![]() |
| à g. : le temple d'Amada dans son emplacement d'origine à dr. : le déplacement sur rails ; le temple dans son emplacement actuel |
Bien qu’étant de dimension modeste, le temple d’Amada, situé à environ 180 kilomètres au sud du haut barrage d’Assouan, séduit le visiteur par l’harmonie de ses proportions. Champollion disait qu'il était le plus élégant temple de Nubie, notamment pour la qualité de ses reliefs peints.
Dédié à l'origine à Horus, puis voué successivement au culte d'Amon, d’Amon-Rê et Rê-Horakhty, il a été construit sous les règnes de Thoutmôsis III et Amenhotep II, et ensuite agrandi par Thoutmôsis IV (XVIIIe dynastie) qui voulut en faire son propre temple des millions d'années et compléta l’édifice en fermant la cour d’entrée et en y ajoutant une salle hypostyle de douze piliers. Sous le règne de Séthi Ier, un pylône (aujourd’hui disparu) paracheva la construction. Une partie importante du temple sera restaurée sous la XIXe dynastie par Ramsès II, l’édifice ayant beaucoup souffert sous le règne d’Akhenaton.
Au milieu du siècle dernier, ce temple sera auréolé d’une gloire pour le moins particulière. La construction du haut barrage d’Assouan et la montée des eaux du lac en amont ont eu pour effet de menacer sa survie, au même titre que celle d’autres sites archéologiques prestigieux. Dans le cadre d’une campagne orchestrée par l’Unesco, des opérations de sauvegarde gigantesques sont entreprises, notamment à Abou Simbel et Philae. Quatre temples sont démantelés et reconstruits dans des pays ayant apporté une contribution plus notable à cette "campagne de Nubie".
Au coeur de cette campagne, l’égyptologue Christiane Desroches Noblecourt joue un rôle de premier plan. Avec un épisode pour le moins savoureux, digne des romans de cape et d’épée. À la recherche de moyens financiers, précisément pour le sauvetage du temple d’Amada, elle annonce tout de go, sans en référer à quiconque : "La France le sauvera !" Puis de demander une audience au général de Gaulle, président de la République française, pour chercher à concrétiser une telle annonce sortie de son audacieuse spontanéité.
L’entrevue est mémorable : "Comment, Madame, s’indigne le général, comment avez-vous osé dire que la France sauverait le temple, sans avoir été habilitée par mon gouvernement ?" Jouant le tout pour le tout, sentant que le sol s’écroule sous ses pieds, "fichue pour fichue" comme elle le dit elle-même, Christiane Desroches Noblecourt répond par l’attaque : "Comment, Général, avez-vous osé lancer un appel à la radio, alors que vous n’aviez pas été habilité par Pétain ?" Le général de Gaulle sourit alors ("Il s’est mis à rigoler" confie même la "Grande Nubiade") et lui répond : "Vous avez gagné !"
Le chantier se déroulera dans des conditions techniques uniques et exemplaires. Pour sa mise en route, il est bon de souligner le rôle, souvent passé sous silence, joué par un intervenant dont la présence sera atténuée par l’aura de Christiane Desroches Noblecourt : le jésuite français Pierre Marie d'Audibert Caille du Bourguet (1910-1988), archéologue, égyptologue et historien de l'art paléochrétien, copte et byzantin. Il rappelle lui-même sa fonction dans une interview donnée en 1965 aux "Nouvelles de l'Institut catholique de Paris" : "En tant que secrétaire général adjoint du Comité français d'études pour la sauvegarde des Monuments de Nubie, je fus chargé de mettre en route l'opération. D'accord avec M. Massé, administrateur honoraire de l'École des Langues Orientales et avec Mme Desroches Noblecourt, conservateur en chef au Musée du Louvre, conseiller de l'Unesco pour le Centre de documentation archéologique du Caire, respectivement président et secrétaire générale de notre Comité, je me mis en rapport avec M. Trouvelot, inspecteur général des Monuments historiques de France, qui voulut bien accepter la direction artistique de l'opération."
