En mars 1894, Jacques de Morgan, qui est à la tête du Service des antiquités d'Egypte depuis deux ans, mène des fouilles dans la "pyramide septentrionale" de Dahchour. Il relate ainsi les deux épisodes de la découverte de tombes de princesses et de leurs trésors …
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| Pyramide d'Amenemhat III à Dahchour photo publiée par Jacques de Morgan dans "Fouilles à Dahchour", 1894 |
"Quatre tombeaux s'ouvraient sur la galerie principale ; le premier, le troisième et le dernier étaient anonymes, le second était celui d'une reine. L'étage inférieur contenait huit sarcophages dont deux seulement portaient des inscriptions. Ils avaient appartenu aux princesses Ment et Sent-Senbet-s, filles royales. La nécropole souterraine que je venais d'ouvrir n'était donc pas le tombeau du roi, mais bien la galerie des princesses, l'une des annexes du tombeau principal. Plus tard, je découvris dans les trésors les noms des princesses Hathor-Sat et Mérit et sur les débris vermoulus d'un coffret de bois les titres d'une sixième fille royale... Jusque-là, je ne pouvais apprécier l'âge de cette tombe de princesses que par la comparaison du travail avec celui usité dans les mastabas de la XIIe dynastie, et les documents les plus importants que je possédais étaient ceux fournis par les fouilles de la surface où des fragments de bas-reliefs m'avaient donné le cartouche d'Ousertesen III. Mais, fort heureusement, une découverte imprévue allait jeter un jour nouveau sur le monument et prouver définitivement qu'il a bien été construit sous la XIIe … L'examen méticuleux du sol des galeries fit découvrir le 6 mars une cavité creusée dans le rocher au pied du sarcophage C - Le terrain était meuble et le pied de l'ouvrier s'enfonçait au milieu des débris mobiles. En quelques coups de pioche la cachette, car c'en était une, décela ses trésors : des bijoux d'or et d'argent, des pierreries étaient là, entassés au milieu des fragments vermoulus d'un coffret où jadis ils avaient été renfermés".
Le lendemain a lieu une nouvelle découverte, bien plus importante encore : "La cachette, bien que plus grande, était placée de la même manière que la première. De même que le trésor de la princesse Hathor-Sat, les bijoux de la princesse Mérit - ou Mereret - avaient été déposés dans un coffret incrusté d'or. Mais les joyaux étaient bien plus nombreux…"
Georges Legrain qui mène les fouilles aux côtés de Jacques de Morgan est chargé de dresser le premier catalogue des bijoux et d'en reproduire fidèlement dessins et aquarelles.
Le premier trésor est constitué notamment de pectorals, colliers, bracelets, pendeloques, fleurs de lotus, lions couchés, scarabées, perles, … Quant au second, il se décline principalement ainsi : pectorals, coquilles bi-valves, colliers à têtes de lions, chaînes en perles, bracelets, fragments de miroir, têtes d'Hathor, bagues, scarabées, vases, etc … Les bijoux sont magnifiques et révèlent un art de l'orfèvrerie affirmé et maîtrisé.
Il en est un sur lequel nous portons notre attention. Provenant du trésor de Mereret, d'une longueur de 60 cm et d'un poids de 175 grammes, il est ainsi décrit par Georges Legrain : "Collier composé de huit gros ornements creux. Chacun d'eux est formé de quatre têtes de lion accolées. Un de ces bijoux est formé de deux pièces réunies par une glissière et sert de fermoir. De petites boules de métal ont été renfermées dans les cyprées du collier".
L'égyptologue Emile Vernier le décrit ainsi dans le "Catalogue général des antiquités égyptiennes du Musée du Caire - n° 52640 - 53171 - Bijoux et orfèvreries" (1925), où il est ainsi présenté sous le numéro d'inventaire (CG) 53075 :
"Une série de huit pièces composent un collier ou une ceinture. L'une de ces pièces est munie d'un fermoir à glissière. La composition de ces pièces est particulière : elle est faite de têtes de lion réunies par le sommet ; de plus, les pièces sont à double face. Chacune des parties de ce bijou présente donc quatre têtes de lion. Le bijou fut classé collier ; puis plus tard et pour différentes raisons, on supposa qu'il pouvait être une ceinture... Les différentes parties de ce bijou ont été exécutées au repoussé, ou plus certainement embouties dans un creux en pierre, puis retouchées".
Dans son "Guide du visiteur au Musée du Caire, 1915", Gaston Maspero le présentera succinctement avec d'autres : "Colliers et portions de colliers en or : l'un de ceux-ci (n° 3951) en têtes de lions en or accolées deux à deux…"
Si ce dernier, tout comme Georges Legrain et Emile Vernier, présente les têtes comme étant celles de lions, d'autres interprétations y voient plutôt des têtes de léopards qui avaient, elles aussi, un fort pouvoir protecteur. Ainsi, dans "Les merveilles du musée égyptien du Caire" Rosanna Pirelli opte-t-elle pour cette interprétation, précisant que : "Les têtes de léopard se retrouvaient d’ailleurs dans le décor du vêtement féminin et masculin : très souvent, des têtes de léopard ornaient le pagne du pharaon. La peau de léopard, symbole de la voûte céleste, faisait aussi partie de la tenue officielle des prêtres, lors des rituels funéraires. Enfin, les Égyptiens considéraient la peau de léopard comme un symbole de fertilité et de renaissance".
Cependant, les descriptions de Legrain, Maspero et Vernier laissent des zones d'ombre : en effet, aucune information n'est donnée sur la double rangée de perles d'améthyste (2 x 5) qui, par huit fois, relie les têtes entre elles.
