité.

De chaque côté de cet animal central se trouve une fleur à huit pétales effilés et au pistil renflé et percé en son cœur. Puis on trouve une gazelle, plus petite, plus fine aux cornes plus minces. Et, à nouveau, une fleur, puis une autre gazelle. Le schéma se reproduit, à l'identique, de l'autre côté. L'ensemble est ordonné de merveilleuse façon, tout en légèreté, les cornes conférant un aspect aérien.
Diadème en or orné de têtes de gazelles et d'une tête de cerf 
XVème dynastie - Seconde période intermédiaire (1648–1540 avant J.-C.)
Provenance probable : Salhiya près d'Avaris, dans le Delta
Metropolitan Museum of Art New York - Accession Number : 68.136.1

Ce type de motif décoratif, qui représente la partie antérieure d'un animal, répond au nom de "protomé" ou de "protome".

Dans "Jewels of the Pharaohs", l'égyptologue anglais Cyril Aldred décrit ainsi le diadème : "Cette couronne unique, constituée d'une bande d’électrum de 1,5 cm de large, perforée à l'arrière pour les liens d'attache, et montée avec des rosettes et des têtes d'animaux, semble avoir été faite en Égypte en grande partie sous inspiration asiatique, mais elle ne constitue pas une importation asiatique. Au cours de la XVIIIe dynastie, il est devenu à la mode d'employer, pour décorer les diadèmes des princesses et de celles qui n'ont pas tout à fait le rang de reines (ndrl : épouses secondaires, épouses étrangères ?), des têtes de gazelle à la place de l'uraeus ou du vautour, attributs des principales reines. Cette couronne avec ses quatre têtes de gazelle peut être une partie du 'trousseau' d'une princesse étrangère envoyée par pharaon comme épouse pour consolider les liens diplomatiques de l'époque." 
Diadème avec deux têtes de gazelle
XVIIIe dynastie - Nouvel Empire (1479–1425 B.C)
Provenance : Thebes, Wadi Gabbanat el-Qurud, Wadi D,
Tombe des trois épouses étrangères de Thoutmosis III
Metropolitan Museum of Art New York - Accession Number : 26.8.99

On ne peut s'empêcher de rapprocher ce diadème de celui trouvé par des habitants de Gournah, en 1916, au Ouadi Gabbanat el-Gourroud (rive ouest de Louqsor), dans la tombe des trois épouses étrangères de Thoutmosis III. D'une grande beauté, il est orné en son centre, d'un couple de gazelles "protome" entourées de rosettes.

À qui appartenait la couronne qui se trouve aujourd'hui au MMA ?

Aucune indication n'est donnée sur la princesse qui possédait une si belle parure… Et les informations sont approximatives sur sa provenance : "Salhiya près d'Avaris, dans le Delta".

Quant à sa "provenance" plus récente, en croisant certaines données, elle peut ainsi être retracée : elle a été achetée en Suisse, en 1968, chez Nicolas Koutoulakis, un marchand d'art, d'origine crétoise. Cet incroyable personnage habitait les beaux quartiers de Genève et avait "pignon sur rue" dans le trafic d'antiquités avec sa galerie d'art "Khnoum". Koutoulakis venait régulièrement s'approvisionner en antiquités au Caire, accompagné de deux jolies femmes qui étaient vraisemblablement chargées ensuite de "passer" les objets. L'une d'elles surnommée Effie parlait couramment l'arabe et lui servait d'interprète. Il avait de nombreux contacts sur place, avait un flair incroyable, payait bien et ne posait jamais de question…"Dans son dos, certains trafiquants du Caire l'appelaient 'louchi' à cause de ses yeux qui se croisaient : ‘Vous devez vous méfier lorsque vous marchandez avec lui, vous ne savez jamais où il regarde' disaient-ils !" Il semblerait ainsi que, pendant de nombreuses années, les plus belles pièces d'antiquités soient passées entre ses mains.
Diadème en or orné de têtes de gazelles et d'une tête de cerf
XVème dynastie - Seconde période intermédiaire (1648–1540 avant J.-C.)
Provenance probable : Salhiya près d'Avaris, dans le Delta
Metropolitan Museum of Art New York - Accession Number : 68.136.1

Si sur la fiche descriptive, il est bien indiqué "Purchased from Nicolas Koutoulakis, Geneva, 1968". On trouve aussi "Purchase, Lila Acheson Wallace Fund, Inc.", puis : "Gift, 68.136.1-28". 

Ainsi, il semble que ce soit la Fondation Lila Acheson Wallace qui se soit portée acquéreur de l'artefact et l'ait ensuite offert au MMA. Il faut rappeler que "les Wallace ont contribué généreusement à une grande variété de causes artistiques, culturelles et éducatives au cours de leur vie. Ils ont également veillé à ce que, après leur mort, leur fortune serve à la philanthropie. Les dons des Wallace ont bénéficié à de nombreuses institutions et leur héritage se poursuit aujourd'hui à travers le travail de la Fondation Wallace.”

S'il nous est impossible de savoir quelle princesse avait autrefois l'honneur de se parer de ce magnifique diadème, au moins avons-nous tenté de retracer une partie de l'histoire, plus récente, de ce si bel ornement. 

marie grillot

sources :

https://www.metmuseum.org/art/collection/search/544073?searchField=All&sortBy=Relevance&ft=Koutoulakis&offset=20&rpp=20&pos=38
https://archive.org/details/mma_headband_with_heads_of_gazelles_and_a_stag_between_stars_or_flowers_544073 
https://archive.org/details/mma_headband_with_heads_of_gazelles_and_a_stag_between_stars_or_flowers_544073
Cyril Aldred, Jewels of the Pharaohs, ed Thames & Hudson Ltd. London, 1978
Åsa Strandberg, "The Gazelle in Ancient Egyptian Art"
http://uu.diva-portal.org/smash/get/diva2:232265/FULLTEXT01.pdf
http://www.nytimes.com/2010/12/18/arts/18iht-melik18.html
Herbert Krosney, "The Lost Gospel : The Quest for the Gospel of Judas Iscariot"
https://books.google.fr/books?id=hnU0jBrLFSkC&pg=PA68&lpg=PA68&dq=Nicolas+Koutoulakis&source=bl&ots=fIgMzX-pwx&sig=2fl6Zr_Gg0YF3kUNohOxoDOhX7c&hl=fr&sa=X&ved=0ahUKEwiR2-DWrofNAhXBtBoKHcp3BtoQ6AEIXTAM#v=onepage&q=Nicolas%20Koutoulakis&f=false
https://books.google.fr/books?id=hnU0jBrLFSkC&pg=PA68&lpg=PA68&dq=Nicolas+Koutoulakis&source=bl&ots=fIgMzX-pwx&sig=2fl6Zr_Gg0YF3kUNohOxoDOhX7c&hl=fr&sa=X&ved=0ahUKEwiR2-DWrofNAhXBtBoKHcp3BtoQ6AEIXTAM#v=onepage&q=lila&f=false
http://hdl.library.upenn.edu/1017.1/n2012012068

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