Les rôles étant ainsi bien définis, et le financement, assuré de la manière que l’on sait, il reste à trouver une entreprise spécialisée dans une manoeuvre pour le moins délicate : hormis la partie antérieure du monument, seul élément pouvant être scié sans trop de dommages, transporter le temple sur un nouvel emplacement plus élevé de 65 m, à l’abri des eaux du lac Nasser, à quelque 2,5 km de son site d’origine. Le cahier des charges est très strict : étant donné la fragilité et la finesse de ses sculptures et de ses merveilleuses peintures restées intactes depuis trois millénaires, il n’est nullement question de découper en blocs le temple. Pesant 800 tonnes, celui-ci sera déménagé dans son intégrité, et non en "pièces détachées".
La société des Grands Travaux de Marseille (GTM), tout d’abord pressentie, s’est “retirée de l’affaire” pour cause d’offre trop élevée. Le gouvernement égyptien souhaitant une solution fiable pour fin décembre 1963 en raison de la montée des eaux, le père Pierre du Bourguet suggère de faire alors appel à la Société d'Entreprise Sainrapt et Brice, spécialisée dans le déplacement d'immeubles et d'usines.
"En trois semaines, rappelle le père jésuite, M. Brice put nous annoncer que, sans faire aucun bénéfice, il pouvait, pour une somme un peu supérieure à celle proposée primitivement par la France, se charger du déplacement du temple. Il concevait l'opération en deux parties : le démontage pierre par pierre du pronaos ; le transport du naos en un seul bloc sur rails au moyen d'un système de 13 vérins hydrauliques assurant la parfaite stabilité du temple au cours même de son déplacement par l'équilibre aménagé d'un vérin à l'autre. Il faut en effet noter que le moindre déséquilibre provoqué par exemple par un ressaut de terrain mal prévu pouvait être catastrophique autrement. L'étude fut faite conjointement par ses ingénieurs et par M. Trouvelot.
Le projet fut adopté d'enthousiasme par le gouvernement français, par la R.A.U. (qui, d'elle-même augmenta la somme et contribua à l'opération par sa firme Misr Concrete) et par l'Unesco.
C'est ainsi que placé sur une semelle de ciment et entouré de (béton précontraint), le temple était, le 15 décembre dernier [1964], placé sur rails et commençait son trajet millimètre par millimètre sur une pente montante devant l'amener 60 mètres plus haut à 2 km 600 de son site primitif, vers l'Ouest."
"Au préalable pour assurer la rigidité, est-il commenté dans un documentaire filmé relatant l’événement, on a dû cercler le temple comme 'un vulgaire paquet' et poser sous les fondations des poutrelles de béton. Il fallut couler trois poutres en béton transversales, poser trois vois ferrées, installer sous les poutres porteuses les 11 chariots à vérins hydrauliques qui soulèveraient le temple. Fin 1964, c’est le commencement du déplacement, la voie ferrée s’édifiant progressivement dans les sables, les pompes hydrauliques installées à l’arrière actionnant les vérins pousseurs. Centimètre par centimètre, le temple progresse. Le convoi parcourt 2,6 km pour atteindre le nouveau site 65 m plus haut, hors de portée des eaux… et le Nil occupe progressivement l’emplacement occupé primitivement par le temple."
Ainsi se termine "une des plus belles entreprises culturelles jamais réalisées par l’humanité".
André Malraux, avec le talent oratoire qu’on lui sait, conclut cette étonnante aventure humaine et technique en ces termes : "C’est le plus humble des ouvriers qui sauvera les effigies d'Isis et de Ramsès, qui te dira ce que tu sais depuis toujours, ce que tu entendras pour la première fois : “Il n'est qu'un acte sur lequel ne prévalent ni la négligence des constellations ni le murmure éternel des fleuves : c'est l'acte par lequel l'homme arrache quelque chose à la mort."
Marc Chartier
sources :
Le temple d'Amada
http://www.cathjack.ch/egypteetnubie2003/temple_amada.htm
https://www.wikiwand.com/fr/Temple_d'Amon_(Amada)





Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire