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| Etienne Drioton et le roi Farouk - photo Fonds Mainbourg |
Michèle Juret est diplômée d'études supérieures de l'École du Louvre et conservatrice du Musée Josèphe Jacquiot de la ville de Montgeron (Essonne - France). En 2013, elle a publié la première biographie consacrée à Étienne Drioton, chanoine, et grand égyptologue du XXe siècle, qui a été directeur du service des Antiquités égyptiennes de 1936 à 1952, année de la destitution du roi Farouk.
Elle est notamment en charge de l'étude des archives que le chanoine a laissées à sa cousine Josèphe Jacquiot et s'emploie à retracer son parcours très riche et les importantes actions qu'il a menées sur la scène de l'égyptologie pendant plus de vingt ans.
Égypte actualités : Le 21 novembre 1889, il y a 126 ans, naissait à Nancy en Lorraine, Étienne Drioton. D'une intelligence hors du commun, après de longues études religieuses, il part pour Rome où il obtient ses doctorats en philosophie et théologie, puis est ordonné prêtre en 1912. À quel moment s'oriente-t-il vers l'égyptologie ? Et comment a-t-il pu mener, de front, son engagement religieux et sa passion pour l'Égypte?
Michèle Juret : Dès l’âge de 11 ans, Étienne Drioton se passionne pour la civilisation égyptienne, il entreprend seul l’étude de l’écriture hiéroglyphique. Cette passion ne le quittera pas. Tout en choisissant la voie sacerdotale, il déclare vouloir poursuivre des études d’égyptologie. Ainsi écrit-il de Rome à son père : "J’envisage une hypothèse : celle où l’Évêché m’encouragerait à travailler l’orientalisme."
Extrêmement brillant, doté d’une puissance de travail hors du commun, ses supérieurs ont probablement pressenti en lui le futur savant qui, par ses travaux, éclairerait la science. L’Église a contribué à sa formation d’orientaliste en lui permettant de suivre ses hautes études à l’Institut Catholique de Paris. Dès 1919 il y enseigne. Ses cours ainsi que ses publications sont très appréciés tant de ses étudiants que des scientifiques. Il n’a jamais été en charge d’une paroisse, mais il vivait en accord avec ses convictions religieuses, pratiquait ses dévotions à titre personnel et assumait en Égypte ses obligations de prêtre dans un cadre plus restreint.
ÉA : Il vient en Égypte fin 1924 pour sa première mission épigraphique, dans le cadre de l'IFAO, avec Fernand Bisson de la Roque, en Haute-Égypte, à Médamoud. Avez-vous dans les archives des lettres relatant les premières sensations ressenties en arrivant sur la terre des pharaons ?
MJ : Une correspondance régulière avec sa famille nous entraîne à la suite de l’abbé sur la terre d’Égypte. En cette fin d’année 1924, la toute première lettre, postée d’Alexandrie, où il était attendu, nous apprend que d’emblée il apprécie la tradition d’hospitalité et de convivialité des Égyptiens. Puis un court séjour au Caire le plonge dans cette ambiance, nouvelle pour lui, où tout semble extrait d’un tableau "orientaliste". Dans la ville les costumes locaux l’interpellent quelque peu, puis il écrit : "Le Caire est une ville délicieuse de pittoresque : dans les quartiers arabes tout est encore oriental et c’est charmant. On se promènerait des heures dans ces rues grouillantes où les gens sont sympathiques aux Français…" Tout naturellement à l’écoute des Cairotes qu’il côtoie, il en recueille, écrit-il : "une forme de sagesse et des usages différents des nôtres".
