lundi 28 décembre 2015

Dans les pas de Ramsès II, avec Claude Obsomer

Statue de Ramsès II à Memphis - photo Daniel Malnati (2009)

Claude Obsomer est égyptologue. Il enseigne à l’Université Catholique de Louvain et à celle de Namur. Il a de nombreux sujets de recherches (les relations de l'Égypte avec la Nubie, les succession royales, le Moyen-Empire, les textes grecs relatifs aux monuments égyptiens), mais c’est en tant que grand spécialiste de Ramsès II que nous l’interrogeons aujourd’hui. En 2012, il lui a consacré une imposante biographie (557 pages ! *) et son immense connaissance - pour ne pas dire intimité avec ce souverain - va nous permettre de mieux connaître cet homme qui a régné plus de 66 ans sur le royaume des Deux Terres.
Claude Obsomer, grand biographe de Ramsès II,
au Ramesséum devant les fils de Ramsès II (2007)

Égypte actualités : Il est parfois difficile de retracer la filiation de certains pharaons, mais pour Ramsès II, sa “lignée” est clairement définie côté paternel. Il est le fils unique du grand Séthy Ier. Mais qui était sa mère ? Que sait-on de son enfance ? Avait-il des frères et sœurs ?

Claude Obsomer : Sa mère était Touy, la fille de Râia, un militaire attaché à la charrerie. On conserve d'elle un bon nombre de statues et de reliefs, ainsi que le petit temple connexe du Ramesséum que lui a consacré son fils. Ramsès était le seul fils du couple : l'idée ancienne qu'il avait un frère aîné vient d'une mauvaise interprétation de certains reliefs de Karnak. Mais on lui connaît une sœur aînée, Tia, qui épousa un haut fonctionnaire nommé également Tia, qui avait des responsabilités dans la gestion des domaines du Ramesséum: leur tombe se trouve sur le plateau de Saqqara non loin de la tombe d'Horemheb. 
Les parents de Ramsès II : statue de Séthi Ier bouchon de vase canope à l'image de la reine Touy Musée de Louqsor

On a parfois pensé qu'il avait une sœur cadette, Hénoutmirê, mais il s'avère que celle-ci était l'une de ses nombreuses filles. 

Ramsès II est né sous le règne d'Horemheb, avant que son grand-père Ramsès Ier n'accède au trône, et l'on peut penser qu'il avait à peu près 11 ans à l'avènement de son père Séthy Ier. Il fut dès lors éduqué dans la perspective de devenir un jour le souverain : on lui donna plusieurs épouses pour qu'il puisse assurer la pérennité de la dynastie et on l'associa à plusieurs missions de terrain à la fin du règne de son père.

ÉA : Ramsès II a eu plusieurs épouses : bien sûr, la belle Néfertary, mais que connaît-on des autres épouses royales ? A-t-il vraiment épousé ses filles ?

CO : Néfertary fut la grande épouse royale des deux premières décennies du règne, qui lui donna quatre fils et deux filles. Parmi les autres épouses, Isis-néféret lui donna sa fille aînée et trois fils, dont le futur roi Mérenptah. D'aucuns ont voulu voir en elle la rivale de Néfertary, mais elle est connue surtout grâce aux monuments plus récents de ses fils Khâemouaset et Mérenptah. Les autres épouses royales (ou concubines ?) qui lui donnèrent des enfants restent pour la plupart anonymes, à l'exception semble-t-il d'une autre Néfertary qui fut la mère du neuvième fils royal, Séthy. On sait qu'il épousa quatre princesses étrangères : une fille du roi de Babylone, une fille du roi de Zoulabi et deux princesses hittites. Mais seule la première princesse hittite est suffisamment documentée : elle devint grande épouse royale, sous le nom égyptien de Maat-Hor-néférourê, à la suite du mariage contracté en l'an 34 au terme de longs échanges diplomatiques. Certaines filles de Ramsès II devinrent épouses royales, voire même grandes épouses royales après la disparition de Néfertary. C'est le cas de Bentânat et de Mérytamon, les filles aînées d'Isis-néféret et de Néfertary, puis de Nébettaouy, Hénoutatouy et Hénoutmirê. Elles ont toutes reçu l'honneur d'être enterrées auprès de Touy et de Néfertary dans la Vallée des Reines. Rien ne permet d'affirmer que Ramsès aurait eu des enfants avec ses propres filles.

ÉA : Combien a-t-il eu de fils ? Dans la Vallée des Rois, la KV5 - “tombe des fils de Ramsès” - était-elle vraiment la tombe de "ses" fils de sang ?
Pancarte signalétique de la tombe de la KV 5 -  Tombe des Fils de Ramsès  II

CO : On connaît de Ramsès II un peu moins de cinquante fils, mais peut-être en eut-il davantage. La tombe KV 5 est très vaste et offre plus d'une cinquantaine de chambres sépulcrales potentielles. Comme elle a été pillée de fond en comble, il est impossible de rendre à chaque fils son tombeau : des reliefs fragmentaires et des vases canopes trouvés dans la tombe conservent seulement les noms du fils aîné Amon-her-khépéchef et de trois de ses frères : Ramsès, Séthy (nommé ici Souty) et Méryatoum. On sait que Khâemouaset et Merenptah furent enterrés ailleurs.

