Karine Madrigal a étudié l'histoire de l'art et l'archéologie à l'Université Lumière Lyon 2. Elle s'est spécialisée en égyptologie et a suivi les cours du Diplôme Universitaire d'Études Spécialisées d'Égyptologie (DUESE) à Lyon avec Laure Pantalacci (ancienne directrice de l'IFAO). De 2008 à 2014, elle a travaillé comme assistante scientifique sur la collection d'égyptologie au Musée des Confluences de Lyon. Et, en juillet 2010, en collaboration avec l'Association dauphinoise d'Égypotologie Champollion (ADEC), elle a commencé l'étude des archives familiales des frères Champollion déposées aux Archives départementales de l'Isère.
Elle a accepté de nous parler de cette source extrêmement riche en informations pour mieux connaître la vie des deux frères, Jacques-Joseph Champollion-Figeac et Jean-François Champollion "le jeune".
Égypte actualités : C'est en mars 1801 - il y a 215 ans - que Jean-François Champollion quitte sa ville natale de Figeac pour s'installer chez son frère à Grenoble. Pourquoi, alors qu'il n'a que 11 ans, quitte-t-il ses parents pour rejoindre Jacques-Joseph ? Comment celui-ci prend-il en main l'éducation de ce frère qui a douze ans de moins que lui ? A-t-il pressenti son immense potentiel ? Va-t-il s'employer à le stimuler afin de faire épanouir sa belle intelligence ? Le fait-il bénéficier de ses connaissances, de ses relations ?
Karine Madrigal : Jean-François Champollion était un enfant précoce et comme la plupart des enfants surdoués, il s’ennuyait et devenait volage comme le fait remarquer son maître, l’abbé Calmels, dans ses lettres à Jacques-Joseph. Très tôt, Jacques-Joseph Champollion s’occupe de l’éducation de son frère (n’oublions pas qu’il avait 12 ans de plus et surtout qu’il était son parrain !) sans doute pour palier le manque éducatif des parents.
Les quelques échanges avec l’abbé Calmels montrent qu’il suit de très près les progrès de son frère et il intervient également pour le gendarmer lorsqu’il ne travaille pas.Sentant qu’il ne pourra s’épanouir à Figeac, il le fait venir à Grenoble, mais encore une fois, Jean-François Champollion s’ennuie à l’école qu’il appelle “sa prison”.
Je pense que Jacques-Joseph a pressenti l’immense potentiel de son frère dès le début et l’étude de sa correspondance montre qu’il va très tôt s’informer sur les recherches liées au déchiffrement des hiéroglyphes et l’étude de la Pierre de Rosette. N’oublions pas que c’était un helléniste et qu’il avait travaillé à la traduction de la partie grecque de la Pierre de Rosette. Pressentant, comme d’autres, que cet objet serait peut-être la clé du déchiffrement, il va inciter son frère à travailler dessus. Sur les conseils de Dom Raphaël, un moine copte revenu d’Égypte avec l’expédition de Bonaparte, Jean-François Champollion va apprendre le copte.Jacques-Joseph Champollion, grâce à ses connaissances et ses relations, fournira à son frère différentes copies de la Pierre de Rosette et autres textes égyptiens pour ses travaux.
La correspondance entre les deux frères montre que l’aîné suivait de très près les progrès de son frère, qu’il l’encourageait et parfois, lorsque cela était nécessaire, le remettait dans le droit chemin. Un exemple de lettre est assez frappant. Le cadet estimant que la carrière de professeur n’était pas satisfaisante et que ce n’était pas un métier d’avenir, avait décidé "d’embrasser la carrière de notaire". Il a du se faire remonter les bretelles par son frère, car par la suite il n’en sera plus jamais question !
ÉA : Dans les archives que vous étudiez, ce lien étroit qui mêle affectif et intellectuel est-il très souvent illustré ? Le rapport était-il parfois presque filial. Est-ce que Jacques-Joseph a, d'une certaine façon, "façonné" le destin de Jean-François ? Peut-on décemment penser que sans ce frère attentif, Jean-François n'aurait jamais accompli son lumineux destin ? Quel est l'apport de Jacques-Joseph dans le déchiffrement, car il en a eu un, c'est certain ? Toute leur vie, les deux frères ont été très proches : Jacques-Joseph s'est-il mis en retrait pour laisser Jean-François dans la lumière ?
