mercredi 23 décembre 2015

Karomama, divine adoratrice, totalement et éternellement "divine" !

Karomama, "divine adoratrice d'Amon" - bronze incrusté d'or rose, d'argent, d'électrum - XXIIe dynastie
provenant de Thèbes - acquise par Jean-François Champollion, en Égypte, en 1829 auprès de Giovanni (Yanni) d'Athanasi
Musée du Louvre - N 500 

En juillet 1827, les grandes lignes de l'expédition franco-toscane en Égypte sont mises sur papier. Jean-François Champollion et Ippolito Rosellini et leurs équipes auront pour principales missions de visiter les monuments de l'Égypte antique et d'acheter des objets pour les collections royales. 

Pendant 17 mois, de juillet 1828 à décembre 1829, Champollion se consacrera, avec une infinie passion aux monuments. Mais il aura aussi à cœur de rapporter de nombreux objets pour enrichir la division des antiquités égyptiennes du musée Charles X (futur Louvre), inaugurée le 15 décembre 1827 et dont il a été nommé conservateur. 
Karomama, "divine adoratrice d'Amon" - bronze incrusté d'or rose, d'argent, d'électrum - XXIIe dynastie
provenant de Thèbes - acquise par Jean-François Champollion, en Égypte, en 1829 auprès de Giovanni (Yanni) d'Athanasi
Musée du Louvre - N 500

Ainsi, le 26 décembre 1829 écrit-il au Baron de la Bouillerie : "J'ai réuni aussi une collection d'objets choisis d'un grand intérêt, parmi lesquels se trouve une statuette de bronze, d'un travail exquis, entièrement incrustée en or, et représentant une reine égyptienne de la dynastie des Bubastides. C'est le plus bel objet de ce genre."

Et, dans un courrier à Rosellini, Champollion en explique ainsi l'acquisition : "Cette grande statuette en bronze de la divine adoratrice Karomama faisait partie de la collection rassemblée à Alexandrie par Yanni Athanasi, l'ancien collaborateur de Salt : j'ai eu son beau bronze de la reine et une centaine d'autres pièces de premier choix pour mille talaris." Giovanni d'Athanasi était alors connu et reconnu : en 1819, il avait succédé à Belzoni auprès du consul anglais Henry Salt qui appréciait ses capacités à estimer la qualité et la valeur des antiquités ainsi que son sens du commerce. Athanasi approvisionnait ainsi les collections Salt tout en se constituant lui-même une collection personnelle.
Karomama, "divine adoratrice d'Amon" - bronze incrusté d'or rose, d'argent, d'électrum - XXIIe dynastie
provenant de Thèbes - acquise par Jean-François Champollion, en Égypte, en 1829 auprès de Giovanni (Yanni) d'Athanasi
Musée du Louvre - N 500 

C'est ainsi que la statue de Karomama arrive à Paris. Elle mesure 59 cm de haut et, sur le site du Louvre, elle est ainsi présentée, sous le numéro d'inventaire N 500 : "En marche sur un socle, pieds nus, les bras tendus pour agiter les sistres, Karomama est vêtue d'une robe plissée près du corps, aux manches amples. À demi-longue, la robe est prise dans le plumage du vautour qui glisse sur les cuisses. La coiffure courte emboîte largement le visage. L'uraeus lové sort du modius, petit coussinet sur lequel s'encastrait à l'origine une couronne. Une fastueuse parure d'orfèvrerie rayonne sur le haut de ses épaules et la naissance de sa poitrine… Les inscriptions sur le socle indiquent son identité : "aimée d'Amon-Rê, elle est son épouse divine, la Divine Adoratrice."
Karomama, "divine adoratrice d'Amon" - bronze incrusté d'or rose, d'argent, d'électrum - XXIIe dynastie
provenant de Thèbes - acquise par Jean-François Champollion, en Égypte, en 1829 auprès de Giovanni (Yanni) d'Athanasi
Musée du Louvre - N 500


Elle est considérée aujourd'hui comme l'une des plus belles pièces du département des Antiquités égyptiennes. Elle a enfin surmonté cette période difficile où, après l'admiration suscitée à son arrivée, elle avait été déposée dans une vitrine un peu sombre, recouverte de poussière et d'oubli… ceci afin de laisser place aux nouvelles acquisitions.

