vendredi 5 février 2016

Les "affaires" du collier aux mouches d'Ahhotep I

Collier aux trois mouches de la reine Ahhotep I - or - Nouvel Empire - début XVIIIe dynastie
trouvé dans son cercueil découvert par le Service des Antiquités  sous la direction d'Auguste Mariette
en février 1859 à Dra Abou el-Naga  - exposé au Musée de Louqsor - CG 52671


C'est certainement l'un des bijoux les plus connus et les plus reproduits de l'Egypte antique : le collier aux mouches de la reine Ahhotep I ! Il doit sa "célébrité" non seulement au fait que, malgré leur grand âge - plus de 3500 ans - les mouches sont tellement stylisées qu'elles en sont presque modernes, mais surtout à son incroyable histoire … passée … et plus récente…

Dans le "Guide du visiteur au musée de Boulaq" (1883), Gaston Maspero le présente, ainsi, succinctement sous le numéro 3595 :  "Or - Chaîne à laquelle sont suspendues trois mouches d'or massif. On a pensé que ces mouches étaient une sorte de décoration officielle : rien n'est venu jusqu'à présent confirmer cette hypothèse". Puis, dans le "Guide du visiteur au Musée du Caire" (1902), il le décrira, de façon plus laconique encore, sous le n° 967 : "Chaîne de cou en or, à laquelle trois mouches en or massif sont suspendues".
Dans cette vitrine du Musée de Boulaq, présentant une partie du trésor de la reine Ahhotep I 
trouvé dans son cercueil découvert par le Service des Antiquités sous la direction d'Auguste Mariette 
en février 1859 à Dra Abou el-Naga est exposé, en plein centre, le collier aux trois mouches - or Nouvel Empire - début XVIIIe dynastie
Référencé initialement n° 3595 - exposé au Musée de Louqsor sous la référence CG 52671

Pour avoir plus d'informations, il nous faut lire la description, extrêmement précise, qu'en fait Émile Vernier dans son  "Catalogue du musée du Caire - Bijoux et orfèvreries", sous la référence CG 52671. Tout d'abord, il nous donne des indications de "taille" qui attestent, notamment, de l'importance des pendentifs : "plus grande longueur des mouches 0m.090mill., largeur maximum 0m.067mill. longueur du corps 0m.045mm". Puis il le décrit ainsi : "Une chaîne d'or, terminée à ses extrémités par un crochet et un anneau, supporte trois grandes mouches d'or, interprétées dans une forme stylisée de la plus heureuse manière. Ces mouches sont composées d'une plaque d'or plate, unie, découpée de façon à donner la forme générale. La partie représentant la tête et le corps est faite d'une plaque emboutie fortement, de forme triangulaire et placée la base en haut (les angles très arrondis). Les yeux sont énormes et indiqués très sommairement ; c'est devant eux qu'est placé l'anneau de suspension qui est fixe, uni et cylindrique. La partie inférieure du corps est décorée de deux ouvertures régulières transversales et repercées à même le métal sans autre travail. Six autres ouvertures longitudinales occupent la partie centrale entre les yeux et la partie inférieure". Quant à la chaîne, d'une longueur de 59 cm, il indique qu'elle "est du type 'colonne'. C'est la forme simple".
Collier aux trois mouches de la reine Ahhotep I - or - Nouvel Empire - début XVIIIe dynastie 
trouvé dans son cercueil découvert par le Service des Antiquités
sous la direction d'Auguste Mariette en février 1859 à Dra Abou el-Naga
présenté ici dans "Bijoux et orfèvreries" - Émile Vernier, Ifao 1907-1927 - exposé au Musée de Louqsor - CG 52671


Le poids total de cette parure "royale" est de 249 grammes d'or pur ! Les mouches représentent généralement une récompense militaire pour un acte de bravoure : est-ce le cas ici ? Pour Jean-Pierre Corteggiani ("L'Egypte des pharaons au musée du Caire") : "Ce n'est pas impossible dans le contexte de la lutte contre les Hyksôs et de la libération de l'Egypte commencée par son époux et achevée par ses fils Kamosis, puis Ahmosis, le fondateur de la XVIIIe dynastie"…

La souveraine connut ainsi une monarchie tourmentée, que l'on peut presque qualifier de "guerrière"… Dans "Les reines du Nil", Christian Leblanc rappelle que : "Les origines d'Ahhotep I restent encore obscures, mais il n'est pas impossible que Sobekemsaf II et Nebkhas aient été ses parents. En épousant Sekhemrê Oupmaât Antef VI, c'est peut-être avec son propre frère qu'elle s'unissait. Ce dernier, ainsi que le rappelle le pyramidion de son monument funéraire, était issu d'une grande épouse royale. Par son mariage, quoi qu'il en soit, Ahhotep I prenait elle-même cette qualité que lui reconnaît la documentation". Il précise en outre que ses funérailles "se déroulèrent à Thèbes" mais que "l'emplacement de sa sépulture n'a pas été jusqu'à présent localisé".

Comment ce collier lui ayant appartenu est-il parvenu jusqu'à nous ? Son histoire "contemporaine" débute le 5 février 1859, lorsqu'est découvert, sur la rive ouest de Louqsor, l'imposant cercueil momiforme de la reine. D'une hauteur de 2,12 m, il est en bois de sycomore stuqué, entièrement recouvert de feuille d'or. "Son cercueil était couché à même dans le sable, à Drah abou 'l neggah, et cette particularité inusitée a été l'occasion de beaucoup de conjectures. Il est certain que jamais momie royale n'a été enterrée de la sorte, sans tombeau dès longtemps préparé à l'avance : c'est donc par un accident, déjà fort ancien, qu'elle a été déposée dans l'endroit où les Arabes l'ont découverte. Je pense, quant à moi, que vers la fin de la XXe dynastie, elle aura été enlevée par une des bandes de voleurs dont le papyrus Abbott nous a révélé les exploits ; cachée par eux, en attendant qu'ils eussent le loisir de la dépouiller en sûreté, il est probable qu'ils furent pris et mis à mort, avant d'avoir pu exécuter ce beau dessein. Le secret de leur cachette périt avec eux et n'a été révélé que de nos jours" estimera, des années plus tard, Gaston Maspero ("Guide du visiteur au musée de Boulaq", 1883).
Cercueil de la reine Ahhotep I - bois stuqué et feuille d'or - Nouvel Empire - début XVIIIe dynastie
découvert par le Service des Antiquités sous la direction d'Auguste Mariette en février 1859 à Dra Abou el-Naga
Musée Egyptien du Caire - CG 28501 - Photo de Théodule Devéria

Victor Gustave Maunier agent consulaire de France et antiquaire à Louqsor, qui selon certaines sources "dirigeait les fouilles d’Auguste Mariette pendant son absence", en informa ainsi le directeur des travaux d'antiquités d'Egypte : "Mon cher Monsieur Mariette, j'ai le plaisir de vous donner avis que vos reys de Gourneh ont trouvé à Dra Abou-Naggi, une magnifique boîte de momie … au couvercle entièrement doré …  les yeux sont en émail enchâssés dans un cercle d'or ; sur la tête est un serpent uréus en relief, malheureusement la tête du serpent manque, elle devait être en or à en juger à la richesse de la boîte…".  

Auguste Mariette ordonne alors que tout soit transporté vers Boulaq. Cependant, Fadil Pacha, le moudir de Quena, a quelque prétention à penser que ce trésor ne doit pas être remis au Service des Antiquités, mais revenir personnellement au Vice-Roi Saïd Pacha. Il s'empare du cercueil et commet alors l'irréparable. Gaston Maspero racontera plus tard que : "la momie fut déshabillée dans le harem du moudir et une partie des objets qu'elle portait disparut dans l'opération" … Un sacrilège mené sans plus de soin que de respect … la momie de la reine sera perdue à jamais… 
Collier aux trois mouches de la reine Ahhotep I - or - Nouvel Empire - début XVIIIe dynastie 
trouvé dans son cercueil découvert par le Service des Antiquités sous la direction d'Auguste Mariette
en février 1859 à Dra Abou el-Naga - exposé au Musée de Louqsor - CG 52671

Auguste Mariette est furieux mais, après des rebondissements  "musclés", il réussira à transporter à Boulaq le cercueil et le coffre contenant le reste du trésor que le moudir avait fait charger sur un bateau à destination du vice-roi.

Les pièces "récupérées" représentent plus de deux kilos d'or : "A côté de ces bijoux, des armes et des amulettes étaient entassés pêle-mêle : trois grosses mouches d'or massif suspendues à une chaînette mince, neuf petites haches, trois en or, six en argent, une tête de lion en or d'un travail minutieux, un sceptre en bois noir enroulé d'or, des anneaux de jambes, des poignards" précise Gaston Maspero dans "L'archéologie égyptienne".
Dans cette vitrine du Musée de Guizeh présentant une partie du trésor de la reine Ahhotep I trouvé dans son cercueil
découvert par le Service des Antiquités sous la direction d'Auguste Mariette en février 1859 à Dra Abou el-Naga
le collier aux mouches se trouve à droite - référencé initialement n° 3595 - exposé au Musée de Louqsor - CG 52671

Quelques semaines à peine après ces événements, "les membres du tout jeune Institut égyptien (ndlr : nom "transitoire" de l'Institut d'Égypte) lors de la première véritable première séance de celui-ci, purent admirer les bijoux". Mariette les présentera également, à Paris, le 26 août 1859, lors d'une séance à l'Académie des Inscriptions et Belles Lettres. "Ils provoquèrent suffisamment de curiosité chez l'empereur Napoléon III pour que ce dernier décide de les faire photographier."

Quelques années plus tard, en 1862, les bijoux d'Ahhotep seront présentés à l'Exposition universelle de Londres. Puis, en 1863, lorsqu'est ouvert le premier musée d'antiquités égyptiennes à Boulaq, bracelets, colliers, couronnes... peuvent enfin être exposés dans les vitrines pour le plus grand plaisir des visiteurs. 



En 1867, certains de ces bijoux retourneront à Paris afin d'être présentés dans le Pavillon égyptien de l'Exposition universelle. Les parures de la reine Ahhotep attireront d'ailleurs les convoitises de l'impératrice Eugénie, épouse de Napoléon III. 
Lors de l'Exposition universelle de 1867, l'impératrice Eugénie (ici visitant le Pavillon égyptien)
avait émis le souhait de conserver le collier aux trois mouches d'Ahhotep I - Auguste Mariette s'y opposera

Elle ira jusqu'à demander à Ismaïl Pacha de conserver le collier "aux trois mouches d’or". Embarrassé, ne sachant comment lui refuser, il répond ainsi : "Il y a quelqu'un de plus puissant que moi à Boulaq, c'est à lui qu'il faut vous adresser." Il se décharge ainsi sur Auguste Mariette qui aura le courage de s'opposer, avec une extrême diplomatie, à ce souhait impérial. Il y parviendra et les bijoux retrouveront le chemin de l'Égypte.

Le trésor d'Ahhotep I, d'une facture extrêmement soignée et étudiée, révèle la maîtrise atteinte par les artisans orfèvres en ce tout début de XVIIIe dynastie. 

Il est exposé en majeure partie au Musée égyptien du Caire, mais quelques pièces, dont le collier aux mouches, se trouvent aujourd'hui au Musée de Louqsor.

marie grillot

Collier aux trois mouches de la reine Ahhotep I - or - Nouvel Empire - début XVIIIe dynastie
trouvé dans son cercueil découvert par le Service des Antiquités  sous la direction d'Auguste Mariette
en février 1859 à Dra Abou el-Naga  - exposé au Musée de Louqsor - CG 52671

sources : 
Auguste Mariette-Bey, Aperçu de l'histoire ancienne de l'Égypte pour l'intelligence des monuments exposés dans le temple du parc égyptien", Dentu Libraire Editeur, Paris, 1867
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5774888z.texteImage
Auguste Mariette-Bey, Album du musée de Boulaq comprenant quarante planches, photographiées par MM. Delié et Béchard, Editeur Mourès, Le Caire, 1872
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b8626090c/f15.image.r=auguste+mariette.langFR
Gaston Maspero, Guide du visiteur du musée de Boulaq, édition 1883, TYP. Adolphe Holzhausen, Vienne, 1883
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6305105w.texteImage
Gaston Maspero, L'archéologie égyptienne, A. Quantin Editeur, Paris, 1887
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k331686/f309.item.r=chaîne%20au%20scarabée%20d'ahhotep.texteImage
Gaston Maspero, Gabriel Devéria, Mémoires et fragments de Théodule Devéria, Editions Leroux, Paris, 1896
https://archive.org/details/mmoiresetfragme00maspgoog/page/n14/mode/2up
Guide du visiteur au Musée du Caire, Gaston Maspero, IFAO Le Caire, 1902
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k57248808.r=gaston+maspero.langFR
Gaston Maspero, Égypte, Collection Ars Una, 1912
Émile Vernier, Catalogue du musée du Caire - Bijoux et orfèvreries - Fascicule 3, IFAO, Le Caire, 1925 
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k57740426/f28.item.r=en%20or%20%C3%A9pais
Jean Leclant, Mariette Pacha et le patrimoine archéologique de l'Égypte, Comptes rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 125ᵉ année, N. 3, pp. 487-496, 1981
DOI : https://doi.org/10.3406/crai.1981.13870
www.persee.fr/doc/crai_0065-0536_1981_num_125_3_13870
Jean-Pierre Corteggiani, L'Egypte des pharaons au musée du Caire, Hachette Paris, 1986
Elisabeth David, Mariette Pacha, 1821-1881, Pygmalion, 1994
Alain Roussillon, Entre réforme sociale et mouvement national: Identité et modernisation en Egypte (1882-1962), CEDEJ Egypte-Soudan, 1995
https://books.google.fr/books?id=BvkZCwAAQBAJ&pg=PA278&lpg=PA278&dq=plus+puissant+que+moi+à+Boulaq&source=bl&ots=wLIU4o5Fxm&sig=ACfU3U1KMocxqgFBut-JuEGyeKzXub8ANA&hl=fr&sa=X&ved=2ahUKEwiOmc-
Claudine Le Tourneur d’Ison, Mariette Pacha, Plon, 1999
Isabelle Franco, Dictionnaire de mythologie égyptienne, Pygmalion 1999
Francesco Tiradritti, Trésors d'Egypte - Les merveilles du musée égyptien du Caire, Gründ, 1999
Des dieux, des tombeaux, un savant : en Egypte sur les pas de Mariette pacha, Somogy, éditions d'art, 2004
Guide National Geographic, Les Trésors de l'Egypte ancienne au musée égyptien du Caire, 2004
Les reines du Nil, Christian Leblanc, Bibliothèque des introuvables, 2009

Collier aux trois mouches de la reine Ahhotep I - or - Nouvel Empire - début XVIIIe dynastie
trouvé dans son cercueil découvert par le Service des Antiquités  sous la direction d'Auguste Mariette
en février 1859 à Dra Abou el-Naga - exposé au Musée de Louqsor - CG 52671

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