mardi 29 décembre 2015

En piste pour le Cirque national égyptien

Inauguration du cirque du Caire

Quelles que soient ses origines (en Chine, à Rome, en Égypte… ou ailleurs), le cirque était connu de l’Égypte ancienne. Au IIIe siècle avant notre ère, Ptolémée II aurait ainsi organisé des parades d’animaux sauvages venus d’Afrique et du Moyen-Orient pour distraire le peuple les jours de fête.

Quelques dates majeures ont marqué l’histoire de cette "piste aux étoiles" en terre d’Égypte.
Geronimo Medrano

La première, dans un contexte très festif, puisqu’il s’agit rien moins que de l’inauguration du Canal de Suez. En complément des manifestations officielles prévues pour marquer l’événement, le khédive Ismaïl Pacha, vice-roi d'Égypte, cherche à offrir à ses hôtes officiels des distractions hautes en couleurs. 

Le cirque en fait partie, avec la participation de la troupe du Français Théodore Rancy qui, des quelques semaines mises à sa disposition pour présenter son spectacle, restera en fait deux années au pays des Pharaons ! Geronimo Medrano, dit Boum-Boum, un des clowns les plus populaires de la fin du XIXème siècle, est au programme.

Les représentations sont données tout d’abord dans un théâtre équipé d’une piste circulaire, puis dans le tout nouveau “Cirque du Caire”, construit pour l’occasion et inauguré le 16 octobre 1869.

Voici la description qu’en donnent ses architectes l’Allemand Julius Franz et l’ingénieur marseillais Régis de Curel, dans la "Revue générale de l'architecture et des travaux publics : journal des architectes, des ingénieurs, des archéologues des industriels et des propriétaires", Volume 27 : "Le cirque (...) a été érigé au printemps de l'année 1869, sous une température de 37 degrés centigrades, dans le nouveau quartier de l'Esbekieh, sur un îlot de terrain remblayé sur une hauteur moyenne de 2 mètres (...). L'insuffisance de solidité du sol, la raison d'économie et surtout l'impérieuse nécessité d'une exécution rapide, ont déterminé, pour la construction, l'emploi de pans de bois enduits en plâtre sur les deux faces. La coupole se compose de seize fermes doubles, du système Émy, dont huit aboutissant au poinçon et les huit autres, intermédiaires, à l'enrayure de la lanterne, laquelle mesure 5 mètres de diamètre. (...) Le cirque proprement dit a 31 mètres de diamètre hors œuvre, et 21 mètres de hauteur jusqu'au sommet extérieur de la coupole. Les murs enveloppants ont 12 mètres de hauteur, et la coupole intérieure, portée sur un système d'arcs, 25 mètres de diamètre sur 7 mètres de flèche. La piste mesure 13 m 60 de diamètre. (...) Le cirque du Caire, avec ses dépendances, y compris l'ornementation et l'ameublement, a été exécuté en cinquante-six jours. Il y a été employé 800 mètres cubes de bois de toutes dimensions, 12.000 planches, 20.000 kilogrammes de fer pour boulons, étriers, etc. La dépense totale s'est élevée à 300.000 francs."

Le vice-roi d’Égypte ainsi que le Duc et la Duchesse d'Aoste honorent de leur présence la séance inaugurale. Est également présent Ferdinand de Lesseps. "À dîner, écrit Pierre Pichot en 1870 dans la "Revue britannique", un chambellan vint nous prévenir que des places seraient retenues pour les invités à la représentation d'ouverture du Cirque, où nous nous rendons avec M. de Lesseps, en tenue de campagne, car nos malles n'étaient pas encore au but de leur miraculeux voyage d'Alexandrie au Caire. (...) À tous les points de vue, le Cirque du Caire peut à bon droit passer pour l'un des premiers cirques du monde ; les sauteuses pourraient être facilement métamorphosées en péris orientales et les clodoches en djinns plus ou moins grotesques ; mais au lieu de quelque boab galonné d'or et d'argent, pourquoi voit-on aux portes ces suisses empruntés à la Trinité ou à la Madeleine ? Ce sont là de ces barbarismes trop fréquents dans la traduction orientale de nos usages occidentaux. Un tiers du pourtour du Cirque est distribué en loges pour le vice-roi, les princes et le corps diplomatique, et ces loges sont surmontées d'une galerie formant une longue loge grillée, dans laquelle les femmes du harem peuvent assister au spectacle sans être exposées à des regards indiscrets."

Un siècle plus tard…

Le président Gamal Abdel Nasser préside au destin de l’Égypte. Au cours d’un voyage en URSS, il est séduit par la qualité du cirque russe et souhaite s’en inspirer pour créer un cirque national égyptien. Il confie la charge de cette mission à son ministre de la culture, Abdel Qader Hatem. Celui-ci nomme à la tête du nouvel établissement subventionné par l’État Abdel Fatah Chafiq, puis l'artiste Ahmad Sallam. Leur fonction première est, pour perfectionner et développer les programmes du cirque national, de puiser dans les talents locaux des petits cirques privés, notamment les déjà célèbres familles al-Helw et Akef. 

Des voyages de formation et de perfectionnement sont organisés. Puis en janvier 1966, le Cirque national égyptien voit officiellement le jour avec 60 artistes. Un premier spectacle est programmé sous un chapiteau, sur les rives du Nil, à Agouza. Puis rapidement des tournées partent vers Alexandrie, Suez… La réputation du cirque dépasse même les frontières du pays : en 1982, il remporte une Médaille d’or au Festival du cirque de Monte-Carlo, et une Médaille d’argent à Paris, la même année.
En haut, à gauche : Mohamed al-Helw et son lion Sultan

La grande famille circassienne égyptienne commence à voir malheureusement son destin s’assombrir au début des années 1970, avec une réduction des subventions pour les tournées internationales et des salaires des artistes, certains étant même contraints de quitter l’Égypte pour un emploi mieux rémunéré en Russie, en Turquie ou même en Chine. 

Comble de malheur, lors d’une représentation à la mi-octobre 1972 à El-Balloon (Corniche el-Nil), le directeur du cirque et dompteur de lions Mohamed al-Helw est attaqué par son animal préféré, Sultan. Il succombera à ses blessures quatre jours plus tard… et, pour clore cette tragédie, Sultan se laissera mourir de faim.

Dans le récit qu’il fera de cet événement auquel il a assisté, l'écrivain Youssef Idriss note d’ailleurs les conditions dégradées du cirque, les costumes et les équipements usés. 

"Depuis des années, écrit Névine Lameï dans "Al-Ahram" en juin 2011, le cirque vit dans une bureaucratie atroce. Son âme est devenue un service gouvernemental oublié."

Et qu’en est-il aujourd’hui ? Albert Arié, notre "correspondant" local, nous écrit : "Le cirque national était localisé au Théâtre du 'Balloon', à Agouza. J'ai envoyé quelqu'un voir ce qui se passait. Il a trouvé le local fermé et poussiéreux et personne pour le renseigner, pas même un gardien ! Le cirque Helou (privé) est opérationnel à Héliopolis et il y aussi de petits cirques étrangers de passage. C’est triste !"

Bien triste conclusion, en effet, après les heures de gloire qu’a connues le seul cirque, dans le monde arabe, de réputation internationale...

Marc Chartier

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