Dans les années 1890, c'est Émile Chassinat (attaché au département des Antiquités égyptiennes) qui la sortit de son "exil où ses rivaux plus heureux l'avaient reléguée".
Karomama, "divine adoratrice d'Amon" - bronze incrusté d'or rose, d'argent, d'électrum - XXIIe dynastie
provenant de Thèbes - acquise par Jean-François Champollion, en Égypte, en 1829 auprès de Giovanni (Yanni) d'Athanasi
Musée du Louvre - N 500 

Il en fait une analyse extrêmement précise intitulée "Une statuette de bronze de la reine Karomama (XXIIe dynastie)" qui paraît en 1897 dont voici quelques extraits : "Karomama, de sang mêlé certainement, libyenne de souche plus ou moins récente, accuse une finesse de ligne, que d'aucuns trouveront peut-être sèche, qui dénonce la race et qui calque pour ainsi dire le type classique des déesses tel que les sculpteurs le copiaient de génération en génération. Peut-être même l'a-t-on embelli ici à dessein, afin de mieux marquer l'essence supérieure de la reine… Le nez est mince et légèrement arqué ; les yeux largement fendus sont allongés naturellement et non par l'artifice du kohol ; la bouche se pince et s'ourle de lèvres assez minces et l'ovale accentué de la face nous change de la banalité un peu fatigante des portraits de femmes que l'on rencontre communément… Elle est représentée dans une pose conventionnelle. Debout, la jambe gauche légèrement avancée, elle étend à demi les bras ; les poings fermés maintenaient très probablement deux sistres… Le haut de la poitrine et une partie des bras sont masqués par un large collier à cinq rangs où le talent décoratif du damasquineur s'est donné pleine carrière. Chaque rang est formé de motifs différents ; le dernier simule des pendeloques... L'électrum, l'or et l'argent y marient leurs couleurs, un peu pâlies maintenant, avec une harmonie et un bon goût parfaits. Malgré la profusion des matières précieuses, l'impression générale est excellente ; peut-être n'en était-il pas de même lorsque l'oeuvre sortit des mains de l'artisan ; on ne saurait l'affirmer, car le temps a souvent bien fait les choses en atténuant"... "Elle seule, pourrait-on dire, de tous les bronzes du Louvre, donne l'impression satisfaisante de la perfection à laquelle les artistes égyptiens avaient atteint dans toutes les branches de la plastique."
Karomama, "divine adoratrice d'Amon" - bronze incrusté d'or rose, d'argent, d'électrum - XXIIe dynastie
provenant de Thèbes - acquise par Jean-François Champollion, en Égypte, en 1829 auprès de Giovanni (Yanni) d'Athanasi
Musée du Louvre - N 500

Christiane Ziegler ("Tanis l'or des pharaons"), qui a étudié les inscriptions de la statue, précise que cette magnifique œuvre : "fut érigée afin 'de perpétuer le nom de la souveraine dans le temple d'Amon'". Et elle ajoute : "D'autres passages du texte laissent supposer qu'à l'origine cette effigie de Karomama était placée à l'intérieur de l'une des multiples chapelles édifiées à l'époque libyenne dans l'enceinte sacrée des temples de Karnak"…
Chantier de fouille de la tombe de Karomama dans le temple de Touy dans l'enceinte du Ramesseum
temple de millions d'années de Ramsès II, sur la rive ouest de Thèbes
mené en 2014 par la Mission Archéologique Française de Thèbes Ouest (MAFTO/CNRS-UMR 8220/LAMS)
et le Centre d’Étude et de Documentation sur l’Ancienne Égypte (CEDAE/CSA)

Et comme l'Égypte prend tout son temps pour délivrer ses secrets, Karomama est revenue dans l'actualité en 2014.

C'est sur la rive ouest de Thèbes, sur le site du temple des millions d'années de Ramsès II, le Ramesseum, où la Mission Archéologique Française de Thèbes-Ouest (MAFTO/CNRS-UMR 8220/LAMS) et le Centre d'Étude et de Documentation sur l'Ancienne Égypte (CEDAE/CSA) menaient leur campagne de fouilles 2014, que sa tombe a été découverte, précisément dans l'enceinte du petit temple de Touy. Sur ce secteur, les fouilles étaient alors menées en coopération avec l'Institut d'Égyptologie de l'Université de Leipzig, dont l'équipe était dirigée par Benoît Lurson, avec un financement de la Fondation Gerda Henkel.
Oushebtis et vases canopes au nom de la divine adoratrice Karomama achetés par Karl Richard Lepsius en 1842