KM : Chaque lettre mêle l’affectif à l’intellectuel car les deux sont très liés. Jacques-Joseph avait un rôle de mentor, peut-être un rôle paternel et je suis convaincue qu’il a façonné le destin de son frère cadet. Comme le disait Jean-François lui même à son frère : "Nous ne faisons qu’un !" L’un ne va pas sans l’autre. Sans Jacques-Joseph, il est probable que le cadet n’aurait pas déchiffré les hiéroglyphes. Jean-François Champollion était un génie à l’état brut et il était nécessaire que quelqu’un lui montre le droit chemin. Il s’agit d’un duo et en ce qui me concerne, je parle toujours des frères Champollion car ils sont inséparables.
Les deux frères étaient très proches malgré les moments où ils étaient séparés (ce qui est une aubaine pour nous car ils s’écrivent !), mais Jacques-Joseph ne s’est pas mis en retrait pour laisser son frère dans la lumière. Jean-François Champollion va bénéficier des appuis politiques et scientifiques de son frère. N’oublions pas non plus que Jacques-Joseph a eu une très belle carrière (il a notamment été conservateur à la Bibliothèque Royale).
Jacques-Joseph Champollion a eu un rôle dans le déchiffrement des hiéroglyphes par l’apport des matériaux nécessaires à l’étude, par son soutien, etc.; mais on lui doit également la réussite pour l’achat de la collection Salt pour le Louvre, la réussite du voyage en Égypte et surtout la publication des ouvrages de son frère.
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| L'écriture de Jacques-Joseph Champollion © Archives dép. Isère |
En effet, au moment où Jean-François Champollion découvre la collection de Livourne lors de son voyage en Italie, c’est à son frère qu’il en parle et c’est lui, aidé de quelques appuis politiques, qui s’occupe des tractations sur Paris pour la faire acheter par l’État. C’est d’ailleurs lui qui sera chargé de la récupérer lors de son arrivée en France.
Pour le voyage en Égypte, il faut savoir que Drovetti avait envoyé une lettre à Jean-François lui déconseillant de se rendre sur la terre des pharaons, soi-disant pour la sécurité de l’équipe ; il voyait d’un très mauvais œil l’arrivée du Déchiffreur en Égypte. Cette lettre est arrivée alors que Jean-François venait de partir et au lieu de faire suivre la lettre pour stopper le voyage, Jacques-Joseph décida de n’en rien faire.
Dernière chose, vous savez que le cadet est mort prématurément, laissant derrière lui de nombreux ouvrages inachevés et encore une fois Jacques-Joseph se chargera de publier les travaux de son frère.
Vous comprenez donc pourquoi je tiens aux "deux frères Champollion", car ils sont inséparables.
ÉA : Entre Figeac, Grenoble, Paris, comment s'est organisée leur vie ?
KM : Encore une fois, la correspondance entre les deux frères nous permet de suivre leurs différents voyages.
1804-1807 : J.-F. Champollion au lycée de Grenoble, Jacques-Joseph à Grenoble/Vif
1807-1810 : J.-F. Champollion à Paris, Jacques-Joseph à Grenoble/Vif1810-1816 : J.-F. Champollion à Grenoble, Jacques-Joseph à Paris
1816-1817 : les deux frères sont exilés à Figeac. Pas d’échanges de lettres
1817-1824 : J.-F. Champollion à Grenoble, Jacques-Joseph à Paris
1824-1826 : J.-F. Champollion en Italie, Jacques-Joseph à Paris
1827 : les deux frères sont à Paris ; pas d’échanges de lettres
1828-1829 : voyage de Jean-François en Egypte, son frère à Paris
1830-1832 : Jean-François retrouve son frère à Paris. Durant les deux dernières années de sa vie, ils ne se quittent guère : très peu de lettres échangées.
ÉA : Lorsque Jacques-Joseph épouse Zoé Berriat, fille d'un notable grenoblois, elle apporte, dans sa dot, la belle propriété de Vif (proche de Grenoble), qui deviendra la maison familiale. Que reste-t- il de Jean-François dans cette demeure ? Peut-on avoir le bel espoir qu'elle devienne, un jour, un musée à sa mémoire, ou mieux, à la mémoire des deux frères ?
KM : Jacques-Joseph Champollion-Figeac épouse le 1er juillet 1807, à Grenoble, Zoé Agathe Berriat. Elle est la fille de Pierre Berriat, un notable grenoblois important (à Grenoble on parle d’ailleurs de la "race" des Berriat. Le frère de Zoé, Hugues-Honoré Berriat sera maire de Grenoble de 1835 à 1842).
Le 11 août 1778, Pierre Berriat achète à Jacques Étienne Bonnot plusieurs biens immobiliers à Vif dont la maison familiale.De nombreux ouvrages sur Champollion précisent que cette demeure fut apportée en dot par Zoé Berriat au moment du mariage. L’étude du contrat de mariage ne permet pas de confirmer cette information, car cette demeure familiale n’est pas mentionnée. La dot de Zoé Berriat ne contient aucun bien mobilier. En revanche, une information portée dans le contrat de mariage disant que Pierre Berriat constitue une dote de 11.850 francs à sa fille : "qu’il s’oblige de payer dans quatre années" et que, "pour tenir lieu des intérêts de la dite somme, il s’oblige de loger et nourrir les futurs époux pendant cet intervalle de temps" est peut-être à l’origine de l’idée que la maison de Vif faisait partie de la dot. Il s’agit d’un accord moral et non d’une transmission de patrimoine.
Zoé Berriat passait beaucoup de temps dans cette demeure où elle y faisait l’élevage de vers à soie et s’occupait des enfants de la famille. Le couple Berriat-Champollion a eu six enfants (quatre garçons et deux filles dont l’une ne vécut que deux ans). Cette demeure était pour Jean-François un havre de paix où il aimait venir se reposer.
Cette maison familiale est passée entre les mains des différents héritiers Champollion jusqu’aux derniers, le couple Chateauminois qui vendit la maison en 2001 au Conseil général de l’Isère avec l’idée de faire préserver cette demeure et d’en faire un lieu de mémoire des frères Champollion. Malheureusement, à l’heure actuelle, cette demeure est toujours fermée et aucun projet n’est prévu pour le moment.
ÉA : Cet attachement à Grenoble, à Vif, s'ancrera, mais jamais il ne ternira les liens à Figeac, qui a su honorer de fort belle manière les Champollion et qui s'est notamment dotée d'un musée qui fêtera ses 30 ans cette année… Comment sera commémoré cet événement? Des publications sont-elles prévues pour marquer cet anniversaire ?
KM : Effectivement les frères Champollion étaient des Grenoblois dans l’âme et ne cesseront jamais de l’être, mais un lien particulier les rattachera toujours à leur ville natale, Figeac.
L’étude des archives familiales montre que tout au long de leur vie, Jacques-Joseph et Jean-François s’entretiendront avec des Figeacois, se tiendront au courant des évènements survenus dans leur ville et bien entendu garderont un lien avec leur famille.
Il y a 30 ans, la ville de Figeac a réalisé un très beau projet muséal : créer dans une partie de la maison familiale, un musée des Écritures du monde.
À l’occasion de ce trentième anniversaire, Benjamin Findinier, conservateur du musée, a souhaité commémorer l’événement par une exposition mais aussi par une publication.
Ayant eu connaissance des documents présents dans les archives familiales que j’étais en train d’étudier, il s’est naturellement tourné vers moi et m’a proposé de participer à une publication faisant sortir des documents des archives montrant les liens entre les Champollion et leur ville natale.
Cet ouvrage est en cours et paraîtra au mois de juin 2016. Pour fêter la sortie de la publication et l’anniversaire du musée une journée événementielle sera sans doute proposée en juin (la date n’est pas encore fixée).
Propos recueillis par marie grillot
Pour en savoir plus sur les archives Champollion :
SENOUY 2015 : il y a eu à Grenoble un colloque sur Champollion en septembre 2014.
Actes du colloque de Nîmes de janvier 2015.
Publication à paraître en 2016 dans les “Cahiers de Karnak” sur la correspondance Champollion-Prisse d’Avennes sur le démontage de la Chambre des Ancêtres de Karnak
http://www.champollion-adec.net/





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