Cette tête fragmentaire est certainement l'une des pièces les plus emblématiques du département égyptien du Metropolitan Museum of Art de New York. Douloureusement brisée, seule subsiste la partie inférieure du visage … mais elle se révèle être d'une totale beauté !
D'une hauteur de 12,6 cm, d'une largeur de 12,7 cm, elle est sculptée dans du jaspe, une pierre semi-précieuse, que l'on trouvait abondamment en Egypte ancienne dans des nuances de rouge "sanguin", mais très rarement dans ce ton si particulier de jaune.
Sa chaude couleur, la finesse de son grain, son poli parfait et presque brillant, se conjuguent pour donner à la "carnation" une magnifique texture. Cette couleur est en outre conforme aux canons égyptiens adoptés pour la chair des femmes.
Le visage a un modelé parfait et le regard est irrésistiblement attiré vers la bouche d'une sensualité extrême ! Des lèvres, pleines, ourlées, charnues, parfaitement dessinées insufflent à cette œuvre un charme fascinant…
Dans "Aménophis III le pharaon soleil", Arielle P. Kozloff fait cette analyse toute en sensibilité : "Ce reste d'une sculpture brisée est aussi attachant par ce qu'il montre qu'intéressant par ce qui manque. Les lèvres ondulées et voluptueuses crèvent les plans arrondis du reste du visage, produisant ainsi une image sensuelle, voire érotique".
Quant au site du MMA, où elle exposée sous le n° 26.7.1396, il apporte les précisions suivantes : "Cette statue est composée de différents matériaux. Le dos de la pièce montre les restes de la mortaise qui peut avoir été faite d'albâtre égyptien pour présenter un revêtement blanc. Deux coiffes pourraient avoir pu s'adapter à cette tête : la khat, ou la perruque nubienne…"
Bien que parfois attribuée à Kiya ou Meritaton, elle est plus généralement reconnue comme étant une représentation de la reine Tiyi.
Elle était la fille de Youya et Touya, personnalités très influentes de la XVIIIe dynastie que Pierre Tallet ("12 reines d'Egypte") nous présente ainsi : "Youya était originaire d'Akhmim en Moyenne-Egypte et portait les titres de 'directeur des écuries royales' et de 'père divin'" ; Touya était 'ornement royal' et 'chanteuse d'Amon'".
Proclamé au dos de scarabées commémoratifs largement diffusés, le mariage de Tiyi et d'Amenhotep III se déroula à Memphis. Leur union donnera naissance à plusieurs enfants, dont Amenhotep IV, futur Akhenaton.
Le sens politique de la souveraine, sa diplomatie, son implication dans les affaires de l'Etat, feront que son influence ira grandissante. "Du début à la fin de son règne, Tiyi apparaît omniprésente aux côtés de son mari, elle le seconde dans ses fonctions officielles et rituelles, renforçant l'idée que, depuis sa naissance à la suite d'une théogamie, son royal époux est un dieu vivant, que moult formules assimilent aux divinités surtout solaires" précise notamment Florence Quentin dans "Les grandes souveraines d'Egypte".
Les titres qui la parent sont nombreux : "Noble dame", "Grande favorite", "Grande épouse royale", "Souveraine des Deux Terres", "Qui emplit le palais d'amour", "Mère du roi", "Mère du Dieu"…
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| La reine Tiyi aux côtés du roi Aménophis III - 1391 - 1353 av. J.-C. - stéatite glaçurée - Nouvel Empire Département des Antiquités égyptiennes - N 2312, E 25493 |
On connaît plusieurs représentations de la reine dont les plus célèbres sont celle du musée égyptien de Berlin (tête en bois d'if trouvée en 1904 à Medinet Gourab - ÄM 21834 ), celle du Caire (tête en stéatite trouvée en 1905 à Serabit el-Khadim par William Matthew Flinders Petrie - JE 38257) ou bien encore celle du Louvre (stéatite glaçurée, Collection Salt - E 25493) ...
Cette figure en jaspe a été découverte à Amarna et "provient vraisemblablement de l'atelier du sculpteur Iouty". Ainsi, dans ses "Reines du Nil", Christian Leblanc précise qu'Akhenaton mettra à la disposition de sa mère : "de dévoués serviteurs" comme : "le sculpteur Iouty, de l'atelier duquel proviennent les plus parfaites statues de la reine".
On la retrouve, dans les années 1920, dans la Collection de Lord Carnarvon. Ce grand amateur d'antiquités qui, en novembre 1922 découvrit, grâce à Howard Carter, la tombe de Toutankhamon, l'avait acquise chez Maurice Nahman, antiquaire réputé du Caire.
