samedi 2 janvier 2016

L’inspiration égyptienne du sculpteur Henri-Alfred Jacquemart

Lion du Pont de Kasr el-Nil au Caire et Sphinx de la Fontaine du Châtelet à Paris
oeuvres du sculpteur français Henri-Alfred Jacquemart

Fils d'un entrepreneur en serrurerie, le sculpteur français Henri-Alfred Jacquemart (24 février 1824 - 4 janvier 1896) s'est illustré dans la sculpture d’ameublement, notamment animalière, très prisée par la bourgeoisie à son époque. Mais son art englobera également d’autres horizons.
L'un des quatre sphinx de la Fontaine du Châtelet à Paris
oeuvre du sculpteur français Henri-Alfred Jacquemart

Préfigurant sans doute son intérêt futur pour la terre des pharaons, l’une de ses oeuvres s’inspire, dès 1855, de l’égyptomanie ambiante : les quatre "Sphinx" accroupis de la fontaine de la Victoire, place du Châtelet à Paris, réalisés sur un dessin de Gabriel Davioud. Ces sculptures ont été commandées à l’artiste dans le cadre d’aménagements du centre de Paris, ayant occasionné un déplacement de la fontaine construite à l'initiative de Napoléon de 1806 à 1808 par François Jean Bralle.
"Chamelier de l'Asie-Mineure (souvenir de la Haute-Égypte)" - 1869
oeuvre du sculpteur français Henri-Alfred Jacquemart

L’Égypte inspirera encore plus explicitement Jacquemart lorsqu’il aura l’occasion d’y séjourner, dans les années 1860-1870. C’est déjà le cas avec le "Chamelier de l'Asie-Mineure (souvenir de la Haute-Égypte)" - 1869, oeuvre présentée au public lors de l’Exposition Universelle de Paris en 1878 et actuellement déposée au Musée des beaux-arts de Nantes. "Le sculpteur, précise Catherine Chevillot, reprend le thème du cavalier arabe, fréquemment traité par des artistes orientalistes comme Gérôme ou Fremiet et insiste avec un réalisme quasi ethnographique sur les détails du costume et des accessoires. Le caractère pittoresque de l'oeuvre lui assure le succès et explique sa diffusion, par l'édition (Barbedienne) et par la gravure."

Viennent ensuite les commandes officielles.
Monument en l'honneur de Mohammed Ali érigé Place des Consuls à Alexandrie
oeuvre du sculpteur français Henri-Alfred Jacquemart

Tout d’abord, un monument en l’honneur de Mohammed Ali, érigé à Alexandrie sur la place des Consuls (ex-place d’Armes, qui sera dénommée par la suite place Mohammed Ali, puis, en 1952, place Tahrir). Cette statue équestre en bronze, sortie de la célèbre fonderie d’art Thiébault, a été présentée sur les Champs-Élysées avant de prendre le bateau et d’être dressée le 11 août 1872 et inaugurée le 16 août 1873. Le socle est dû à Louis-Victor Louvet (1822-1898) et a peut-être été modifié par l’architecte Ambroise Baudry. "C’est, rappelle Robert Solé, dans les "Cahiers de la Villa Kérylos",1999, la première statue équestre dans un pays musulman, autorisée par une fatwa spéciale du cheikh Mohammed Abdo."
Les lions du Pont Kasr el-Nil
oeuvre du sculpteur français Henri-Alfred Jacquemart

"Quatre Lions", sculptés par Jacquemart et vraisemblablement fondus une fois encore par Thiébault, étaient prévus pour monter la garde devant ce monument. Mais l'ingénieur français Linant de Bellefonds, présent en Égypte pour les travaux de construction du canal de Suez, en décide autrement : il les fait transporter au Caire pour les placer aux deux extrémités du pont el-Gezira, édifié en 1872, qui sera remplacé en 1931 par le pont Qasr el-Nil. Les quatre sculptures continuent de surveiller la circulation sur cette importante artère cairote. L’une d’entre elles a connu une surprenante notoriété, amplifiée par les médias, lors de la révolution de 2011 : on lui avait apposé sur l’oeil gauche un pansement symbolisant les blessures par balle subies par certains manifestants, près de la place Tahrir.
Monument à Soliman Pacha
oeuvre du sculpteur français Henri-Alfred Jacquemart

Autre commande, autre oeuvre réalisée par Jacquemart dans la capitale égyptienne : un Monument à Soliman Pacha (1874). Cette sculpture représente, en costume de zouave, un ex-officier français de l'Empire, converti à l’islam et passé par la suite au service de l'Égypte de Méhémet Ali, pour la réformer selon le modèle européen : le colonel Jean Anthelme Sève, devenu Soliman Pacha, dit "al-Faransawi" pour rappeler sa double nationalité. L’une de ses filles (Hazle) est l'arrière-grand-mère du dernier roi d'Égypte, Farouk.

Le 12 février 1964, la statue de Soliman Pacha est transportée dans le Musée militaire de la Citadelle, pour faire place à celle de l’économiste égyptien, fondateur de la Banque Misr, Talaat Harb. Mais beaucoup de Cairotes, rappelle Robert Solé, continuent d’appeler cette fameuse place "Midan Soliman Pach".
Statue de Mohammed Laz-Oglou Bey
oeuvre du sculpteur français Henri-Alfred Jacquemart

En 1874, le sculpteur français réalise une dernière oeuvre érigée au Caire, près du Parlement égyptien : une statue de Mohammed Laz-Oglou Bey. Ce dignitaire, originaire de la région de Laz, à la frontière turco-géorgienne, fut Premier ministre de Mohammed Ali.

Pour cette sculpture, l’artiste s’est inspiré d’un sosie de Mohammed Laz-Oglou Bey, qui travaillait comme fournisseur de l'eau dans le souk : une : "figure debout, très simple, lit-on dans la "Gazette des beaux-arts", mais d'une bonne tournure (à laquelle) Jacquemart a conservé l'ancien costume turc avec le turban, le long manteau ouvert à larges manches et le pantalon bouffant".
Statue en pied d'Auguste Mariette à Boulogne-sur-Mer
oeuvre du sculpteur français Henri-Alfred Jacquemart

Pour clore son parcours aux couleurs de l’Égypte, Jacquemart se voit confier, en 1882, par la ville de Boulogne-sur-Mer (Pas-de-Calais) la réalisation d’un monument commémoratif à la gloire de l’un de ses plus célèbres citoyens : Auguste Édouard Mariette, dit Mariette Pacha. Il s’agit d’une statue en pied sur un pyramidion. La main droite de Mariette est posée sur une tête d’Isis. Le monument est inauguré le 16 juillet 1882... sans la statue ! Celle-ci, victime d'un accident de fonderie, ne prendra sa place qu'en octobre de la même année. 
L’égyptologue est représenté debout, le regard fixé sur l’horizon, vêtu selon la mode de son temps et coiffé du tarbouche, couvre-chef traditionnel en terre d’Égypte. Le résumé de son oeuvre (énumération des sites qu’il a fouillés) est inscrit sur le socle du monument.

Beau symbole assurément que cette ultime oeuvre, illustration d’un art passerelle entre deux cultures.

Marc Chartier

1 commentaire:

  1. Le fondeur cité est Thiébaut, et non Thiébault. C'est en particulier le fondeur des Lions du Pont de Qasr el Nil

    RépondreSupprimer