Anna Roussillon est née à Beyrouth en 1980, a grandi au Caire, s’est ensuite installée à Paris. Elle a étudié la philosophie, la linguistique, les langue, littérature et civilisation arabes ainsi que la réalisation documentaire à Lussas. Agrégée d’arabe, elle enseigne à Lyon, tout en travaillant sur divers projets cinématographiques liés à l’Égypte.
"Je suis le peuple", son premier long métrage documentaire, va sortir en salles le 13 janvier prochain. Il nous permet de vivre pendant deux ans et demi, en Haute-Égypte, avec une famille du Saïd : Farraj, Harajiyyé, son épouse, et leurs enfants Marwa, Muhammad, Hamada, Ibrahim et Maryam, la petite dernière. Une famille qui essaie de comprendre son pays en pleine tourmente...
Égypte actualités : "Je suis le peuple" nous fait vivre, loin de Tahrir, les événements qui ont secoué l'Égypte depuis la chute de Moubarak en janvier 2011 : une vision "baladi" de la révolution, loin des révolutionnaires et des militants. C'est une démarche que l'on est presque tenté de qualifier d'audacieuse, d'accepter de ne pas être au cœur de l'action, mais à 800 km, presque dans un autre monde en fait ?
Anna Roussillon : J'ai rencontré Farraj au milieu d'un champ, par hasard, à l'été 2009 alors que je travaillais seule à Louxor à l'écriture d'un projet de film sur le tourisme. Au fil de mes voyages, j'ai rencontré sa famille, ses voisins, son village, et nous sommes devenus amis. Début janvier 2011, je lui propose qu'on fasse plutôt un film ensemble sur la vie quotidienne dans un village de cette campagne égyptienne. Je commence à filmer et rentre à Paris le 27 janvier, avec l'idée de revenir à l'été pour continuer le travail... C'était la veille du fameux “Vendredi de la colère” où tout a basculé dans la révolution ! Je suis retournée en Égypte en mars 2011, un mois à peine après la chute de Moubarak, avec cette question dans la tête : que faire avec ce projet de film ? Je crois que je n’ai jamais sérieusement pensé me concentrer sur la place Tahrir. D'abord, parce qu'on connaissait déjà ces images diffusées par tous les médias en boucle. Ensuite, parce que les questions qui m’occupaient l’esprit à ce moment-là étaient ancrées dans ce village : comment se transmet une onde de choc faite de tensions, d’affrontements, de revendications, d’espoirs, de colère et d’impatience, quand rien de solide devant soi ne bouge, quand la terre que l’on foule ne tonne pas du bruit des pierres jetées de derrière les barricades, quand on n’entend pas le crissement des chenilles des tanks, quand personne ne se rassemble ou ne crie ? Se sent-on y appartenir, y trouve-t-on une place, y formule-t-on des espoirs ? J’ai donc choisi, à ce moment-là de rester au village et de filmer ce qui allait s'y passer, comme un contrechamp nécessaire à Tahrir.
ÉA : Farraj, un fellah, et sa famille, que nous suivons pendant près de trente mois, vivent en Haute-Égypte, sur la rive ouest du Nil, près de Louxor, où les "révolutions" se sont plutôt passées “en douceur”. Bien sûr, il y a eu des coupures d'électricité, le manque de gaz et parfois la rareté du pain, mais s'il n'y avait la télé et les journaux, les Saïdis seraient presque restés en marge de l'avenir qui se jouait pour leur pays ?
AR : Quand je suis revenue en Égypte en mars 2011, après la révolution, le village me paraissait continuer à vivre à peu près comme à l’accoutumée. Il ne s’était, aux dires des habitants, pas passé grand-chose. Ici, tout le monde avait regardé la révolution à la télévision. Cela voulait-il dire qu'il ne s'était rien passé à la campagne ? Le projet de ce film est justement de déplacer le regard et de complexifier le récit de la révolution. Il n'y a pas que Tahrir et tous les Égyptiens ne sont pas devenus militants pendant la révolution ! Dans ce film, on suit un personnage, Farraj, sa famille et ses voisins, dans un cheminement de pensée au long cours, loin du feu de l'action : comment se relie-t-on à ce processus politique ? Un jour, Farraj m'a dit : “Maintenant tout le monde dans les maisons, même les femmes et les enfants, savent ce que veut dire ‘constitution’, ‘élections’ ou ‘parlement’ ”. C’est un peu ça que j’ai voulu comprendre...
ÉA : Après 30 ans de pouvoir, la chute de Moubarak pouvait laisser présager que l'Égypte glisserait en douceur vers la démocratie, vers la liberté. Mais avec l'élection de Mohamed Morsi, du parti des Frères musulmans, la donne n'a plus été tout à fait la même. Votre personnage a ces paroles magnifiques : "On est à la maternelle de la démocratie"… Cela veut-il dire qu’en choisissant un président issu du parti FM, son pays a raté son premier virage vers la démocratie ?
AR : Le film ne suit pas de façon objective les événements qui se sont déroulés entre janvier 2011 peu avant la révolution, et l'été 2013, avec la chute de Morsi. Il n'a pas l'objectif de documenter ce processus politique à la manière d'un journaliste pour donner aux spectateurs des informations précises sur la situation. Il propose une expérience plus intime, celle de regarder et de suivre ces événements à travers le regard de Farraj, de l'accompagner durant ces deux ans et demi, et de voir, avec lui, comment il construit sa compréhension de la situation et se saisit des questions qui s'y posent. Ce qui m'importe donc, plus qu'une discussion politologique sur les Frères musulmans et leur conception de la démocratie, c'est que Farraj, comme beaucoup, a cru à certains moments à ce processus politique : au moment des élections de l'été 2012, il a par exemple cru à ces élections et, pour la première fois, “que son vote comptait”. C'est ce cheminement intime qui m'intéresse, cette conversation qu'on a mise en place lui et moi, qui nous a fait tous les deux avancer dans la façon dont on comprenait ce grand ébranlement révolutionnaire. La “maternelle”, cela signifie que nous sommes en train d'apprendre, Farraj, moi, et les spectateurs, je l'espère, avec nous !
ÉA : Au fil des mois, les espoirs suscités par l'arrivée de Morsi au pouvoir se sont ternis, le peuple est redescendu dans la rue jusqu'à sa destitution. Est-ce que ce que vous avez entendu et appris de Farraj et de sa famille vous permet de penser que ces événements ont créé, aiguisé, réveillé ou affirmé la conscience politique du peuple, ou d'une partie du peuple ?
AR : On a parfois l'impression que la révolution est une vague qui submerge tout le monde. Mais dans la réalité, il n'y a pas une grande marche vers la révolution, victorieuse et sans hésitation. Comment est-ce qu’on se sent relié à ces événements ? Comment est-ce que cela frotte avec l'ancienne culture politique faite de peur, de silence, de respect de l'autorité ? Ce sont toutes ces questions qui m'intéressaient. Farraj ne “bascule” pas dans la révolution d'un coup. Face à lui, un édifice politique entier se fissure et comprendre ce qui se passe est tout sauf évident. Il avance, il recule, il se rapproche. Il élabore quelque chose comme un chemin de pensée à partir de tout ça, une nouvelle culture politique. C'est peut-être naïf de dire cela, mais il me semble qu’en dépit de la reprise en main militaire de ces dernières années, tous ces événements ont fait bouger des choses profondes dans ce village. Il me semble que Farraj se sent désormais davantage relié à un espace qui est plus grand que sa famille ou que son village, qu'il se sent partie prenante d'une dynamique qui le dépasse et est centralisée ailleurs. Je ne sais pas ce que ça peut donner, mais c’est une vraie transformation.
ÉA : Et d'ailleurs, Farraj, le personnage central, représente-t-il vraiment le peuple, dans ses opinions politiques changeantes, qui évoluent au cours des événements marquant l'histoire du pays ?
AR : Le film n'a pas l'ambition d'ériger Farraj en seul et unique représentant du peuple. Il vise plus modestement à proposer un autre angle d'approche que celui des révolutionnaires et des militants de Tahrir. Et c'est là que je voudrais dire un mot du titre du film “Je suis le peuple”. Il s'agit d'une reprise du titre d’une chanson nationaliste et lyrique qu'Oum Kalthoum chantait dans les années 60 et qui a beaucoup été diffusée pendant toute cette période révolutionnaire. Ce titre est très affirmatif dans sa forme mais pour moi, il se reformule comme une question dans le film : qui est ce “je” ? Qui est ce peuple qui se manifeste ? Aujourd’hui, le “peuple” est devenu le grand mot utilisé ad nauseam par le régime militaire de Sissi. Il s’agissait donc pour moi avant tout de poser une interrogation autour de cette énonciation : qui peut la dire ? qu’est-ce que le peuple ?
ÉA : "Je suis le peuple" c'est une page importante de histoire de l'Égypte, mais est-ce aussi - et peut-être surtout - un dialogue inter-culturel avec des approches et un cheminement politique différents, mais profonds ? C'est aussi l'immense rencontre avec une famille extrêmement attachante, chacun, chacune nourrissant à sa manière les échanges…
AR : Le film s'est en effet élaboré comme une grande conversation entre les habitants du village et moi. Ce film vient profondément de ma rencontre avec Farraj, de notre amitié, qu'on sent se construire dans le film, au fur et à mesure. Une des lignes du récit est là. On m'interpelle sans cesse, on se moque affectueusement de moi, du fait que je ne suis pas mariée, que je n'ai pas d'enfants ; on m'entend parler aussi, parfois on se dispute avec Farraj sur l'analyse de tel ou tel événement politique. La construction de cet espace de conversation au niveau politique n’a pas toujours été facile. Au moment du déclenchement de la révolution, on était à des pôles très éloignés Farraj et moi : lui parlait de “complot” et était encore dans la rhétorique de l'époque de Moubarak, et moi j’étais dans un enthousiasme révolutionnaire assez lyrique et grandiloquent. On était tous les deux un peu ridicules dans notre genre et ce n'était pas ça que je voulais filmer. Ce n’était donc pas gagné, parce que nous n’avions pas de terrain commun au départ. Le film s’est construit en marchant, à travers cette conversation, où on essaye d’élaborer ensemble un terrain commun de discussion et un chemin pour penser ce qui arrive.
ÉA : Votre film a reçu déjà bien des distinctions et il va sortir en salles le 13 janvier 2016 : nous lui souhaitons l'immense succès qu'il mérite. Mais vous avez aussi, en parallèle, le magnifique projet de faire venir le personnage principal en France pour la sortie du film. Alors deux questions : comment ferez-vous pour que Farraj accepte de quitter sa terre ? Et quels soutiens, financier ou autres, attendez-vous pour vous aider à mener à bien ce projet ?
AR : C'est très important pour moi que Farraj soit là, à mes côtés, pour la sortie du film. Ces deux ans et demi ont été une expérience intime très importante pour moi, une grande aventure, une plongée dans la campagne égyptienne que je ne connaissais pas, la rencontre de gens fantastiques qui sont devenus mes amis. Je voulais à mon tour faire découvrir le monde où je vis à Farraj. Vivre, avec lui, cette expérience de la rencontre avec le public, ici, en France. Il est très enthousiaste à cette perspective. Il n'est jamais sorti d'Égypte, il est prêt à vivre cette aventure, qu'il a acceptée tout de suite. Nous attendons la réponse pour son visa le 4 janvier, en espérant que les soutiens que nous avons reçus, en particulier de l'Institut Français et de l'Institut Français d'Égypte, que je remercie vivement ici, nous permettront de concrétiser ce projet de rencontre. Nous avons également lancé une campagne de financement participatif pour financer ce séjour et espérons que les futurs spectateurs se mobiliseront pour nous permettre de mener à bien cette fantastique aventure !
Propos recueillis par Marie Grillot
Pour soutenir le projet de venue de Farraj en France :
http://www.kisskissbankbank.com/je-suis-le-peuple
Pour soutenir le projet de venue de Farraj en France :
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