samedi 23 janvier 2016

La pierre de Rosette enfin au Louvre !

La pierre de Rosette - granodiorite - Période ptolemaïque - 196 av. J.-C.
découverte le 15 juillet 1799 à Borg Rachid, près de Rosette, par François Xavier Bouchard, membre de l'expédition de Bonaparte 
Confisquée par les Anglais en 1802, elle est depuis au British Museum - Réf : EA 24 
En octobre 1972,  pour le 150e anniversaire du déchiffrement par Jean-François Champollion, elle a été prêtée à la France pour être exposée au Louvre
(photomontage réalisé par Marc Chartier)

Au début de l'été 1799, François Xavier Bouchard, membre de l'expédition de Bonaparte en Egypte, supervise des travaux de terrassement à Borg Rachid (rebaptisé "Fort Julien" par les Français). C'est le 15 juillet qu'est découverte une pierre fragmentaire, parfaitement polie, inscrite sur la totalité de sa surface. L'officier du Génie en pressent très vite l'intérêt. Elle est en effet gravée, sur trois registres, en trois écritures : hiéroglyphique, pour lui conférer un caractère sacré ; démotique, écriture cursive "simplifiée" utilisée notamment pour les actes administratifs ; et enfin la langue des Ptolémées, le grec, dont la seule lecture est alors possible...

Le fort Julien, près Rosette. (Cl. Christian Leblanc)


La ville de Rosette, située à moins de 10 km, donnera son nom à cette "pierre"… 

"Celle-ci a été dépoussiérée et mise à l'abri pour être observée de plus près. Elle pèse 762 kilos, mesure 114 centimètres de hauteur, 72 cm de largeur et 27 centimètres d'épaisseur moyenne. La partie supérieure est manquante, ainsi que le coin inférieur droit" (Robert Solé, Dominique Valbelle, "La pierre de Rosette").


Illustration montrant les membres de l'Expédition de Bonaparte examinant la pierre de Rosette

Sa découverte est annoncée au sein de l'Institut d'Egypte en sa séance du 29 juillet. "Mais c'est le 29 Fructidor (15 septembre 1799) seulement, que le Courrier d'Egypte en son numéro 37 consacre son article de tête à une lettre de Rosette : 'Cette pierre, y lisait-on, offre un grand intérêt pour l'étude des caractères hiéroglyphiques. Peut-être même en donnera-t-elle la clef'" (Jean Leclant, "Champollion, la pierre de Rosette et le déchiffrement des hiéroglyphes").


La traduction du texte grec, demandée par le Général Menou, a été réalisée en partie : elle révélera qu'il s'agit là d'un décret de Ptolémée V, promulgué à Memphis en 196 av J.-C.. 


Bouchard est chargé d'en assurer le transport vers Boulaq. Elle est remise, mi-août, à l'Institut d'Égypte où l'on relève des empreintes pour en faciliter l'étude. Plusieurs méthodes sont alors employées dans la réalisation de ces copies. 


Jean-Joseph Marcel, directeur de l'imprimerie du Caire, met au point une nouvelle technique de reproduction : la stèle est recouverte d'encre ; puis un papier trempé est appliqué, sur lequel est pressé un tampon, plusieurs épreuves sont ainsi tirées. Quant à Nicolas Conté, directeur des ateliers du Caire, il essaie une autre méthode : la chalcographie. Adrien Raffeneau-Delile, quant à lui, appliquera la technique du moulage. 

Grâce aux copies réalisées par les savants de l'Expédition de Bonaparte,
Jean-François Champollion pourra étudier les "inscriptions de Rosette" et en arriver au déchiffrement en septembre 1822


Les épreuves de chaque procédé sont remises au Général Dugua qui les déposera à l'Institut national de Paris. "Grâce aux copies réalisées, la découverte fut diffusée en France et à travers l'Europe, Bonaparte annonçant lui-même le 27 octobre la venue prochaine à Paris de la pierre, plaçant ainsi l'événement au premier plan des résultats de son aventure égyptienne" (Asphor).


Mais les événements en décideront autrement… Les revers subis par l'armée française conduiront à sa capitulation… 


C'est le 17 septembre 1801 que les Anglais annoncent à Jean-Baptiste Joseph Fourier, secrétaire de l'Institut d'Égypte, que les savants peuvent emporter notes, dessins et petites collections… mais que les antiquités volumineuses et lourdes doivent leur être laissées... Lord Elgin mandate alors William Hamilton "pour s'occuper particulièrement des trésors scientifiques et culturels amassés par l'expédition". C'est ainsi que la pierre de Rosette, confisquée par le commandant britannique Hutchinson, sera chargée sur un navire à destination de Portsmouth où elle arrive en février 1802. Elle est alors déposée à la Société des Antiquaires où des moulages sont réalisés. 

Dès 1802, la pierre de Rosette, confisquée aux Français, est exposée au British Museum 


Dès la fin de 1802, elle est exposée au British Museum dont elle constitue, depuis lors, l'une des pièces maîtresse. Depuis, elle ne l'a quitté qu'à deux reprises ! La première fois lors de la Première Guerre mondiale lorsqu'elle a été mise à l'abri des bombes dans un souterrain, et la seconde fois en 1972, lorsqu'elle a passé un mois à Paris, au Louvre à l'occasion du cent cinquantenaire du déchiffrement des hiéroglyphes par Jean-François Champollion.

La France avait déjà tenté, à plusieurs reprises, de la faire venir à Paris. On ne souvient notamment de la demande faite par le Professeur Pierre Montet, président de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres qui souhaitait sa présence lors du tricentenaire de son institut. La requête refusée, c'est une simple copie qui fut alors exposée.

La pierre de Rosette est exposée au British Museum depuis 1802 


Une nouvelle requête est formulée en 1972. "Jean Leclant alors président de la Société Française d'Égyptologie profite d'une visite à Paris du Duc d'Edinbourg pour appuyer cette demande… De son côté, Le Louvre adresse une demande officielle de prêt au chef du département égyptien du British Museum I.E.S. Edwards. Celui-ci se montre très coopératif affirmant que la requête sera soumise aux administrateurs (trustees). Mais, quelques semaines plus tard, dans une lettre désolée, il explique que les trustees ont voté contre le transfert à l'unanimité" (Robert Solé, Dominique Valbelle).

Christiane Desroches Noblecourt, qui prépare la commémoration du cent cinquantenaire du déchiffrement, s'indigne et se questionne : "que craignaient-ils à propos de cette pierre si solide ? Que nous la gardions… ou la rendions aux Egyptiens ? Je n'arrivais pas à comprendre ni à me résigner mais toutes les démarches parallèles entreprises à cette époque, y compris l'activité du directeur général de l'Unesco, René Maheu, demeurèrent vaines !" ("La Grande Nubiade").

Rosetta Stone Part of grey and pink granodiorite stela bearing priestly decree concerning Ptolemy V in three blocks of text:
Hieroglyphic(14 lines), Demotic(32 lines) and Greek(53 lines). © The Trustees of the British Museum


Pour la préparation de la grande exposition Toutankhamon, devant se tenir cette année-là (1972), à Londres, le British Museum s'était rapproché de l'égyptologue française afin qu'elle intervienne auprès de l'Egypte pour que la statue du "pharaon harponneur" fasse partie des artefacts prêtés. Bien que cette pièce eut été refusée à l'exposition qu'elle avait elle-même organisée en France, elle saura argumenter et obtiendra une réponse positive !


Invitée à Londres pour l'inauguration, elle sut de fort belle manière rappeler avec discrétion cet épisode et regretter auprès de personnalités influentes que la demande faite pour le prêt de la pierre de Rosette à la France ait été à nouveau déclinée...


Ainsi, "Après d'incroyables tractations auprès des plus hautes autorités anglaises, cette "prise de guerre" du général Hutchinson et de l'amiral Nelson arrive finalement à Paris à temps et pour le ravissement de tous" (Christian Leblanc, "La mémoire de Thèbes").


Le 150e anniversaire du déchiffrement a donc été dignement honoré par la présence de la pierre de Rosette, au département égyptien du musée du Louvre, dont Jean-François Champollion avait été le premier conservateur. 

Portrait de Jean-François Champollion réalisé en 1831 par Léon Cogniet
Musée du Louvre - Inv 3294 - photo © RMN René-Gabriel Ojéda


Quelle émotion lorsque l'on réalise que le génial déchiffreur ne l'avait jamais vue, qu'il n'avait travaillé au déchiffrement que sur des copies ! C'est en effet sur cette pierre qu'en 1821, il déchiffra le cartouche royal de Ptolémée V, puis celui de Cléopâtre sur la base de l'obélisque de Philae et du papyrus bilingue "Casati". C'est le 14 septembre 1822 qu’enfin il s’écrie : "Je tiens mon affaire !", et le 27 septembre qu'il écrit sa fameuse Lettre à M. Dacier relative à l’alphabet des hiéroglyphes phonétiques, dans laquelle il explique : "C'est un système complexe, une écriture tout à la fois figurative, symbolique et phonétique, dans un même texte, une même phrase, je dirais presque dans un même mot."


En ce mois d'octobre 1972, la pierre de Rosette séjournait - enfin ! -dans ce pays qui en avait perçu l'importance, et dans ce lieu très cher à celui qui en avait fait l'immense renommée… Et leurs deux noms demeurent liés, à jamais, par la lumière portée sur l'antique civilisation, et par la naissance d'une nouvelle discipline "l'égyptologie" …


marie grillot 


sources :

Jean Leclant, Champollion, la pierre de Rosette et le déchiffrement des hiéroglyphes, Comptes rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, volume 116, numéro 3, année 1972, pp. 557-565

http://www.persee.fr/doc/crai_0065-0536_1972_num_116_3_12797

Jean Lacouture, Champollion, une vie de lumières, Grasset, 1988

Christiane Desroches Noblecourt, La Grande Nubiade, LGF, 1993

Hermine Hartleben, Jean-François Champollion, Sa vie et son œuvre, Pygmalion, 1997

Robert Solé, Dominique Valbelle, La pierre de Rosette, Seuil, 1999

Alain Faure, Champollion, le savant déchiffré, Fayard, 2004

Christian Leblanc, La mémoire de Thèbes, L'Harmattan, 2015

La "Lettre à M. Dacier" : Acte fondateur du déchiffrement des hiéroglyphes par Champollion - Interview de l'égyptologue Karine Madrigal pour Egypte-actualités - Egyptophile, août 2022

https://egyptophile.blogspot.com/2022/08/la-lettre-m-dacier-acte-fondateur-du.html

British Museum : Notice sur la pierre de Rosette

https://www.britishmuseum.org/collection/object/Y_EA24

Pierre François Xavier Bourchard, Association de Sauvegarde du Patrimoine Historique et naturel d'Orgelet et sa Région Association de Sauvegarde du Patrimoine Historique et naturel d'Orgelet et sa Région

http://www.asphor.org/le-patrimoine/les-hommes/pierre-bouchard-1-14.htm

Timbre commémoratif édité en 1972, pour le 150e anniversaire du déchiffrement des hiéroglyphes





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