vendredi 22 juillet 2016

Un adolescent de 2000 ans... accroché aux États-Unis

Portrait du jeune Eutyches - peinture à l'encaustique sur bois - Période Romaine (100 - 150 ap. J.-C.) - provenance inconnue
Metropolitan Museum of Art New York - numéro d'entrée : 18.9.2
(par don, en 1918, de Edward S. Harkness qui l'avait acquis, au Caire, auprès de Nicolas Tano) - photo du musée

C'est un adolescent, 15 ans, 16 ans peut-être… Alors que l'enfance n'est pourtant pas si loin, son regard est calme, serein, posé.

De son visage de trois quarts se dégagent une impression de douceur dans la physionomie et un sentiment de candeur dans les traits.

La couleur - très claire - de la carnation, ainsi que sa texture, sont parfaitement rendues. Les yeux sont bien proportionnés, leur iris sombre et leur pupille presque noire se détachent de la cornée très lumineuse. Le petit point de peinture blanche qui donne vie aux "portraits du Fayoum" est particulièrement brillant. Les sourcils, relativement fins, ne sont pas totalement symétriques. 

Les cils sombres, courts et discrets, sont bien dessinés et les paupières ont une nuance soutenue tirant vers le brun-rouge. Le nez est fin, avec son arête centrale rehaussée d'un trait de peinture blanche. L'espace qui relie le nez aux lèvres est marqué par deux sillons, dont le 'creux' est rendu par de légers coups de pinceau allant du beige à l'ocre.
Portrait du jeune Eutyches - peinture à l'encaustique sur bois - Période Romaine (100 - 150 ap. J.-C.) - provenance inconnue
Metropolitan Museum of Art New York - numéro d'entrée : 18.9.2 
(par don, en 1918, de Edward S. Harkness qui l'avait acquis, au Caire, auprès de Nicolas Tano) - photo du musée

Les lèvres, d'un rose "poudre", sont très joliment dessinées et ce sourire, légèrement esquissé, ne peut que charmer notre regard… La lèvre supérieure est fine et joliment modelée. L'artiste en souligne le contour d'un trait plus sombre puis le rehausse, sur la partie centrale, d'un second, beaucoup plus clair. La lèvre inférieure, plus charnue, est, elle aussi, bordée d'un trait plus soutenu. Quant au menton, il accuse une petite ombre juste sous la lèvre, puis un dégradé de couleurs lui confère un léger relief. 

Sa position fait que l'oreille droite est peu visible, mais la gauche est joliment dessinée. Le lobe revêt différentes teintes qui en suggèrent les courbes. Sa coiffure, impeccablement mise, est ainsi décrite par Susan Walker et Morris Bierbrier dans "Ancient Faces : Mummy Portraits from Roman Egypt" : "Les cheveux du garçon, d'une riche nuance de brun, sont soigneusement arrangés autour de sa tête avec de courtes mèches brossées de chaque côté au-dessus du front". 

Le Metropolitan Museum of Art de New York, où il est exposé sous le n° d'entrée 18.9.2, décrit ainsi sa tenue et l'identité qu'elle révèle : "Il est vêtu d'une tunique romaine blanche avec un clavus pourpre étroit sur l'épaule droite. Un manteau est drapé sur l'épaule gauche. L'inscription en pigment violet foncé sur le col de la tunique est en grec, qui était la langue commune de la Méditerranée orientale à l'époque. Les chercheurs ne semblent pas complétement d'accord sur la traduction de l'inscription. Le nom de l'enfant ("Eutyches, affranchi de Kasanios") semble incontestable; puis suit soit "fils de Héraclide Evandros" ou "Héraclide, fils de Evandros" .
Détail du portrait du jeune Eutyches - peinture à l'encaustique sur bois - Période Romaine (100 - 150 ap. J.-C. - provenance inconnue
Metropolitan Museum of Art New York - numéro d'entrée : 18.9.2
(par don, en 1918, de Edward S. Harkness qui l'avait acquis, au Caire, auprès de Nicolas Tano) - photo du musée

La signature en fin de mention soulève également une interrogation : est-ce celle de l'artiste ? Si cela était, ce serait un cas extrêmement rare, voire unique, dans les "portraits du Fayoum"…

Qui était Eutychès ? Il devait appartenir - ou avait été 'intégré' - à une classe aisée car seuls les plus fortunés pouvaient s'offrir des rituels funéraires de qualité. À cette époque, après avoir été grecque, l'Égypte est devenue romaine… et cosmopolite : Égyptiens, Grecs et Romains se mêlent. Les nouveaux "maîtres du pays" ont adopté les coutumes funéraires de l'Égypte pharaonique et les Romains ont introduit l'art du portrait.
Portrait du jeune Eutyches - peinture à l'encaustique sur bois - Période Romaine (100 - 150 ap. J.-C.) - provenance inconnue
Metropolitan Museum of Art New York - numéro d'entrée : 18.9.2
(par don, en 1918, de Edward S. Harkness qui l'avait acquis, au Caire, auprès de Nicolas Tano) - photo du musée