Ceci s'explique par le fait qu'une centaine de perles ont été retrouvées "désolidarisées" des supports sur lesquels elles étaient enfilées. Le délitement des fils ou cordelettes survenu au cours des siècles, avait rompu l'unité d'ensemble des multiples parures qu'il fallut "reconstituer"…
Si la ceinture a pu retrouver l'apparence qu'elle a aujourd'hui - et, qui est très certainement celle - ou assez proche - de son aspect lors de sa conception - c'est grâce à une découverte qui prend place une vingtaine d'années plus tard…
Le 6 décembre 1913 débute, sur le site de la pyramide d'El-Lahun à l'entrée du Fayoum, une saison de fouilles conduite par William Matthew Flinders Petrie pour "The British School of Archeology". Au cours de cette mission, sera notamment découverte la tombe de la Princesse Sat-Hathor-Iounet ainsi que le trésor qui y était enfoui... Les bijoux, en grand nombre, englués dans la boue, ont là aussi beaucoup souffert du temps…
Grâce aux méthodes archéologiques minutieuses et à l'expertise de l'égyptologue Guy Brunton, les parures pourront, patiemment, être "reconstituées", "réenfilées". Elles se révéleront assez semblables à celles découvertes par Jacques de Morgan, ne laissant quasiment plus de doute sur leur conception initiale.
Ainsi le Musée du Caire sera-t-il en mesure, en se basant sur la ceinture de Sat-Hathor-Iounet, de "restituer" celle de Mereret.
Depuis, la couleur violette et diaphane des perles d'améthyste, accentuée par leur parfaite rondeur, offre un charmant contraste avec la blondeur éclatante libérée par l'or des têtes de félins. Cette pierre semi-précieuse provient généralement des mines du Ouadi El-Houdi dans le désert oriental à l'Est d'Éléphantine et au Sud-est d'Assouan. Elle est souvent utilisée pour les amulettes de protection et pour les bijoux funéraires. Pour Zahi Hawass ("Catalogue de l'exposition Ramsès & l'or des pharaons") : "Cette pierre était symboliquement liée aux mythes de la déesse protectrice, connue sous le nom d' 'œil de Rê', qui était la fille du dieu soleil".
Il est agréable de laisser la conclusion à Hourig Sourouzian et Mohamed Saleh, qui dans leur "Catalogue Officiel du Musée Égyptien du Caire", décrivent cette ceinture avec la plus grande sensibilité : "La coquetterie doublée d’une symbolique prophylactique va jusqu’à attifer les hanches et les chevilles de ces dames avec des chaînes délicates, formées de perles d’améthyste joignant des doubles têtes de guépards ou leurs griffes. C’est un mariage extraordinaire de couleurs, un goût inventif pour l’ornement et une grande habileté du travail repoussé. Beauté du bijou, protection de la personne et précision de la technique se fondent ici dans le plus parfait équilibre"...
sources :
Jacques de Morgan, Lettre sur les dernières découvertes en Égypte, Comptes rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 1894, 38-3, pp. 169-177
http://www.persee.fr/doc/crai_0065-0536_1894_num_38_3_70401?_Prescripts_Search_tabs1=standard&
Jacques de Morgan, Lettre sur sa seconde campagne de fouilles en Égypte, Comptes rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 1895, 39-2 pp. 169-179
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/crai_0065-0536_1895_num_39_2_70560?_Prescripts_Search_tabs1=standard&
Jacques de Morgan, Marcelin Berthelot, Georges Legrain, Gustave Jéquier, Victor Loret, Daniel Fouquet, Fouilles à Dahchour, mars - juin 1894, Adolphe Holzhausen, Vienne, 1895
https://archive.org/details/fouillesdahcho01morg/page/n213/mode/2up
http://dlib.nyu.edu/awdl/sites/dl-pa.home.nyu.edu.awdl/files/fouillesdahcho01morg/fouillesdahcho01morg.pdf
Guy Brunton, Lahun I : The treasure, BSAE 27 en ERA 20 - 1914, London, 1920
http://dlib.nyu.edu/awdl/sites/dl-pa.home.nyu.edu.awdl/files/lahun00brit/lahun00brit.pdf
Émile Vernier, Catalogue général des antiquités égyptiennes du Musée du Caire, Bijoux et orfèvreries, Fascicule 3, Numéro 52640-53171, IFAO, Le Caire, 1925
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k57740426/f96.item.r=52859.texteImage
Cyril Aldred, Jewels of the Pharaohs, Thames & Hudson Ltd. Londres, 1978
Jean-Pierre Corteggiani, L'Egypte des pharaons au musée du Caire, Hachette, 1986
Carol Andrews, Harry N. Abrams, Ancient Egyptian Jewelry, INC., Publishers, 1991
Mohamed Saleh, Hourig Sourouzian, Catalogue officiel du Musée Egyptien du Caire, Verlag Philippe von Zabern, 1997
Carol Andrews, Amulets of Ancient Egypt, British Museum Press, 1999
https://archive.org/details/AmuletsOfAncientEgypt_201707
Francesco Tiradritti, Trésors d'Egypte, Les merveilles du musée égyptien du Caire, Gründ, 1999
Guide National Geographic, Les Trésors de l'Egypte ancienne au musée égyptien du Caire, 2004
Christiane Ziegler, L'or des pharaons - 2500 ans d'orfèvrerie dans l'Egypte ancienne, Catalogue de l'exposition de l'été 2018 au Grimaldi Forum de Monaco, Hazan, 2018
Zahi Hawass, Catalogue de l'exposition Ramsès & l'or des pharaons, Laboratoriorosso, 2021, pp.340-341








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