vendredi 19 février 2016

Abou Simbel menacé, Abou Simbel découpé, Abou Simbel déplacé et Abou Simbel libéré

Déplacement du grand temple d'Abou Simbel
Cliché : Reitz/Ullstein Bild, via Getty Images et mashable.com 

Le 22 mars 1813, le Suisse Johannes Ludwig Burckhardt, accompagné d'un guide, appelé Mohamed Abou Saad, redécouvre le grand temple d'Abou Simbel. Ce jeune homme a-t-il donné son nom au site Abou Simbel ? On le lit parfois. C'est au petit matin que les deux hommes arrivent près du temple de Nefertari, déjà connu : "Celui-ci s'ouvre à vingt pieds au-dessus de la surface des eaux et il est entièrement creusé dans la falaise rocheuse, presque verticale à cet endroit. Sa conservation est parfaite. La façade est décorée de six statues colossales debout." 
Les temples d'Abou Simbel - H. Horeau, Panorama d'Égypte et de Nubie

Burckardt poursuit ainsi son récit : "Ainsi que je le supposais, j'avais visité toutes les antiquités d'Ebsambal, et je m'apprêtais à remonter le ravin sableux de la même manière que je l'avais descendu. Par un heureux hasard, je fis quelques pas un peu plus loin, vers le sud, et mes yeux se portèrent sur ce qui est encore visible de quatre immenses statues colossales, taillées dans le rocher à une distance de quelque deux cents yards du temple (de Nefertari). Ces statues se trouvent dans un profond renfoncement creusé dans la colline, mais il est très regrettable qu'elles soient maintenant à peu près complètement ensevelies sous le sable que le vent fait ici couler de la montagne comme couleraient les eaux d'un torrent. L'une de ces statues a encore la totalité de la tête et une partie de la poitrine et des bras au-dessus de la surface du sable ; de celle qui la touche on ne voit presque rien, la tête étant cassée et le corps recouvert de sable jusqu'au dessus des épaules ; des deux autres, seules les coiffures émergent. Il est bien difficile de dire si ces statues sont assises ou debout..." 
Le grand temple d'Abou Simbel - H. Horeau, Panorama d'Égypte et de Nubie

Ce n'est que lors de son retour au Caire, en juin 1815, qu'il peut informer Henri Salt, consul général britannique, de la découverte des quatre colosses. Et quelle découverte ! Tout ce que l'Égypte compte de diplomates férus d'antiquités, de découvreurs potentiels, de mécènes, d'artistes, d'aventuriers… fera voile vers Abou Simbel : Henri Salt, Giovanni Battista Belzoni, Giovanni Athanasi, Henri William Beechey, Sir William Banks, Linant de Bellefonds, Bernardino Drovetti, Frédéric Caillaud, Robert Hay, Joseph Bonomi… Et bien sûr, Jean-François Champollion et ses argonautes, Karl Lepsius… Ce n'est que dans les années 1830 que l'on connaîtra enfin le nom exact du bâtisseur des temples : le pharaon Ramsès II.

Entre 1906 et 1908, James Henry Breasted, puis Wallis Budge du British Museum y viendront également. Dans le même temps, en 1906, la surélévation du barrage d'Assouan (le premier, l'ancien) est décidée avec le résultat fâcheux prévisible, celui d'inonder pendant une partie de l'année la Basse-Nubie. Le service des Antiquités, qui est alors dirigé par Gaston Maspero, confie à une commission internationale le soin de copier les textes contenus dans les temples nubiens ou gravés sur les rochers. Il donne à l'égyptologue Alexandre Barsanti, en qui il a totale confiance,: "la haute main sur tous les travaux de réparation ou même de reconstruction qui doivent mettre les monuments en état de résister à l'eau". 
Grand temple de Ramsès II à Abou Simbel

Les travaux débutent le 15 octobre 1907. Barsanti se charge du déblaiement et de la consolidation des monuments d'Abou Simbel. Il y a là un nettoyage formidable à faire, le sable descendant de la montagne venant s'accumuler devant la façade des spéos : plus de 120.000 mètres cubes de sable doivent être emportés et jetés au Nil. Des murs sont construits sur la montagne afin d'arrêter les sables et de les faire dévier de telle façon qu'ils ne se déversent plus sur l'esplanade. Une des statues colossales sculptées dans le rocher est tellement désagrégée à mi-corps que sa chute peut être considérée comme prochaine. Barsanti a le courage d'entreprendre la dangereuse opération de rétablir en maçonnerie de ciment toute la partie rongée et de garder ainsi intact l'aspect imposant de ce front de monument.

