![]() |
| © Pauline Beugnies |
Pauline Beugnies est née à Charleroi en 1982. Dans le cadre de ses études à l'Institut des Hautes Études des Communications Sociales à Bruxelles, elle se spécialise dans le photojournalisme. Elle réalise de nombreux reportages à l'étranger (Congo, Bangladesh, Albanie…). Photographe engagée, elle prend le temps "de s'imprégner de ses sujets". Très attirée par le monde arabe, et tout particulièrement l'Égypte, elle s'installe au Caire en 2008. En 2011, elle reçoit une bourse du "Fond pour le journalisme belge" pour travailler sur la jeunesse égyptienne. Aux côtés de cette jeunesse, l'œil dans l'objectif, elle est un grand témoin des moments forts que l'Égypte a traversés et vit encore aujourd'hui. Ces photos ne sont pas de simples photos. Elles ne sont pas que le témoignage d'une réalité captée à un instant "t", elles sont vivantes, vibrantes, animées… On entend les bruits, les questionnements, on est au cœur de l'histoire, dans son intimité, et on se demande où elle va nous mener… À l'occasion du 5e anniversaire de la révolution égyptienne, Pauline publie "Génération Tahrir", avec, à ses côtés, deux amis : le grand artiste de street art Ammar Abo Bakr dont les graffiti engagés ont couvert les murs de la révolution et Ahmed Naggy, écrivain et journaliste.
Égypte actualités: Pauline, où étiez-vous le 25 janvier 2011 ? Est-ce qu'il a été immédiatement évident, pour vous, de descendre dans la rue, aux côtés des Égyptiens, pour vivre cette page d'histoire de l'intérieur ?
Pauline Beugnies : Je suivais déjà des jeunes activistes depuis quelques mois. J’avais donc assisté à une réunion de préparation de cette grande manifestation la vieille.
Extrait de mon livre : "25 janvier 2011. Je n’ai aucune idée de notre destination finale. Après un parcours du combattant (un métro, un peu de marche, un microbus, encore un peu de marche et un autre microbus), je suis Soleyfa avec une dizaine d’autres filles, de loin et de manière décontractée. 'Il ne faut pas que l’on nous identifie comme un groupe de manifestants”, me dit-elle. Nous arrivons à Boulaq Dak Rur, un quartier informel et pauvre du Caire. En avance apparemment. Ou bien les autres sont-ils en retard ? On a le temps de manger un kochari (plat typique à base de riz, pâtes, lentilles, pois chiches et sauce tomate), de prendre des forces. À cet instant, je me dis que la révolution est un flop. Et puis, une petite heure plus tard, des groupes de deux, trois personnes sont debout tous les dix mètres, à perte de vue. Et soudain, ils brandissent des panneaux, des mégaphones et se mettent en mouvement, invitant les habitants sur leur balcon à les rejoindre. Une demi-heure plus tard, nous sommes au moins mille et lorsque nous traversons le pont pour rejoindre Gamaat al-Douwal, l’avenue principale du quartier de Mohandesseen, nous apercevons un autre groupe arrivant d’un autre quartier. La révolution égyptienne est lancée. Soleyfa saute dans mes bras. 'T’as vu Pauline ? T’as vu ce qu’on est en train de faire ?' Elle-même n’y croit pas…"
ÉA : Avez-vous rencontré des difficultés pour exercer votre métier, en tant que photographe tout d'abord, mais aussi en tant que femme-photographe ? Quelles sont les conditions de travail au sein d'une foule qui lutte pour un avenir meilleur alors que le danger est potentiellement là ?
PB : Je n’ai pas vraiment rencontré de difficultés majeures. Être une femme n’a jamais été un handicap pour moi, au contraire cela m’a donné accès à certains sujets.
Les foules ont été très changeantes en Égypte. Les 18 jours de l’occupation de la place Tahrir début 2011 se sont très bien passés. Les gens étaient ensemble. C’était l’endroit du Caire où l’on se sentait le plus en sécurité. Tout a changé le 11 février. En 2012, 2013, je ne photographiais plus trop les manifestations. C’était à certains moments très difficile de savoir qui est qui dans ces foules. Je pense notamment aux premières manifestations devant le palais présidentiel sous Mohamed Morsi. Ça ressemblait à un début de guerre civile entre pro-frères et révolutionnaires.
Je me suis aussi assez vite lassée de photographier les manifestations et j’ai cherché à comprendre ce qui changeait en profondeur dans la société égyptienne.
ÉA : Vous avez vécu des moments intenses, de grandes joies comme j'imagine, de grandes douleurs, de grandes peurs peut-être aussi. Est-ce que le fait de les regarder à travers un objectif constitue un filtre à toutes ces émotions, à toutes ces sensations ou bien est-ce que, au contraire, elles sont, par ce fait, exacerbées ?
PB : Je vis les choses avec la même émotion, aussi car je ne photographie pas tout le temps. Je passe parfois des heures avec les gens sans prendre une seule photo. La fabrication de ce livre et certaines publications ont par contre cet effet de filtre pour moi et me permettent de prendre une certaine distance tout en assumant la responsabilité de témoigner, de transmettre.
![]() |
| © Pauline Beugnies |
ÉA : Avez-vous été parfois surprise en regardant, par la suite, vos photos ? Les avez-vous trouvées plus fortes, conformes à ce que vous avez vécu ou en deçà de la réalité ? Avez-vous découvert des détails qui vous avaient, dans l'action, échappé ?
PB : Mes réactions se situent plutôt sur ce que sont devenus certains des protagonistes de mes images. Je pense par exemple à cette image d’Ahmed Douma abasourdi par la foule rassemblée le 25 janvier 2011. Quand j’ai appris qu’il était condamné à la prison à vie, j’ai directement été retrouver cette image dans mes archives pour la partager sur les réseaux sociaux.
ÉA : À l'occasion du 5e anniversaire de la révolution, vous publiez "Génération Tahrir". Avec, à vos côtés, le grand artiste de street art Ammar Abo Bakr et l'écrivain et journaliste Ahmed Nagy. Vous nous livrez un recueil de 120 photos et dessins avec un texte bilingue français-arabe : une collaboration parfaitement complémentaire entre la photo, le dessin et l'écrit ?
PB : C’était très important pour moi que ce livre soit ouvert. Je le pensais tel un dialogue. Il me semblait intéressant de proposer une autre forme de témoignage sur les évènements à travers les croquis d’Ammar Abo Bakr. Noémie Kukiel, artiste et graphiste, a imaginé comment ces deux formes d’expression pouvaient être réunies. J’ai ensuite proposé à Ahmed Nagy d’écrire un texte libre pour le livre. J’avais découvert son travail dans un article qui évoquait la nouvelle génération d’écrivains égyptiens en rupture avec les anciens. Ce qui faisait écho à un des thèmes centraux de mon travail sur le clash générationnel. Nous avons discuté du livre à plusieurs reprises et Ahmed y fait ses adieux à la jeunesse.
ÉA : Vous conjuguez ces trois moyens d'expression pour mieux expliquer que les jeunes ont été les premiers acteurs de Tahrir. Mais qu'en reste-t-il aujourd'hui ? Et comment qualifiez-vous, aujourd'hui, la liberté d'expression en Égypte ?
PB : Pour moi, la société égyptienne est toujours en mouvement sous la violente répression et la façade politique plombée. La bataille se joue ailleurs. Il s’agit de remettre en cause les carcans traditionnels qui régissent les relations sociales. D’ouvrir de nouveaux lieux culturels, d’espaces artistiques. De s’exprimer, de revendiquer par tous les moyens possibles.
Propos recueillis par Marie Grillot
Génération Tahrir, Pauline Beugnies, Editions Le bec en l'air






Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire