mercredi 20 janvier 2016

Le tourisme en Égypte : constat, perspectives et idées pour le relancer

Photo Marie Grillot

Gilbert Baladi est l'un des fondateurs de Go voyage. C'est dire le professionnel du tourisme qu'il est !
Il connaît parfaitement bien l'Égypte et il y était, en fin d'année dernière, lors d'un voyage réunissant professionnels du tourisme et journalistes. Un grand périple, du Caire à Abou Simbel, pour tenter de relancer le tourisme en terre des pharaons.

Égypte actualités : L'Égypte a été pendant des années une destination de rêve. La beauté de ce pays, la splendeur de ses monuments, la richesse de son histoire, la gentillesse de ses habitants s'apprécient à chaque instant. Vous en revenez : rassurez-nous, rien de cela n'a changé ?

Gilbert Baladi : Non seulement rien n’a changé mais tout s’est amélioré. La circulation est toujours intense mais mieux régulée. On soigne la propreté des avenues et rues principales. Des hôtels ont poussé dans plusieurs quartiers anciens et nouveaux du Caire et surtout, on retrouve toujours la gentillesse affable et souriante des Égyptiens.

ÉA : La destination a perdu plus de 40 % de fréquentation entre 2010 et 2013… Depuis janvier 2011, l'histoire politique de l'Égypte a en effet été très agitée, dramatique même. À cela s'ajoutent les menaces de l'État islamique, et les attentats que nous déplorons. C'est d'ailleurs un constat presque identique que l'on peut faire pour le Maroc, la Tunisie, ou bien encore la Turquie ? Allons-nous vers un mieux ?
Gilbert Baladi

GB : Soyons justes ! À part une petite partie du Sinaï où sévissent des tribus manipulées par Daesh, les quelques troubles sont surtout la conséquence de la contre-révolution anti-Frères musulmans et les scories des évènements purement égyptiens. Les décisions courageuses des dirigeants actuels conduisent environ 90 millions d’Égyptiens, peut-être à marche forcée, vers une meilleure démocratie : une démocratie à l’égyptienne et certainement pas avant quelques centaines d’années, une démocratie à la danoise ou même à la suédoise.

ÉA : Le tourisme était, je crois, avec le canal de Suez, la principale ressource économique. Les conséquences sont éminemment dramatiques pour tous ceux qui en vivaient. Je pense notamment au tourisme de la vallée du Nil qui est réduit de bien plus de moitié, alors que, paradoxalement, tout y est si calme, presque trop calme désormais. Est-on face à une manne sacrifiée ?
Tourisme sur les bords de la mer Rouge

GB : Non ! L’Égypte ne sacrifie rien à la sécurité nécessaire. Au contraire, elle développe les projets touristiques, crée de nouveaux musées, forme, par des sections d’égyptologie dans ses nombreuses universités, des guides assermentés dans presque toutes les langues internationales.

ÉA : Pour prendre l’exemple de la France, les conseils de sécurité du Quai d’Orsay (ministère des Affaires étrangères) -, qui ne rassurent pas, la suppression des vols charter, qui fait que le prix du vol est multiplié par deux, sont des freins évidents à la reprise. Quelle est votre analyse ?

GB : Le Quai analyse les situations d’une manière globale à travers les informations qu’il reçoit des agences de presse et dans un esprit de prudence louable mais excessif.
Il devrait faire plus confiance aux télégrammes de ses ambassadeurs.
Les offres des tours opérateurs sont soumises à des critères de rentabilité. Un charter offre des prix bas en fonction du nombre de fréquences vers la destination et en fonction de ses taux de remplissage des sièges offerts. Les tours opérateurs français arbitrent entre les prix obtenus et ceux offerts par les transporteurs réguliers nationaux qui, eux, sont soumis à des coûts plus élevés. Ils choisissent donc le moindre risque au détriment du prix le plus bas. Que faire ? En ce qui concerne la destination Égypte et plus particulièrement le marché français, la réponse est dans la mise au point d’une stratégie globale qui inclurait l’offre aérienne plus l’offre hôtelière plus l’offre touristique proprement dite, à savoir les visites, les excursions, les découvertes, les circuits. Tous les vecteurs de l’offre devront être mis à contribution.

ÉA : L'État égyptien, et plus particulièrement le ministère des Antiquités, crée - ou disons stimule - des événements, ou des missions, aux pyramides, à la tombe de Toutankhamon, ouvre des tombes, autorise enfin - mais pour un mois seulement - les photos au musée du Caire pour susciter l'envie. Ces mesures sont à saluer… mais seront-elles suivies d'effet ?
Aéroport d'Hurghada

GB : C’est très bien en effet, mais pas suffisant.
Je suggère "Une Année de l’Égypte" qui offrirait durant cette période exceptionnelle aux tours opérateurs français des tarifs très spéciaux par la compagnie Egyptair vers l’Égypte, incluant la gratuité des vols intérieurs (Luxor Assouan- Alexandrie- Hurghada- Sharm) au départ du Caire et vers Le Caire.
La crise des touristes vers l’Égypte touche curieusement beaucoup plus les Français que les Anglais, Américains ou d’autres nationalités.
Enfin, je suggère un "gimmick", à l’instar du sympathique et actif gouverneur de Louxor : la liaison Wi-Fi gratuite dans l’environnement immédiat de tous les sites touristiques égyptiens. Aujourd’hui, le visiteur veut partager l’instant qu’il vit avec ses proches restés au pays au moment même où il le vit.
Quelle meilleure publicité que celle de la carte postale immédiate !

ÉA : Les campagnes de promotion organisées par le ministère du Tourisme ne sont pas très "attractives", un peu banales même. Qu'est-ce qui, selon vous, pourrait être mis en place pour relancer le tourisme ? Que préconiseriez-vous?

GB : Pour le marché français, une étude sérieuse par une société française, et non étrangère, sur la réalité du marché, sa potentialité, ses attentes en matière de sollicitations (axes de communications), des plus et des moins de ce marché et des moyens propres à rassurer les prescripteurs (agents de voyages) et leurs clients.
Je suggère de faire en sorte que dans toutes les brochures papier ou programmes proposés sur les sites internet des tours opérateurs, l’Égypte soit présenté, même si cela oblige l’Office du tourisme égyptien à financer cette présence.
Je suggère la création par les instances touristiques égyptiennes (Fédération du Tourisme égyptien qui regroupe les hôteliers, les agents de voyages et prestataires de services égyptiens, dont le président est Mr Elhamy El-Zayyat) de "Think Tanks" composés de personnalités influentes dans les mondes politique, littéraire, journalistique et touristique, ainsi que de "people" intellectuellement attachés à l’Égypte, qui se réuniraient deux à trois fois par an, en France ou en Égypte pour réfléchir à la manière de "ré-enchanter l’Égypte aux Français".
Je suggère la création d’un Festival International (cinéma, musique, théâtre ou folklore) à la manière du Festival de Baalbeck au Liban. 

ÉA : On peut presque dire que la moindre fréquentation des sites constitue un moment idéal pour visiter ce pays, pour s'imprégner totalement de la grandeur des monuments, de la douceur de vivre… Vous qui aimez et connaissez l'Égypte, que diriez-vous à un touriste qui hésite à partir, qui craint d'y aller ?

GB : Il y a autant de risques à visiter l’Égypte qu’à se faire écraser par un chauffard en allant au bureau chaque matin.

Propos recueillis par Marie Grillot

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