Elle a été exposée, pour la première fois en Grande-Bretagne en 1922. Elle apparaît en effet, sous le n° 40 du "Catalogue of an Exhibition of Ancient Egyptian Art, London, 1922", où elle est ainsi décrite : "Lower part of the head of a statue - yellow jasper - Highly polished - From a composite statue of Queen Nofretete - XVIIIth dynasty - Lent by the Earl of Carnarvon".
Lord Carnarvon décède, au Caire, le 5 avril 1923. Dans un codicille à son testament, destiné à son épouse Lady Almina, il avait exprimé ses suggestions sur le devenir de sa collection au cas où elle serait amenée à s'en séparer. Elle devait laisser Howard Carter mener les négociations, de préférence avec le British Museum ou le Metropolitan Museum of Art de New York.
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| Les découvreurs de la tombe de Toutankhamon Lord Carnarvon (à gauche) et Howard Carter près de la KV 62 (photo (Harry Burton?) prise entre novembre 1922 et avril 1923) |
Carter n'avait pas d'attache particulière avec le British, par contre il n'en était pas de même avec le MMA : il avait largement coopéré avec ses collaborateurs à Thèbes ouest et ils avaient largement coopéré avec lui ! Il était du reste très ami avec Edward Robinson, le directeur du musée ; avec son premier conservateur des antiquités, l'égyptologue Albert Morton Lythgoe ; et avec Edward Stephen Harkness, l'un de ses administrateurs. Cet américain, philanthrope et collectionneur, fréquentait l'Egypte et avait de nombreuses relations parmi les égyptologues. Héritier de la Standard Oil, il disposait d'une immense fortune et était impliqué dans le musée depuis 1912.
Après différentes tergiversations et hésitations (British Museum, Sotheby's, …?), la Collection Carnarvon sera finalement acquise, en 1926, par le MMA, pour $145.000, somme qu'il put proposer grâce à la générosité d'Edward S. Harkness. Le musée se dira alors fier de voir : "sa représentation de l'art égyptien grandement améliorée par l'acquisition de cette magnifique collection qui était certainement l'une des dernières grandes collections privées restant en Europe". Le MMA souligne également que cette exceptionnelle acquisition, "au fil des années, a été considérée comme l'une dont la valeur et l'intérêt n'ont cessé de croître, non seulement par le nombre important des pièces, mais aussi par leur extrême qualité" !
Cette représentation de Tiyi dont la majesté et la beauté subjuguent en est certainement l'une des plus magnifiques illustrations !
marie grillot
sources :
Fragment of a Queen's Face
http://www.metmuseum.org/collection/the-collection-online/search/544514
Catalogue of an Exhibition of Ancient Egyptian Art, London, 1922, p. 80 - n° 40
https://archive.org/details/catalogueofexhib00burlrich
Bulletin of the Metropolitan museum of art - volume XXII - février 1927
William C. Hayes, Scepter of Egypt II: A Background for the Study of the Egyptian Antiquities in the Metropolitan Museum of Art: The Hyksos Period and the New Kingdom (1675-1080 B.C.), Cambridge, Mass.,The Metropolitan Museum of Art, 1959, p. 260, fig. 156.
Christine Lilyquist, Peter F. Dorman, Edna R. Russmann The Metropolitan Museum of Art Bulletin, vol. 41, no. 3 (Winter), 1983, p. 33
Thomas Garnet Henry James, Howard Carter, The path to Tutankhamun, TPP, 1992
https://archive.org/stream/HowardCarterThePathToTutankhamunBySam/Howard+Carter+The+Path+to+Tutankhamun+By+Sam_djvu.txt
Aménophis III, le pharaon soleil, Réunion des musées nationaux, 1993
Arnold, Dorothea, Lyn Green, James Allen, The Royal Women of Amarna : Images of Beauty from Ancient Egypt, Dorothea Arnold, Metropolitan Museum of Art (New York, N.Y.), 1999
https://books.google.fr/books?id=sGLFwVkljQMC&pg=PR12&lpg=PR12&dq=Harkness+edward+queen+Tiye&source=bl&ots=MulVu6vNWS&sig=zL2tg-zHcQ2Ia-ra5NSPtbXaYtE&hl=fr&sa=X&ved=0ahUKEwjl5ua_oY7KAhWCQxoKHX_qBXYQ6AEIMjAC#v=onepage&q=yellow&f=false
Christian Leblanc, Les reines du Nil, Bibliothèque des introuvables, 2009
Morris L. Bierbrier, Who Was Who in Egyptology, London, Egypt Exploration Society, 2012
Pierre Tallet, 12 reines d'Egypte qui ont changé l'histoire, Pygmalion, 2013
Florence Quentin, Les grandes souveraines d'Egypte, Perrin, 2021







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