Dans "Ramsès II et le Ramesseum" publié en 2019, Christian Leblanc apporte ces précieuses informations : "Dans le sanctuaire nord, originellement réservé semble-t-il à Nefertari, a été récemment retrouvée la sépulture de Karomama, divine adoratrice d'Amon sous la XXIIe dynastie. Sans doute petite-fille d'Osorkon II, cette 'épouse du dieu' qui avait rang de reine, nous est bien connue par la très belle statuette de bronze damasquinée d'or et d'argent acquise en Égypte par J.-F. Champollion et conservée depuis au Louvre, mais également par deux vases-canopes et quelques chaouabtis jadis achetés à Gournah par R.C. Lepsius lors de l'expédition scientifique prussienne. Ces vestiges funéraires accessibles sur le marché local des antiquités laissaient évidemment supposer que la tombe avait été profanée, ce qui fut confirmé lors de sa découverte en 2014. Son dernier pillage, qui pourrait remonter entre 1820 et 1844, a été quasiment systématique puisque la fouille n'a livré que quelques amulettes et des chaouabtis fragmentaires en fritte glaçurée sur lesquels se lisaient encore la qualité et le nom inscrit dans un cartouche de sa défunte et insigne propriétaire : 'L'Osiris, la divine adoratrice d'Amon Karoma(ma)-aimée-de-Mout justifiée'".
Chaouabtis fragmentaires en fritte glaçurée sur lesquels se lisaient encore la qualité et le nom inscrit
dans un cartouche de sa défunte : 'L'Osiris, la divine adoratrice d'Amon Karoma(ma)-aimée-de-Mout justifiée'"
découverts au Ramesseum en 2014 lors de la mission de la MAFTO/CNRS-UMR 8220/LAMS
et du Centre d’Étude et de Documentation sur l’Ancienne Égypte (CEDAE/CSA) - photo de la MAFTO

C'est dans les entrailles de Thèbes ouest que l'histoire de Karomama continue à s'écrire … car comme le dit Christian Leblanc : "Cette mystérieuse prêtresse qui avait rang de reine a encore beaucoup à nous apprendre, notamment sur ses liens de parenté"...

marie grillot

Karomama, "divine adoratrice d'Amon" - bronze incrusté d'or rose, d'argent, d'électrum - XXIIe dynastie
provenant de Thèbes - acquise par Jean-François Champollion, en Égypte, en 1829 auprès de Giovanni (Yanni) d'Athanasi
Musée du Louvre - N 500

sources :
Jean-François Champollion (Champollion le jeune), Lettres écrites d'Égypte et de Nubie en 1828 et 1829, Didier & Cie Libraires Editeurs, Paris,1868
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k103771z/f1.image.r=Il%20est%20donc%20du%20plus%20haut%20intérêt%20pour%20l'Egypte%20elle-même.texteImage
Statue de la divine adoratrice d'Amon Karomama
http://cartelfr.louvre.fr/cartelfr/visite?srv=car_not_frame&idNotice=17845&langue=fr
Émile Chassinat, Une statuette de bronze de la reine Karomama (XXII° dynastie) (Musée du Louvre). In: Monuments et mémoires de la Fondation Eugène Piot, tome 4, fascicule 1, 1897. pp. 15-26;
https://www.persee.fr/doc/piot_1148-6023_1897_num_4_1_1146
Elisabeth Delange, Marie-Emmanuelle Meyohas, Marc Aucouturier The statue of Karomama, a testimony of the skill of Egyptian metallurgists in polychrome bronze statuary, Journal of Cultural Heritage, Volume 6, Issue 2, April-June 2005, Pages 99-113
http://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S1296207405000348
Benoît Lurson, Claude Obsomer et alii, Lost and found : the Tomb of the Divine Adoratrice Karomama (22nd  Dynasty)
De la mère du roi à l’épouse du dieu. Première synthèse des résultats des fouilles du temple de Touy et de la tombe de Karomama // Von der Königsmutter zur Gottesgemahlin. Erste Synthese der Ausgrabungsergebnisse des Tempels von Tuja und des Grabes von Karomama, Safran, 2017
https://www.academia.edu/38735032/De_la_mère_du_roi_à_l_épouse_du_dieu._Première_synthèse_des_résultats_des_fouilles_du_temple_de_Touy_et_de_la_tombe_de_Karomama_Von_der_Königsmutter_zur_Gottesgemahlin._Erste_Synthese_der_Ausgrabungsergebnisse_des_Tempels_von_Tuja_und_des_Grabes_von_Karomama
Christiane Ziegler, Tanis l'or des pharaons, catalogue de l'exposition Paris, Galeries nationales du Grand Palais, 26 mars - 20 juillet 1987 
Christian Leblanc, Ramsès II et le Ramesseum. De la splendeur au déclin d'un temple de millions d'années, L'Harmattan, 2019


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