ÉA : Quand est-il monté sur le trône ? Et son règne a-t-il été aussi heureux et prospère qu’il l’écrit ? Était-il un grand diplomate ? Était-il le grand guerrier que l’on voit sur les murs de ses temples ? Et la bataille de Qadesh, a-t-elle été une si écrasante défaite pour les Hittites ou cette victoire a-t-elle été “récupérée” par Ramsès pour “auréoler” son personnage ?

CO : Dans un premier temps, il a certainement pensé que seule l'action militaire permettait de maintenir les possessions égyptiennes en Syrie. Aussi mena-t-il, durant la première décennie de son règne, plusieurs campagnes vers l'Amourrou et vers Qadech en vue de restaurer la domination égyptienne sur les régions limitrophes de l'empire hittite. Mais sa victoire de l'an 5 à Qadech contre la charrerie hittite ne fut que très partielle, puisque l'infanterie du roi Mouwatalli restait bien positionnée derrière l'Oronte. Ramsès échoua dans son projet de prendre cette ville et il fut contraint de battre en retraite, tandis que les Hittites s'avançaient vers le sud en prenant possession du pays Oupé jusque-là sous domination égyptienne. 
Ramsès II sur son char à la bataille de Qadech,
mur du temple d'Abou Simbel - illustration d'Ippolito Rosellini

De retour en Égypte, Ramsès insista bien entendu sur la victoire d'un jour en passant sous silence les conséquences négatives de la campagne. C'est la diplomatie qui permit à Ramsès de reprendre le pays Oupé, dans le cadre du traité égypto-hittite de l'an 21, lorsqu'il fut décidé que l'on en reviendrait aux frontières antérieures à Séthy Ier. C'est le roi Hattousili qui était demandeur de ce traité, car il était en quête de légitimité au niveau international, après s'être emparé du pouvoir royal en chassant son neveu Moursili. Les échanges entre les deux cours se poursuivirent durant des années et la conclusion du mariage de l'an 34 assura la pérennité du traité et la paix entre les deux peuples pour plusieurs décennies. Les échanges commerciaux furent développés et la prospérité s'installa dans la vallée du Nil.

ÉA : Il a été un “pharaon bâtisseur” et les monuments qu’il a fait construire à Louqsor, Abou Simbel, ou encore Abydos témoignent de sa puissance. Était-il obnubilé par le fait de laisser des traces de son règne ou ses constructions constituaient-elles des hommages aux dieux ?

CO : Construire des temples pour les dieux fait partie du contrat qui s'impose au roi d'Égypte et il est assurément de ceux qui l'ont le mieux rempli puisque rares sont les lieux de cultes qui n'ont pas vu œuvrer ses architectes, artistes et ouvriers.
Il est évident que ces grands travaux sont l'occasion de marquer les esprits des contemporains et de laisser à la postérité un souvenir impérissable. Il se place plus spécifiquement dans la continuité d'Aménophis III, lorsqu'il dresse à l'entrée des temples des statues gigantesques que le peuple peut adorer comme des manifestations divines et lorsqu'il construit en Nubie des temples où la divinité du roi fait l'objet d'une véritable dévotion. 
Il est impossible de ne pas mentionner aussi la nouvelle capitale édifiée à l'extrémité nord-est de l'Égypte et qui porte son nom : Pi-Ramsès.

ÉA : On connaît également nombre de statues, dans ses temples, dans les musées du Caire, de Paris, de Londres ou bien encore de Turin. Quelle est selon vous celle qui le représente le mieux ?
Statues de Ramsès II : à Memphis et au Musée de Turin

CO : Celle qui le représente le mieux est peut-être la statue assise de Turin, achevée peu après le couronnement. Celle que je préfère est la grande statue couchée de Memphis, qui permet d'imaginer la splendeur passée de cette ville.

ÉA : Sa momie, qui reposait dans sa demeure d’éternité de la Vallée des Rois, la KV7, était parmi les “momies errantes” qui furent retrouvées en 1881 dans la DB 320 de Deir el-Bahari. Après avoir été transportée au musée de Boulaq, elle a été exposée dans les musées de Guizeh, puis de Tahrir, et elle va bientôt rejoindre le Grand Musée Égyptien. Si l’on ajoute son séjour de 8 mois en 1977 à Paris pour se faire soigner... que vous inspire cette éternité un peu trop “chamboulée” ?

CO : Une éternité avec les honneurs rendus maintes et maintes fois et un nom qui ne sombre pas dans l'oubli...

Propos recueillis par Marie Grillot

*Claude Obsomer, Ramsès II, Pygmalion, 2012

http://editions.flammarion.com/Albums_Detail.cfm?ID=43250&levelCode=home

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