Le barrage surélevé sera inauguré le 28 décembre 1912. Mais en Égypte - peut-être plus qu'ailleurs - l'histoire se répète…

En effet, dès 1954, sous l'impulsion du président Nasser, le projet de construction d'un "Grand" barrage d'Assouan se concrétise, menaçant à nouveau la Nubie d'immersion. La prise de conscience - qui devient vite internationale, grâce notamment à l'Unesco - amène à la conclusion évidente qu'un tel patrimoine archéologique ne peut ni ne doit disparaître. En janvier 1955, le Département des Antiquités de l'Égypte envoie une mission d'experts en Nubie, alors que le Centre de documentation pour l'histoire de l'art et de la civilisation de l'Égypte ancienne, créé par Christiane Desroches-Noblecourt, et de nombreux instituts de différents pays mènent également des études. Au vu des rapports et conclusions, un plan de sauvegarde des monuments les plus importants est établi et un appel de fonds est lancé afin de le mener à bien. 

La grande campagne de sensibilisation, orchestrée internationalement, est couronnée de succès et les aides en provenance de divers états permettent le sauvetage des principaux monuments de Nubie. "L’Unesco réunit en octobre 1959 un groupe d’experts international qui dresse des listes de priorité pour les monuments à sauvegarder, en plaçant en premier Abou Simbel et Philae, affirmant que leur disparition serait 'une perte irréparable pour le patrimoine culturel de l’humanité'."
Déplacement des temples d'Abou Simbel
Cliché : Reitz/Ullstein Bild, via Getty Images et mashable.com 

Plusieurs méthodes de sauvetage des temples d'Abou Simbel sont étudiées. Celle qui est retenue est incroyable : elle envisage :  "leur découpage et leur remontage 65 mètres plus haut à l'abri des eaux" ! Dès mars 1964, un chantier colossal, et d'une certaine façon "pharaonique", débute. Le récit qui suit et les chiffres énoncés en donnent une idée : "Il fallut d'abord édifier une digue provisoire, puis retirer la roche encaissante, bien entendu sans explosifs. Le découpage des façades et des chambres demanda un renforcement préalable avec une résine spéciale (epoxy). Les blocs, en moyenne de 20 tonnes, atteignirent jusqu'à 30 tonnes pour les statues et les colonnes, dont les plans de découpage furent étudiés avec grand soin ; la plupart du temps, les blocs furent renforcés : on les munit de tiges destinées à faciliter les opérations de transport. Ce furent finalement 1.042 blocs qui durent être transférés : 807 pour le grand temple, 235 pour le temple de la Reine. On imagine les problèmes posés par les aires de stockage successives et ceux qui furent créés par le levage jusque sur le plateau, à 60 m au-dessus du site primitif. Cette nouvelle position fut préparée par évidement de la montagne. Pour reconstituer une falaise artificielle, on dut construire deux énormes dômes en béton armé dans lesquels les deux temples se trouvent actuellement, en quelque sorte enfermés, sans qu'aucun poids ne porte ni sur les murs ni sur les plafonds. Le remplissage de la montagne artificielle nécessita 330.000 m³. Ajoutons que le travail fut accompli au rythme de 24 heures sur 24, en plein désert, à 300 km d'Assouan, qu'on ne pouvait atteindre que par le fleuve ou en avion. La maintenance de plus de 3.000 personnes (200 techniciens, 1.700 ouvriers plus leurs familles) dut être assurée pendant plus de trois ans." 
Déplacement des temples d'Abou Simbel
Cliché : Reitz/Ullstein Bild, via Getty Images et mashable.com  

En septembre 1968, la reconstruction des temples d'Abou Simbel dans leur nouvel emplacement est terminée : ils dominent à nouveau le Nil pour une nouvelle éternité !

Lors de l'inauguration, René Maheu, directeur général de l’Unesco, s'adressera à Ramsès II, en le "tutoyant", mais avec des termes empreints de solennité et de respect : "Nous avons pieusement dressé ta gigantesque majesté et recomposé la suave beauté de ta reine avec l’escorte hiératique des divinités tutélaires… Grâce aux efforts de tous, te voici, sauf, prêt à reprendre, intact, sur la barque d’Amon, ton voyage au long des siècles vers le soleil levant de chaque lendemain."

marie grillot

sources :
http://unesdoc.unesco.org/images/0015/001548/154883eb.pdf
http://english.ahram.org.eg/NewsContentPrint/9/0/46243/Heritage/0/Egypts-pharaonic-temples-exhibited-abroad-relate-t.aspx
Leclant Jean, "Abou Simbel et la Nubie, vingt-cinq ans après", In: Comptes rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 130e année, N. 4, 1986. pp. 686-700.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/crai_0065-0536_1986_num_130_4_14439
http://www.persee.fr/docAsPDF/crai_0065-0536_1986_num_130_4_14439.pdf
http://whc.unesco.org/fr/activites/173/
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1062073.r=ruines%20paaysages%20egypte
http://unesdoc.unesco.org/images/0006/000642/064240fo.pdf
http://unesdoc.unesco.org/images/0006/000642/064240eo.pdf
https://ema.revues.org/3216
http://www.icomos.org/monumentum/vol17/vol17_2.pdf
http://mashable.com/2015/05/26/abu-simbel-relocation/
http://www.assemblee-nationale.fr/histoire/andre-malraux/discours_politique_culture/monuments_egypte.asp

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