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| Nov. 1996 - Copyright Hypogées (P. Chapuis/MAFB) |
Est-il besoin de présenter le grand égyptologue Alain Zivie dont les merveilleuses découvertes n'en finissent pas de nous faire rêver ? Quel parcours exceptionnel ! Après avoir étudié au lycée Champollion de Grenoble, il part vers Strasbourg, où, à 13 ans, il rencontre Jean Leclant qui y enseigne l'égyptologie à l'université. Rencontre déterminante car l'éminent professeur saura reconnaître la grande détermination de l'adolescent à devenir égyptologue, et il l'aidera ! À l'École pratique des Hautes Études de Paris, il a pour maîtres Georges Posener et Jean Yoyotte. Puis, il intègre l'IFAO sous la direction de Serge Sauneron, et enfin le CNRS… Dans le cadre de ses premières recherches, Jean Leclant l'accueille à Saqqara. Et c'est dans les sables de cette nécropole que, depuis 1975, il ne cesse d'œuvrer et de découvrir. En 1986, il fonde la Mission archéologique française du Bubasteion qu'il dirige encore aujourd'hui. À chaque saison de fouilles, les découvertes sont là. En 1996, il met au jour la tombe de Maïa, identifiée comme la “nourrice” de Toutankhamon. Il nous présente cette tombe, revenue sur le devant de l'actualité, car elle vient d'être ouverte au public. Il a accepté également de nous parler d'une autre découverte tout aussi extraordinaire, même si elle est restée plus "confidentielle" : la tombe de Thoutmes… Ce nom ne vous dit rien ? Vous ne l'oublierez plus désormais !
Égypte actualités : Saqqara, la nécropole de l'ancienne Memphis, a été "active" pendant plus de trois mille ans. Comment s'organise ce site immense qui s'offre à perte de vue et qui délivre des vestiges d'époques très différentes ?
Alain Zivie : Les spécialistes discutent beaucoup de ce point. Comment s’organise ce site et d’abord s’organise-t-il ou bien tente-t-on de l’organiser ? Je ne suis pas certain qu’il y ait jamais eu une organisation générale. Mais naturellement, il y a des paramètres qui changent en permanence, ainsi que des sortes de points fixes. D’abord, n’oublions pas que Saqqara, c’est Memphis, et que Memphis, ce fut toujours le centre de l’Égypte, “La balance du Double pays” comme on l’appelait aussi en égyptien. Memphis est un condensé de l’histoire du pays, de ses moments de réussite, de ses soubresauts, de ses déclins, et cela se ressent aussi dans sa nécropole principale de Saqqara.
Ensuite, n’oublions pas qu’à bien des égards, c’est le passé qui dicte sa loi en Égypte. Non seulement il est un modèle, quitte à être interprété et réinterprété, ce qui est dans l’ordre des choses humaines. Mais le passé est particulièrement prégnant dans un cimetière : tous ces défunts, tous ces monuments royaux, toutes ces chapelles funéraires, etc., sans même parler de la foule des fosses anonymes. Dès l’Époque archaïque, on a là un cimetière royal, au moins symbolique, puis très vite bien réel et spectaculaire avec ses complexes pyramidaux, entourés des sépultures des membres de la cour et des fonctionnaires. Pyramides et mastabas peuvent s’ensabler, s’endommager, s’affaisser, ils restent présents, comme reste présent en partie le souvenir des grands hommes du passé, les sages disparus. Avec le temps également s’installent les grandes nécropoles animales, souvent dans d’anciennes sépultures humaines, au moins en partie.
De plus, au pays de l’éternité, pour reprendre un cliché éculé, les inhumations ne sont pas éternelles. Non pas tellement sur le plan légal, comme pour ces concessions dites “perpétuelles” des cimetières parisiens, qui ne le sont pas vraiment ; mais parce que les générations nouvelles veulent de la place et n’hésitent pas en faire, surtout quand elles en ont le pouvoir et les moyens.
ÉA : Sur le site du Bubasteion, sanctuaire de la déesse Bastet, que vous fouillez depuis x années, vous avez trouvé tout d'abord des milliers de momies de chats. Qu'est-ce qui vous a alors encouragé à persévérer ? Vous pressentiez que les sables livreraient d'autres secrets ?
AZ : Il est vrai que s’il y a eu effectivement au cours des siècles des milliers de chats inhumés là, ceux-ci ont en fait subi toutes les avanies possibles : celles du temps, de l’eau, du feu et des hommes, et cela bien avant que nous n’arrivions. Nous avons donc mis au jour ou rencontré d’innombrables inhumations, très souvent sous forme d’ossements, de bandelettes et de restes divers. C’est que le cimetière de Memphis était aussi devenu, en particulier au premier millénaire, un immense cimetière pour animaux dits sacrés, en fait associés à des divinités qui avaient leur temple sur le site, comme justement Bastet dans le temenos du Bubasteion. Ces chats du Bubasteion, qui ont fait les délices des pilleurs et des fabricants d’engrais, ont masqué le reste, mais seulement pour ceux qui ne voulaient pas voir ou au moins accepter d’aller voir. Le reste, c’est-à-dire l’histoire antérieure du site et les hypogées du Nouvel Empire, qu’ils aient été transformés en catacombes pour félins ou non.
Quant à moi, même si je n’ai jamais négligé cet aspect essentiel du site et de son histoire, loin de là, j’ai eu dès le début un autre but, que je n’ai jamais caché, celui d’”explorer” et de fouiller dans certains cas les tombeaux ignorés ou méconnus du Nouvel Empire qui se trouvaient là. À commencer par le premier d’entre eux, dans lequel j’avais pénétré pour la première fois en 1976, celui du vizir et père du dieu (entre autres) ‘Aper-El (transcription usuelle, pour des raisons liées à la phonétique et à l’écriture hiéroglyphique, d’un nom qui était plutôt ‘Abdi-El ou ‘Abdiel). Mais les chats étaient là, en maints endroits du site, et il faudrait faire avec. Ce fut en quelque sorte le prix à payer, un prix passionnant, mais prenant. Certes, j’ai cru comprendre que cela prêtait à sourire parfois, du moins ceux qui ne savaient pas voir derrière ou sous ces chats, ou qui jugeaient que ces hypogées étaient secondaires et de toute façon perdus pour la science.
ÉA : Ces tombes des XVIIIe et XIXe dynasties que vous avez découvertes prouvent que Thèbes n'était pas - à part l'épisode amarnien - l'unique nécropole des dignitaires du Nouvel Empire ? Comment l'expliquez-vous ?
AZ : Je vous remercie de bien souligner ce point essentiel sous cette forme ironique, en feignant de vous en tenir au discours traditionnel dont l’invalidité est prouvée depuis longtemps, même si on l’entend et on le lit encore ici et là, en particulier dans le monde du tourisme, ce qui est pratique pour l’organisation des voyages : l’Ancien Empire à Memphis, le Nouvel Empire à Thèbes et l’Époque Tardive et Gréco-Romaine avec les grands temples situés entre Thèbes et Assouan… Non, bien entendu, ce n’est même plus la peine de rappeler que depuis une quarantaine d’années les travaux des missions archéologiques ne cessent de confirmer que les plus grands dignitaires d’Égypte étaient aussi et souvent même d’abord inhumés à Memphis, donc essentiellement à Saqqara. Un jour sans doute, les visiteurs peu au fait de ces questions en viendront à s’étonner quand on leur parlera de l’Ancien Empire à Saqqara, en disant qu’ils pensaient que Saqqara était surtout un site du Nouvel Empire. J’exagère un peu certes, mais soyons patients…
Vous mentionnez dans votre question “l’épisode amarnien”. Je vous avoue que je ne suis pas un grand adepte de cette dénomination. Sans vous faire en aucune manière un procès d’intention, qualifier d’épisode cette période de l’histoire du Nouvel Empire est un peu une manière de la disqualifier, d’en faire quelque chose qui sort de la norme, un peu comme l’ont fait les archivistes historiographes égyptiens eux-mêmes très tôt après la fin de cet “épisode”. En même temps, l’appellation “épisode amarnien”, à cause de l’ambiguïté du terme “amarnien” (à la fois le nom de la ville d’Akhetaton et par dérivation, celui des divers aspects de cette période, religieux, artistiques, etc.), en fait une période trop liée à un seul lieu, aussi central qu’il fut. Or, cela peut avoir de graves conséquences pour l’approche historique de cette période : on n’a déjà que trop tendance à considérer que tout se passe à Akhetaton et que le reste, mis à part Thèbes, mais en contrepoint en quelque sorte, ne compte guère. Or, le reste, c’est aussi et beaucoup Memphis et donc Saqqara.
Et voilà comment on retrouve votre question un peu ironique ou plutôt faussement naïve. Si tout se passe à Amarna/Akhetaton durant “l’ épisode amarnien”, si même Thèbes est délaissée par les dignitaires qui ne rêveraient plus que de mourir et se faire inhumer à Amarna, alors effectivement, on se demande ce que Saqqara aurait à nous apporter : tout au plus quelques hauts fonctionnaires locaux sans doute. Mais c’est exactement le contraire. Que ce soit dans l’immédiat pré-Amarna, durant l’ “épisode amarnien” ou dans l’immédiat post-Amarna, Memphis tient une place essentielle et s’il fait bon y vivre d’après ce qu’on lit dans des lettres contemporaines, “une belle sépulture dans l’escarpement (dehenet) de ‘Ankhtawy”, ou “à l’ouest de Memphis” est alors, très logiquement, une chose enviable.
ÉA : En 1996, vous découvrez la tombe de Maïa, mère nourricière de Toutankhamon. Est-ce que l'on en croit ses yeux lorsque l'on découvre, sur les murs d'une hypogée de Saqqara, le cartouche de l'enfant roi ?
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AZ : Vous savez, ce que l’on ne comprend pas toujours, a fortiori chez ceux qui sont loin de la recherche, c’est qu’un égyptologue véritable est d’abord un chercheur, un chercheur scientifique. Or, un scientifique observe, étudie, analyse, établit des hypothèses de travail, induit, etc. Et il ne craint pas de tenir également compte de son intuition, fruit de la réflexion, du rêve et de la connaissance. Alors, sauf hasards éventuels, ce qu’il trouve, il l’a cherché. Souvent, il ne trouve pas exactement ce qu’il cherchait ; ou du moins ce qu’il trouve ne correspond pas exactement à l’image qu’il se faisait. Et c’est bien, c’est même mieux ainsi. D’autre part, l’importance de la découverte est souvent proportionnelle aux efforts dépensés et au temps consacré. La recherche, la vraie, est longue et difficile ; elle exige parfois de prendre des risques de toute sorte.
Alors, il est vrai que ce fut un moment exceptionnel que ce jour de novembre 1996, quand on se retrouva face à ce relief à demi disparu et à demi conservé, avec le visage du très jeune roi et son cartouche, avec cette femme qui lui faisait face, ces profils si ressemblants, ces regards qui se fixaient l’un dans l’autre. Mais ce qui faisait à mes yeux tout le prix de ce moment-là, c’était la confirmation, avec cet hypogée et d’autres progressivement mis au jour dans la même période, que j’avais eu raison d’entraîner la Mission Archéologique Française du Bubasteion plus à l’ouest. Je l’avais fait pour oublier autant que faire se pouvait les écoulements destructeurs du rest-house des Antiquités, là-haut à l’angle de la falaise, et surtout pour confirmer par les faits ce qui m’apparaissait de plus en plus évident : il y avait là, au Bubasteion, des sépultures essentielles pour notre connaissance de la Période Amarnienne au sens large, et non pas seulement la tombe de ce personnage au nom “étranger”, ‘Aper-El ou plutôt ‘Abdiel ; un vizir et père du dieu tout de même, père d’un général en chef, dont la tombe commune contenait encore un ensemble funéraire magnifique, bien que très endommagé. Tout cela à cheval sur les règnes d’Amenhotep (Aménophis) III et d’Akhénaton.
Oui, avec cette révélation de Toutânkhamon et Maïa, on avait une confirmation éclatante qu’il valait la peine de faire tout cela, que les observations de terrain, les lectures et la réflexion avaient bien abouti à quelque chose de considérable. Et pourtant, il faudrait encore bien des campagnes et des années pour arriver à donner tout son sens à cette tombe. Car ma préoccupation constante a toujours été d’identifier les propriétaires de ces tombes et de restituer un peu de ce qu’ils furent, et donc en l’occurrence de comprendre qui était cette dame Maïa. D’abord en quelque sorte en “cherchant l’homme”, pour changer un peu du trop fameux “Cherchez la femme”. Car Maïa était la menat nesou, la “nourrice” ou plutôt la mère nourricière du tout jeune roi. Elle devait donc être l’épouse d’un haut dignitaire, pensais-je en bon égyptologue ; comme par exemple Tiy, la femme du futur roi Aï, qui fut la “nourrice” de Néfertiti. Cela prit du temps, le temps de la mise au jour complète de la chapelle, avant que ne s’imposât définitivement ce fait si simple : Maïa n’était pas figurée dans cette tombe en tant qu’ “épouse de” car cette tombe était tout simplement sa tombe ; et quelle tombe, quels reliefs, quelles inscriptions !
Alors, c’est vrai, ce fut quelque chose de particulier, d’émouvant et de jubilatoire à la fois, que ce moment-là. Mais il fallait en même temps explorer ce qui était explorable, s’occuper des mesures de sécurité et de protection, tant d’autres choses urgentes dans l’agitation de ce bel après-midi d’automne memphite. Alors, la joie restait d’abord intérieure ou intériorisée, elle était éminemment personnelle et elle le demeure. Mais très vite aussi, je compris que si mon travail était toujours largement associé aux “matous”, j’allais aussi désormais devenir l’inventeur de “la nounou de Toutânkhamon”. Cette dénomination plutôt dépréciative dénotait un certain mépris pour la belle fonction de nourrice. De plus, elle ne correspondait pas à la réalité qui se cachait derrière cette tombe, comme je le pressentais et comme je le compris progressivement en préparant sa publication.
ÉA : Quelles sont les grandes révélations de cet hypogée ? Un sarcophage ? Une momie ? Des scènes ? Des textes ? Qui était Maïa ? Des certitudes sur son identité, son rôle, ses liens avec la famille amarnienne ? Ou ce sont encore et surtout les interrogations qui se multiplient ?
AZ : Que de questions ! Mais vous avez raison de les poser et je vais essayer d’y répondre d’une manière synthétique. En fait, cela nous prit plusieurs saisons pour fouiller entièrement cette tombe et le travail s’est donc étendu sur plusieurs années. Je passerai sur les difficultés en me contentant simplement de souligner trois points. Maïa fut une aventure menée conjointement par la Mission Archéologique Française du Bubasteion (MAFB) et nos partenaires (inspecteurs, spécialistes et techniciens) du Conseil Suprême des Antiquités d’Égypte (le CSA, maintenant le Ministère d’État des Antiquités). Ensuite, nous avons affronté des difficultés et des risques techniques que nous n’aurions pu surmonter sans l’aide très concrète de nos amis du BTP travaillant au chantier du métro du Caire et au tunnel d’El-Azhar. Enfin, il fallait aussi, au fur et à mesure, préserver, protéger et même “restaurer”, dans quelques cas, les parois, les plafonds, les reliefs et les piliers. Ce fut un travail indispensable, lent et minutieux qui prit beaucoup de temps, mené par l ‘équipe de spécialistes de la mission et ceux du CSA. À ceux-ci comme à tous ceux qui ont travaillé dans cette tombe, il faut rendre un hommage sincère et appuyé : l’Égypte et l’égyptologie leur doivent beaucoup.
Parallèlement, au fur et à mesure des découvertes, il y a eu l’étude : tenter de comprendre les implications de cette tombe, tout en préparant sa publication une fois qu’elle aurait été entièrement mise au jour. Elle avait en effet été réaménagée, des siècles après Maïa, pour être utilisée comme lieu d’inhumation pour des Memphites de la Troisième Période Intermédiaire et comme catacombes pour chats. L’accès aux niveaux inférieurs avait été clos et nous fûmes les premiers à y pénétrer depuis l’antiquité. Il s’agissait d’un appartement funéraire de la XVIIIe dynastie, mais il avait été “squatté” au cours des siècles par des hommes et des chats qui n’avaient sans doute que peu d’intérêt pour l’ “intermède amarnien”. Nous avons même découvert, parmi les chats, les restes (un squelette, jadis momie) d’un lion, un fait pratiquement unique dans les annales. Mais en revanche, point de Maïa, ni même les traces d’une ancienne inhumation de celle-ci ! Pourtant, un fragment de vase canope la mentionnant et portant en outre le titre de grande du “harem” a été découvert à l’extérieur de la tombe.
Que s’est-il passé ? Du matériel a-t-il été préparé, mais n’y a-t-il finalement pas eu d’inhumation ? Ou bien y a-t-il eu inhumation, puis “nettoyage” complet avec les réutilisations tardives ? Ou bien encore a-t-on décidé, peu après l’inhumation, de transporter la défunte ailleurs, quitte à abandonner une partie du matériel funéraire ? Poser ces questions, c’est naturellement laisser l’esprit travailler et c’est légitime pour le chercheur. Mais c’est aussi périlleux parce que cette période est l’objet, de la part de ses spécialistes, de tant d’hypothèses, de théories, de contre-théories, d’interprétations et de réinterprétations, que l’on pourrait presque parler d’une spécialité à l’intérieur de l’égyptologie : l’ “amarnologie”. Or, les “amarnologues”, aussi brillants et enthousiastes soient-ils, ont tendance, par la force des choses, à utiliser les mêmes matériaux, les mêmes données depuis des années, voire des décennies. Et naturellement la tombe de Toutânkhamon est à cet égard un ensemble majeur, quoique frustrant. Ils prennent alors le risque de rester dans des découvertes virtuelles, coupées du réel que sont le terrain et la fouille. Cela d’autant plus qu’ils considèrent que seuls comptent vraiment Thèbes (et si possible la Vallée des Rois) et Akhetaton.
Personnellement, je reste souvent sceptique ou en tout cas prudent devant les théories et hypothèses qui fleurissent au gré des interprétations et réinterprétations. La subtilité et la science de leurs auteurs ne suffisent malheureusement pas toujours à démontrer et à prouver ce qu’ils avancent, d’autant plus qu’ils doivent parfois changer d’avis en fonction de nouvelles données ou de nouvelles démonstrations. C’est un monde un peu clos en somme, qui espère du nouveau, mais a du mal à le reconnaître lorsqu’il survient, surtout quand la nouveauté peut venir d’ailleurs que des sites traditionnels, et lorsqu’elle peut se révéler difficile à admettre.
Quant à moi, je ne suis pas la même démarche, car je pars de données nouvellement mises au jour que l’on ne saurait écarter d’un revers de main. Avec mon équipe, nous avons en effet découvert des tombes majeures de personnages majeurs de cette époque. Or, si j’ai été heureux de faire ces découvertes en elles-mêmes, j’ai depuis toujours voulu en même temps leur donner leur sens, tout leur sens. Cela et aussi essentiel pour moi, en tant que chercheur et historien, que le travail archéologique. C’est la seconde partie du travail, celle qui donne son sens à la première. Donc, en l’occurrence, j’ai toujours voulu identifier les destinataires de ces tombes, comprendre qui ils étaient, quel rôle ils ont joué dans leur époque. Les tombes sont certes souvent d’un intérêt archéologique et artistique exceptionnel. Mais cela n’est pas suffisant et risque même de masquer l’essentiel, à savoir qu’elles ont aussi une portée historique à travers la personne de leurs propriétaires, particulièrement celles qui coïncident avec la Période Amarnienne au sens large. J’ai donc voulu comprendre cette portée pour la tombe de Maïa en particulier (mais pas seulement) et pour cela examiner ma “patiente” sans préjugés, sans vision préconçue de la fin d’Amarna, cette période de crise qui finit par se résoudre avec le retour à Memphis. Et surtout, toujours le faire à partir de la tombe, de ses reliefs, de ses inscriptions et de ses incroyables idiosyncrasies, si je puis employer en l’occurrence ce terme (sinon disons simplement ses particularités, même si le terme est un peu faible).
C’est ainsi que j’en suis venu progressivement à déduire (pas juste “supposer” ou “croire” : déduire !) l’identité de cette Maïa qui semblait d’abord surgir de nulle part. Il fallait se replacer dans le contexte politique violent de l’époque. Tout montrait qu’elle avait été une personne éminente d’un régime en pleine crise et d’un palais royal en pleine déroute. Compte tenu de la réaction anti-Akhénaton, il avait fallu se montrer discret sur cette personne récemment encore très en vue car elle ne devait pas ou plus être très bien vue désormais, et tout changeait très vite. Or, elle avait visiblement été un lien entre le règne d’Akhénaton et le règne de Toutânkhamon. Elle avait été une sorte de régente (et même brièvement pour une reine) durant l’enfance du jeune roi. Elle avait été son Isis et il avait été son Horus, comme il est dit dans une inscription de la tombe, leur Osiris à tous deux ayant été le roi défunt. Assise sur le trône avec l’enfant sur les genoux lors du couronnement de celui-ci, elle lui transmet la royauté à travers l’allaitement, réel ou symbolique. Sur un autre relief, les douze grands du royaume sont derrière le roi (analogues aux douze grands que l’on voit dans la célèbre tombe 62 de la Vallée des rois…) et lui rendent hommage à elle, elle qui fait face au roi. C’était donc un chaînon essentiel et non pas secondaire. Or, on peut la reconnaître, cette femme, même si sa filiation et son nom complet d’autrefois n’apparaissent pas (et comment eût-ce été possible en ce temps d’abolition du passé récent ?). C’était une éminente membre de la famille royale : Mértaton, la fille aînée d’Akhénaton et Néfertiti, la sœur ou demi-sœur de Toutânkhamon, et la sœur de la femme de celui-ci. Par les “Lettres d’Amarna” (qui la nomment Mayati), on sait du reste quelle place importante elle en était venue à tenir.
Comprenons-nous donc bien, il ne s’agit pas ici d’une “théorie” ou d’une “hypothèse”, une de plus sur cette période. Il s’agit d’une démonstration à partir d’une “source” nouvelle. Et cette source, c’est justement cette tombe exceptionnelle, par son existence même et par ce qu’elle nous apprend. Il s’agit ici de prendre pleinement en compte la tombe Bubasteion I.20 (Maïa), un monument majeur pour la fin de la Période Amarnienne. Certes, on peut regretter qu’il en soit ainsi, que cette tombe ait surgi dans le réel, et préférer l’entre soi confortable de l’ “amarnologie” spéculative. D’ailleurs, comme tout cela peut paraître incroyable, il peut alors être tentant de faire comme si cette tombe n’avait jamais existé ou comme si sa destinataire avait été quelque charmante nourrice, inconnue jusqu’alors et sans réelle importance. Mais une telle position va devenir de plus en plus intenable avec le temps, d’autant plus qu’il faut bien aussi prendre en compte un petit hypogée mitoyen : la tombe Bubasteion I.19 de Thoutmes, découverte le même jour que celle de Maïa.
Propos recueillis par marie grillot
Nous retrouverons bientôt Alain Zivie. Il a en effet accepté de nous présenter cette autre grande découverte : la tombe de Thoutmes…
Copyright A. Zivie
Pour plus d’informations et de détails, voir la publication de la tombe :
Alain Zivie, La tombe de Maïa, mère nourricière du roi Toutânkhamon et grande du harem. Plans de P. Deleuze, dessins de W. Schenck, photographies de P. Chapuis, C. Fritz et G. Tosello. Les tombes du Bubasteion à Saqqara I, Toulouse, 2009.
www.hypogees.org
Deuxième partie de l'interview, cliquer ICI





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