samedi 2 janvier 2016

"Portrait du Fayoum" : Dans le regard d'une jeune fille de 2000 ans

Portrait d'une jeune fille (portrait dit "du Fayoum") - peint à l'encaustique sur une planche de tilleul - époque romaine - Ier siècle (50 - 70 ap. J.-C.)
provenance ancienne inconnue - Collection du Major R.G. Gayer-Anderson et T.G. Gayer-Anderdon
donné en 1943 à la National Gallery - n° 5399 - déposé en 1994 au British Museum - EA74719
photo © The Trustees of the British Museum

Le bois s'est fendu en plusieurs lignes verticales, la peinture s'est estompée, évanouie parfois, les couleurs se sont ternies, seul l'or a conservé une partie de son éclat… 

"Une grande partie du fond grisâtre est perdue. Il y a des impressions de textiles sur le nez et le front de la figure. Des traces de bandelettes de momie apparaissent sous la forme d'une ligne diagonale dans le coin inférieur droit" précise le British Museum. 

Si les années ont marqué ce portait, lui ont porté atteinte, la douceur de cette jeune fille de 2000 ans demeure, et sa tristesse capte notre regard.

Sa tête est ceinte d'une fine couronnes de feuilles teintées d'or. Elle est posée sur ses cheveux bruns, frisés, qui semblent séparés par une courte raie médiane puis attachés à l'arrière. Quelques mèches ou tresses passent derrière l'oreille gauche et retombent sur l'épaule. Le front est partiellement dégagé.

Les grands yeux sont animés d'un iris large et sombre, presque noir. Le petit point de peinture blanche que l'on y trouve habituellement, qui semble donner vie à ces portraits du Fayoum est absent, ou a disparu. Les cils supérieurs sont courts et bien dessinés, alors que ceux de la bordure inférieure de l'oeil sont peu marqués. Les sourcils, relativement fins, ont une courbe très élégante. De leur base, démarre le nez, qui est fin et semble très légèrement busqué.

Les lèvres, d'un rouge tendre, sont charnues et joliment dessinées. Le doux modelé de la lèvre supérieure est rehaussé d'un trait fin de peinture plus claire qui en souligne le contour. Les sillons qui relient le nez aux lèvres sont eux aussi marqués par ce même trait plus clair. Le menton contribue à accentuer la forme plutôt ronde de ce visage aux joues pleines.

Le temps a terni la couleur de la peau qui désormais se décline en un camaïeu allant du rose à l'ocre, du blanc au brun.

Le cou, d'un ton plus contrasté, est orné d'un ruban brun ou pourpre foncé auquel est accroché un bijou en or. Ce cordon est vraisemblablement "assorti" aux vêtements qui sont ainsi décrits par le British Museum : "La jeune fille porte une tunique rouge foncé et un manteau bleu-vert et peut-être une étole bleu-noir avec des pompons reposant sur son épaule droite. On remarque les traces d'un clavus violet sur le côté droit de la tunique."

Cette jeune fille, qui nous regarde, et que nous regardons, a vécu dans le Fayoum au cours du Ier siècle ap. J.-C. Que lui est-il arrivé pour qu'elle soit si tôt enlevée à l'affection des siens ? Quel mal sournois l'a rongée, ou quel malheur soudain a mis fin à sa vie ?

Elle appartenait très certainement à une classe aisée car seuls les plus fortunés pouvaient s'offrir des rituels funéraires de qualité. À cette époque, après avoir été grecque, l'Égypte est devenue romaine… et cosmopolite : Égyptiens, Grecs et Romains, se mêlent. Les nouveaux "maîtres du pays" ont adopté les coutumes funéraires de l'Égypte pharaonique et les Romains ont introduit l'art du portrait.
Portrait d'une jeune fille (portrait dit "du Fayoum") - peint à l'encaustique sur une planche de tilleul - époque romaine - Ier siècle (50 - 70 ap. J.-C.)
provenance ancienne inconnue - Collection du Major R.G. Gayer-Anderson et T.G. Gayer-Anderdon
donné en 1943 à la National Gallery - n° 5399 - déposé en 1994 au British Museum - EA74719 photo © The Trustees of the British Museum

Peint du vivant du modèle, le portrait était, lors de la momification, placé sur le visage du défunt (ou parfois déposé tout à côté). Il arrive qu'il soit peint sur une toile de lin, mais le support est, le plus souvent, une planche de bois (tilleul, figuier, cèdre ou sycomore) qui a été préalablement lissée et enduite. L'esquisse est ensuite exécutée en rouge ou en noir. "Puis le portrait était réalisé au moyen de pigments minéraux et végétaux liés avec de la cire chauffée (encaustique), ce qui permet un travail lent et minutieux se traduisant par de petites touches rapprochées pour le visage, le cou et la coiffure, le vêtement étant en revanche traité à larges coups de brosse." 

La "détrempe" qui utilise un liant à base de gomme végétale est également utilisée. "Elle donne un caractère plat et graphique au portrait et traduit le modelé par un réseau de fines hachures entrecroisées." Parfois, les deux techniques sont conjuguées à bon escient par le peintre. Les couleurs généralement utilisées sont le blanc, le noir, le rouge, deux ocres. La feuille d'or est souvent appliquée, parfois dans les cheveux, parfois en couleur de fond et toujours pour rendre l'éclat des parures et bijoux. 

Ce portrait est peint "à l'encaustique", sur une planche de tilleul, d'une hauteur de 28,7 cm et d'une largeur de 19,3 cm, dont le fond a viré au gris. 

Il provient de la collection du major britannique Robert Grenville (dit John) Gayer-Anderson (1881-1945). Médecin et orientaliste dans le Royal Army Medical Corps, il est détaché auprès de l'armée égyptienne en 1906. Pris de passion pour la civilisation pharaonique, pour les arts islamique et copte, il en vint à considérer l’Égypte comme son pays d’adoption. Sa brillante carrière militaire, ainsi que les soins qu'il prodigua au roi Farouk, lui valurent, en 1924, de recevoir le titre honorifique de pacha.
Robert ("John") Grenville Gayer-Anderson, chirurgien et collectionneur, major et pacha
 (Listowel, Ireland, 29-7-1881 - Lavenham, Sufffolk, 16-6-1945)

Grand amateur d'art, il exposa tout d'abord ses collections dans un appartement de Sharia Adly, puis à Gezira House à Zamalek. En 1935, le service des antiquités lui donna l'autorisation de les présenter dans la "Bayt Al-Kritliyya" qui venait d'être restaurée et qui offrait ainsi un cadre magnifique. Il s'installera dans cette demeure ottomane du XVIIe siècle en 1937, avec son épouse et son petit-fils. Il la meublera et la décorera dans le style oriental et "annexera" la belle maison voisine "Amina Bint Salem" du XVIe siècle, ce qui lui permettra d'augmenter le nombre de salles d'exposition…

Il ne pourra cependant en profiter très longtemps car la Seconde Guerre mondiale le rappellera en Angleterre. Il ne reviendra qu'une seule fois, en 1944, pour finaliser la présentation des collections et organiser les modalités du legs de ses biens (statuettes, bijoux, poteries, tapis, meubles,…)  à l'Egypte. Les maisons devinrent alors le "Gayer Anderson Museum", ouvert au public.

Il rapportera cependant au Royaume-Uni certains artefacts qu'il avait acquis au fil de ses années passées au bord du Nil. Parmi les plus connus figure le "Gayer-Anderson Cat" qu'il donnera, en 1939, au British Museum (EA 64391) … Ainsi que ce ravissant portrait, offert en 1943, à la National Gallery (n° 5399) et qui, en 1994, sera déposé au British Museum (EA74719).

marie grillot

sources :
mummy-portrait
https://www.britishmuseum.org/collection/object/Y_EA74719
Susan Walker, M.L. Bierbrier, Ancient Faces : Mummy Portraits from Roman Egypt, British Museum Press, 1997, Metropolitan Museum of Art, 2000, n° 13, p. 40
https://books.google.fr/books?id=t9RM6G-nHOoC&printsec=frontcover&hl=fr&source=gbs_ge_summary_r&cad=0#v=onepage&q&f=false
Jean-Christophe Bailly, L'apostrophe muette - Essai sur les portraits du Fayoum, Hazan, Paris, 1997
Marie-France Aubert, Roberta Cortopassi, Portraits de l'Égypte romaine, Paris, Réunion des musées nationaux, 1998


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