Réalisé du vivant du modèle, le portrait était, lors de la momification, placé sur le visage du défunt (ou parfois déposé tout à côté). Il arrive qu'il soit peint sur une toile de lin, mais le support est, le plus souvent, une planche de bois (tilleul, figuier, cèdre ou sycomore) qui a été préalablement lissée et enduite. L'esquisse est ensuite exécutée en rouge ou en noir. Puis, peut-on lire dans "Portraits de l'Egypte romaine" (RMN, 1998) : "le portrait était réalisé au moyen de pigments minéraux et végétaux liés avec de la cire chauffée (encaustique) ce qui permet un travail lent et minutieux se traduisant par de petites touches rapprochées pour le visage, le cou et la coiffure, le vêtement étant en revanche traité à larges coups de brosse". L'ouvrage présente également un second procédé, celui de la "détrempe", qui utilise un liant à base de gomme végétale : "elle donne un caractère plat et graphique au portrait et traduit le modelé par un réseau de fines hachures entrecroisées". Parfois, les deux techniques sont conjuguées à bon escient par le peintre. Les couleurs généralement utilisées sont le blanc, le noir, le rouge, deux ocres. 

Ce portrait, dans un état de conservation exceptionnel, est d'une excellente qualité dans sa facture. Peint "à l'encaustique", sur une planche de bois d'une hauteur de 33 cm et d'une largeur de 18 cm, il est l'oeuvre d'un artiste talentueux du IIe siècle après J.-C.. Ce portraitiste expérimenté, maîtrisait parfaitement son art, jouant savamment des ombres et des couleurs... Ce qui touche, au premier regard, c'est bien sûr, le physique et l'expression de ce garçon, son extrême jeunesse ; mais ce qui interpelle aussi c'est le sentiment d'être face à un véritable  "tableau". Et, si d'emblée, on le classe dans la "grande famille" des "portraits du Fayoum", il s'en démarque cependant, par un côté presque apaisé, une expression "plus classique", avec notamment, des yeux moins grands, des sourcils moins démesurés, …
Détail du portrait du jeune Eutyches - peinture à l'encaustique sur bois - Période Romaine (100 - 150 ap. J.-C.) - provenance inconnue
Metropolitan Museum of Art New York - numéro d'entrée : 18.9.2
(par don, en 1918, de Edward S. Harkness qui l'avait acquis, au Caire, auprès de Nicolas Tano) - photo du musée

Il a été offert au Metropolitan Museum of Art de New York, en 1918, par l'un de ses administrateurs, Edward S. Harkness. Héritier de la Standard Oil, disposant d'une immense fortune, cet Américain, philanthrope et collectionneur, était impliqué dans le musée depuis 1912. Il allait souvent en Egypte où il avait de nombreuses relations, non seulement parmi les égyptologues mais aussi dans le milieu du commerce d'antiquités.
Portrait du jeune Eutyches - peinture à l'encaustique sur bois - Période Romaine (100 - 150 ap. J.-C.) - provenance inconnue
Metropolitan Museum of Art New York - numéro d'entrée : 18.9.2
(par don, en 1918, de Edward S. Harkness qui l'avait acquis, au Caire, auprès de Nicolas Tano) - photo du musée

Il a acquis ce portrait auprès de Nicolas Tano, un Chypriote d'origine grecque qui faisait commerce d'antiquités. La "Maison Tano fondée en 1879" avait pignon sur rue, au Caire, 53 sharia Ibrahim pasha, et auparavant, 7 sharia Kamel en face du Shepheard Hôtel. Tano, semble-t-il, avait mis en place un important réseau destiné à se procurer les plus belles pièces qui circulaient sur le marché. Il s'approvisionnait chez des trafiquants notoires, mais aussi auprès des fellahs du sud de l'Égypte. Ses agents achetaient localement et payaient peu… Quant à lui, il revendait cher et parfois loin … n'hésitant pas pour cela à se servir, si besoin était, de la valise diplomatique …

Ainsi ce jeune adolescent a-t-il été 'sorti' de son éternité par des mains inconnues, puis il a transité entre celles de différents intermédiaires avant de rejoindre New York... Il ne cesse depuis de sourire, non seulement à ceux qui ont le plaisir de pouvoir l'admirer au Metropolitan, mais aussi à ceux qui le retrouvent dans les livres d'art où il est si souvent reproduit … 

marie grillot

sources :
Portrait of the Boy Eutyches
https://www.metmuseum.org/art/collection/search/547951
Portraits de l'Égypte romaine, Musée du Louvre, Réunion des Musées Nationaux (RMN), 1998
Jean-Christophe Bailly, L'apostrophe muette - Essai sur les portraits du Fayoum, Hazan, Paris, 1999
Susan Walker, M.L. Bierbrier, Ancient Faces : Mummy Portraits from Roman Egypt, British Museum Press, 1997, Metropolitan Museum of Art, 2000, pp. 116-17
https://books.google.fr/books?id=t9RM6G-nHOoC&printsec=frontcover&hl=fr&source=gbs_ge_summary_r&cad=0#v=onepage&q&f=false
My ancient World
https://myancientworld.tumblr.com/post/69779635868/portrait-of-the-boy-eutyches-dated-around-100
Portraits de femmes en Egypte, il y a 1800 ans, Musée du Louvre
http://museumlab.fr/exhibition/06/about.html
John Berger, Des siècles après, ces regards sont toujours vivants, Enigmatiques portraits du Fayoum, Le Monde diplomatique, janvier 1999
http://www.monde-diplomatique.fr/1999/01/BERGER/11510

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