samedi 6 février 2016

Le scribe du baron Jacques de Morgan

Statue de scribe ("scribe de Morgan") - calcaire peint - Ve dynastie
découverte le 31 janvier 1893 à Saqqarah par Jacques de Morgan - Musée Égyptien du Caire - JE 30272 - CG 36

En 1892, Jacques de Morgan succède à Eugène Grébaut à la tête du Service des antiquités d'Egypte. "Habitué  à s'adapter à des conditions difficiles, voire aventureuses, de commerce agréable et de bonne famille, il est très bien accueilli au Caire". Il renforce le service des antiquités et se lance dans d'importants travaux de déblaiement à Kom Ombo, à Karnak, … 

Son nom reste à jamais associé à la découverte du trésor des princesses de Dashour en 1894… Mais qui se souvient que, sur le site de Saqqara, il identifia, en juillet 1893, le mastaba de Mererouka et que, peu de temps auparavant - le 31 janvier de la même année - "une autre fouille" lui "donna le magnifique scribe accroupi du musée du Caire, merveille de l'art antique que certains jugent être plus belle que celle du musée du Louvre" ?  
Statue de scribe ("scribe de Morgan") - calcaire peint - Ve dynastie
découverte le 31 janvier 1893 à Saqqarah par Jacques de Morgan - Musée Égyptien du Caire - JE 30272 - CG 36

Dans la "Gazette des beaux-arts : courrier européen de l'art et de la curiosité, 1893", Gaston Maspero décrit les circonstances de la découverte : "Les fouilles entreprises par M. de Morgan dans la partie septentrionale de la nécropole de Saqqarah ont récemment mis au jour un mastaba en belle pierre blanche, proche du tombeau de Sabou, un peu à l'est de l'ancienne maison Mariette. On n'y a trouvé ni façade architecturale ni chapelles accessibles aux vivants, mais un long couloir étroit qui s'enfonce dans la maçonnerie du Nord au Sud, avec 5° de déviation vers l'Est. Les murs en avaient été parés et lissés pour recevoir la décoration ordinaire, mais, quand le maçon eut achevé son oeuvre, le sculpteur n'eut point sans doute le temps de commencer la sienne. On n'aperçoit nulle part aucune de ces esquisses à la pointe ou au pinceau qu'on est accoutumé à rencontrer dans les tombes inachevées de toutes les époques. Deux grandes stèles, ou, si l'on veut, deux niches en forme de porte, avaient été ménagées dans la paroi de droite, et une statue se dressait devant chacune d'elles, à la place même où les manœuvres égyptiens l'avaient posée le jour des funérailles. La première représente un homme assis sur un escabeau plein, le pagne aux reins et, sur la tête, une perruque à rangs de petites boucles étagées…" Quant au "nouveau scribe, il était accroupi devant la seconde stèle. Il mesure 0m,51 de haut, à peu près la taille de son confrère que nous possédons au Louvre".
L'homme, au corps ferme et encore jeune, est assis les jambes croisées. Sur le plat que cette position génère entre ses genoux, se trouve le papyrus sur lequel il s'apprête à écrire. Alors que sa main gauche tient le rouleau qui sera déroulé au fur et à mesure de l'écriture, sa main droite est désormais orpheline du précieux calame qu'elle tenait… Tout dans son attitude traduit l'attention, la concentration portées à ce qui lui est dicté, et qu'il doit restituer, formuler ou interpréter … 
Statue du scribe dit "scribe de Morgan" - calcaire peint - Ve dynastie
découvert le 31 janvier 1893 à Saqqarah par Jacques de Morgan - Musée Égyptien du Caire - JE 30272 - CG 36

"L'homme porte une perruque noire évasée qui laisse ses lobes d'oreille dégagés et constitue un bel encadrement pour son visage aux traits nettement définis. Le visage rond est doté d'un front large, de grands yeux incrustés, cernés d'un trait de cuivre marquant la ligne de fard et surmontés de sourcils nettement dessinés ; le nez régulier est marqué de sillons qui s'élargissent depuis les narines vers une grande bouche bien dessinée" analyse Rosanna Pirelli dans "Les merveilles du musée égyptien du Caire". Quant à Abeer El-Shahawy, elle exprime, dans "The Egyptian Museum in Cairo", le sentiment suivant : "En contemplant cette statue, on ne peut s'empêcher de se sentir face à une personne intelligente et réfléchie". 
Statue de scribe ("scribe de Morgan") - calcaire peint - Ve dynastie
découverte le 31 janvier 1893 à Saqqarah par Jacques de Morgan - Musée Égyptien du Caire - JE 30272 - CG 36

Si ce n'est le noir de sa chevelure et le vert qui cerne ses yeux, cette statue en calcaire apparaît aujourd'hui presque monochrome, dans un ton orangé-ocre ; le collier à multiples rangs a perdu ses couleurs et le blanc du pagne court a passé … 

Ce scribe qui vécut et exerça ses fonctions à la fin de la Ve dynastie, est, tout comme celui du Louvre, demeuré "anonyme" : bien cruel destin pour un homme qui a tant écrit et aimé les mots d'être figuré, pour son éternité, sur une statue anépigraphe…
Statue de scribe ("scribe de Morgan")  - calcaire peint - Ve dynastie
découverte le 31 janvier 1893 à Saqqarah par Jacques de Morgan - Musée Égyptien du Caire - JE 30272 - CG 36

Cependant, pour être ainsi représenté et inhumé dans un mastaba aussi imposant, il ne pouvait que jouir d'une position élevée dans la hiérarchie administrative. "Il ne faut pas oublier que les statues étaient souvent, comme le tombeau lui-même, données par le souverain à l'homme qu'il voulait récompenser de ses services…" rappelle Gaston Maspero dans "Histoire ancienne des peuples de l'Orient".

Quant à Mohamed Saleh et Hourig Sourouzian, ils précisent, dans leur "Catalogue officiel du Musée Egyptien du Caire" : "C'est l'image idéale du fonctionnaire modèle ; et sans doute parce que la fonction du scribe était l'une des plus enviées dans l'ancienne Egypte, nombreux sont les propriétaires de tombe qui ont tenu à se faire représenter dans la position du scribe, écrivant ou lisant, depuis le règne de Chéops jusqu'à la Basse Epoque".

Cette statue est exposée au Musée égyptien du Caire (JE 30272 - CG 36) où son regard, intelligent et concentré, ne cesse de nous fasciner … 


marie grillot

sources :
Gazette des beaux-arts : courrier européen de l'art et de la curiosité - 1893-01
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k203136t/f292.item
Gaston Maspero, Le scribe accroupi de Gizéh. Monuments et mémoires de la Fondation Eugène Piot, tome 1, fascicule 1, 1894. pp. 1-6
https://www.persee.fr/doc/piot_1148-6023_1894_num_1_1_1109
Gaston Maspero, Histoire ancienne des peuples de l'Orient classique, tome I, Librairie Hachette, 1895, p. 409
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6134639f.texteImage
Ludwig Borchardt, Catalogue général des antiquités égyptiennes du musée du Caire - Statuen und Statuetten von Königen und Privatleuten im Museum von Kairo, Nr. 1-1294, Berlin, Reichsdruckerei, 1911
https://archive.org/details/statuenundstatue53borc
Francesco Tiradritti, Trésors d'Egypte - Les merveilles du musée égyptien du Caire, Gründ, 1999
Mohamed Saleh, Hourig Sourouzian, Catalogue officiel du Musée Egyptien du Caire, Verlag Philippe von Zabern, 1997
Guide National Geographic, Les Trésors de l'Egypte ancienne au musée égyptien du Caire, 2004
Abeer El-Shahawy, The Egyptian Museum in Cairo, Matḥaf al-Miṣrī, American Univ in Cairo Press, 2005
https://books.google.fr/books?id=cAyjwKyoHiEC&printsec=frontcover&hl=fr#v=onepage&q=CG%2036&f=false

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire