mardi 5 janvier 2016

Le second obélisque du temple de Louqsor : une histoire de Marseille

Le temple de Louqsor dont les deux obélisques ont été donnés à la France par Méhémet Ali le 28 novembre 1830
Aquarelle de David Roberts (1796-1864)

"Dès le règne de Louis XVIII (1815-1824), les autorités françaises négocient avec Méhémet-Ali pour acquérir l'un des obélisques de Thoutmosis III installés à Alexandrie et surnommés les Aiguilles de Cléopâtre." Mais lorsque Champollion, après les avoir examinés "in situ", arrive à Thèbes et découvre les obélisques du temple de Ramsès II, il estime qu'ils sont de qualité bien supérieure et plus dignes d'intérêt ! Et il ne se privera pas de l'écrire, à plusieurs reprises, afin d'amener le gouvernement à se rallier à son avis. Le 25 mars 1829, il ré-affirme ainsi sa préférence : "Je reviens encore à l’idée que, si le gouvernement veut un obélisque à Paris, il est de l’honneur national d’avoir un de ceux de Louxor (celui de droite en entrant), monolithe de la plus grande beauté." Puis, le 4 juillet 1829, il se montre déterminé, voire même entêté  : "Les pauvres obélisques d’Alexandrie. Ils me font pitié depuis que j’ai vu ceux de Thèbes. Si on doit voir un obélisque à Paris, que ce soit un de ceux de Louxor."
Façade du temple de Louxor, vers 1800 Aquarelle de François-Charles Cécile (1766-1840). © RMN-Grand Palais (musée du Louvre)/Les frères Chuzeville Les deux obélisques ont été donnés à la France par Méhémet Ali le 28 novembre 1830

L'avis de Champollion est finalement entendu par le roi : diplomates négociateurs entrent alors en action… "Le 6 février 1830, pour négocier la cession des obélisques de Louxor, une ordonnance royale nomme le baron Taylor, commissaire du roi auprès du vice-roi d’Égypte." Il est reçu en audience par Méhémet Ali le 31 mai. Dès le 3 juin, celui-ci donne son accord officieux - confirmé officiellement le 29 novembre 1830 - pour le don à la France des deux obélisques de Louqsor.

L'obélisque de droite, après un long et périlleux transport est érigé place de la Concorde le mardi 25 octobre 1836. Quant à son jumeau, qui se souvient aujourd'hui qu'il manqua prendre la route de Marseille ?

Ce pan d'histoire, demeuré peu connu, prend place en 1834 et il est raconté de manière fort documentée par M. l'abbé Arnaud d'Agnel dans "Marseille et le second obélisque de Louqsor".
Temple de Louqsor - Vue du pylône avec les colosses et l'obélisque est
Aquarelle d'Hector Horeau (1837-1839 ?) - Copyright © Griffith Institute, University of Oxford

Adolphe Thiers (qui présidera la France de 1871 à 1872) est alors ministre de l'Intérieur. Originaire de Marseille, il n'oublie pas la ville qui l'a vu naître, et il estime que ce second obélisque y aurait une bien belle place ! Ainsi peut-on lire : "M. le Ministre de l'Intérieur, ayant pensé qu'un obélisque suffisait à l'embellissement de la capitale, a conçu le projet de doter la ville de Marseille de celui qui reste à Louqsor et qui appartient à la France. Il avait à choisir entre plusieurs villes, mais il a jugé qu'un monument égyptien devait servir de préférence à l'ornement d'une ville dont la haute prospérité, toujours croissante, est due, en partie, à ses relations avec l'Égypte, et que cette concession serait accueillie comme une faveur."

Aussi demande-t-il à M. Le Lorrain - celui-là même qui a été chargé de ramener le zodiaque de Denderah en France - d'étudier l'affaire et de chiffrer les coûts d'enlèvement et de transport. Dans son courrier du 10 mai 1834 à M. le Préfet, Le Lorrain annonce : "Ainsi, lorsque l'obélisque de Paris aura coûté, après son débarquement, plus d'un million, je prends l'engagement de faire la même opération pour 450.000 fr., différence énorme que vous concevrez facilement, lorsque je vous aurai dit que mon opération, faite en temps opportun, ne durera pas plus de neuf à dix mois, tandis que celle faite par les agents du Gouvernement a duré plus de trois ans..."

Et de continuer : "Je me chargerai aussi de l'édification de l'obélisque, sur le lieu qui me sera indiqué et préparé à cet effet, mais comme cette opération sera beaucoup plus délicate que l'autre, j'adjoindrai à mes travaux l'architecte de la ville, M.Chasseriau, auquel j'ai donné communication de mes plans et qui consent à me seconder."

Délibération du Conseil Municipal de Marseille, du 23 mai 1834,
concernant l'édification, dans la ville, du second obélisque du temple de Louqsor 

Les réunions, débats et discussions au sein du conseil municipal seront nombreux et les élus devront se prononcer sur l'une de ces deux options : "Acceptez-vous ce don par lequel notre cité s'enrichirait d'un monument qui, déjà dans la pensée de tous, a si bien trouvé sa place à l'extrémité de l'admirable percée que nous devons au génie de notre grand Puget, monument qui attirera dans nos murs la curiosité de contrées environnantes, monument qui sera visité, n'en doutez pas, par toute l'Europe méridionale ?" ou bien : "Faut-il au contraire le répudier et nous qui parlons toujours d'avenir et de magnifiques entreprises, confesser notre impuissance en cette occasion et doter de notre refus quelque ville secondaire, qui se réjouira bien de la misère de nos réalités, en contradiction avec l'exagération de notre langage ?"

Et de conclure : "C'est à vous maintenant, Messieurs, à décider… C'est en administrateurs et non point en artistes que vous êtes appelés à délibérer et d'ailleurs tout ce qui ajoute à la grandeur, à l'éclat de notre Ville, ne vous fut jamais indifférent…"

Et le 23 mai 1834, le Conseil municipal se prononce "pour" ! Mais l'affaire, finalement ne se fera pas...

En effet : "invitée par M. le maire à concourir aux frais de transport de l'obélisque, la Chambre de Commerce s'y refusa ainsi que l'Intendance sanitaire" et : "Sur ces refus catégoriques, nos édiles renoncèrent à tout jamais à leur glorieuse entreprise."
Le temple de Louqsor dont les deux obélisques ont été donnés à la France par Méhémet Ali le 28 novembre 1830
Photo de Félix Bonfils

Il s'en fallut donc de peu… 

La conclusion de l'abbé d'Agnel est on ne peut plus digne d'être citée : "Faut-il nous désoler de ne pas voir se dresser sur une de nos places publiques l'obélisque de Louqsor, grand frère de celui de la Concorde ? Réjouissons-nous avec les Égyptologues que cet obélisque, dont l'état de conservation est admirable, soit un des seuls restés sur place dans leur cadre naturel au seuil de ruines grandioses. Pour une fois, c'est justice d'en convenir, Marseille a fait preuve de jugement et de bon goût en refusant de s'embellir… et les visiteurs de Louqsor, heureux de retrouver dans son vrai cadre le monolithe égyptien, enverront, en l'admirant, à Marseille, fille de l'Orient, le salut et le merci auxquels elle a droit"...

Le 26 septembre 1981, quelques mois seulement après son élection à la présidence de la République française, François Mitterrand a renoncé officiellement au second obélisque du temple de Louqsor...

marie grillot

sources :
Jean-François Champollion, Lettres de M. Champollion le Jeune écrites pendant son voyage en Egypte en 1828 et 1829, Firmin Didot, Paris, 1829
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5772928d/f8.image.r=Denderah.langFR
Abbé Arnaud d'Agnel, Marseille et le second obélisque de Louqsor, Répertoire des travaux de la Société de statistique de Marseille, Tome 46, Valence, 1905
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5724365v/f27.item.r=Marseille%20et%20le%20second%20ob%C3%A9lisque%20de%20Louqsor.texteImage 
Jean Lacouture, Champollion, une vie de lumières, Grasset, 1988
Alain Faure, Champollion, le savant déchiffré, Fayard, 2004



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