À Médamoud, ce qui l’interpelle tout d’abord ce sont les moyens de déplacement, à dos d’âne ! Il évoque le campement, la salle à manger-chapelle, les soirées studieuses à la lueur d’une lampe à pétrole… Mais surtout, il nous restitue l’ambiance du chantier : "Les piocheurs remplissent de débris les corbeilles que les enfants vont vider dans les wagonnets du Decauville, en chantant en chœur des chansons arabes bien rythmées. […] Je copie les textes du mur extérieur décoré de bas-reliefs, j’en ai pour plusieurs semaines…". Il relate ses travaux, les trouvailles archéologiques. Il s’intéresse aussi aux gens du village tout proche : "Ici l’Égyptien vit dehors, sa maison n’est qu’un réduit en boue sèche où il dort avec ses animaux. […] En ville ce n’est pas la même chose…"
3 avril 1926. C’est la fin d’une campagne : "Déjà les habitants prennent leurs habitudes comme si nous étions partis. Les femmes, maintenant que le travail est fini, viennent prendre l’eau au vieux puits copte que nous avons débouché dans le temple…".
ÉA : En 1926, tout en enseignant, il est nommé conservateur adjoint au département des Antiquités égyptiennes du musée du Louvre. Quelles sont les principales actions qu'il mène alors au sein de cette institution ?
MJ : Le département des Antiquités égyptiennes est alors en pleine restructuration. De nouvelles salles lui sont attribuées, les collections s’enrichissent d’œuvres provenant des récents partages de fouilles principalement de Deir el-Médineh et de Médamoud. Aux côtés de Charles Boreux, Étienne Drioton participe activement au réaménagement des salles. Après un travail d’inventaire et de recherche, prélude à la sélection des pièces à exposer, une nouvelle muséographie est réalisée : chronologique et évolutive ou thématique selon les oeuvres. Il prépare encore l’installation d’une salle dédiée à l’art copte et au monastère de Baouït et publie les travaux réalisés par Jean Maspero sur ce site. Il poursuit ce travail sur les collections durant plusieurs années sans toutefois abandonner son rôle de professeur, ni les chantiers de fouilles de la Thébaïde.
ÉA : Et puis, en 1936, après le départ de Pierre Lacau de la direction générale du service des Antiquités égyptiennes, un décret signé du roi Farouk, promulgué le 8 juin, le nomme à ce poste. Comment est-il arrivé à cette haute fonction ? s'y attendait-il ? comment accueille-t-il cette nouvelle ?
MJ : Traditionnellement cette haute fonction était dévolue à un savant français. La position éminente acquise par Étienne Drioton dans le monde scientifique l’autorisait, je pense, à espérer cette nomination. Le Roi Fouad Ier l’appelle en effet à ce poste. Cependant, le souverain décède avant que la nomination soit officielle. Bien heureusement, malgré une rivalité qui s’affirme, le jeune roi Farouk Ier respecte la décision de son père. Le 8 juin 1936, le Chanoine est nommé Directeur Général du Service des Antiquités. Un Égyptien qui briguait cette haute fonction obtiendra dans le Service un poste important. Commence une période riche en intrigues, fomentées par ce rival et visant à discréditer Étienne Drioton. Une rivalité qui perdurera des années.
ÉA : En janvier 1937, il accompagne le roi Farouk sur les grands sites pharaoniques. Ils visitent notamment Louxor, Karnak, les tombes de nobles à Gournah, le Ramesseum. À la Vallée des Rois, ils sont reçus par Carter dans la tombe de Toutankhamon. Est-ce que ce voyage a constitué l'un des moments forts de sa carrière ?
MJ : Vous avez vu juste ! Cette croisière sur le Nil s’est révélée en effet extrêmement importante, l’un des moments forts de sa carrière. Tout d’abord, c’est un voyage officiel pour l’inauguration du règne, avec tout le faste que l’on peut imaginer et ceci n’est peut-être pas fait pour lui déplaire. Mais l’essentiel n’est pas là. Le jeune roi Farouk s’intéresse au passé prestigieux de son pays, il apprécie l’immense savoir d’Étienne Drioton qui le guide sur les sites archéologiques. Il apprécie aussi son enthousiasme, sa cordialité. Une relation d’estime réciproque et d’amitié se noue entre eux. Le souverain s’intéressera à l’avancée des fouilles et protégera l’action du directeur. Sans cet appui, dans ce climat anti-occidental et de rivalité qui prévalait alors, le Chanoine n’aurait pu se maintenir à cette haute fonction.
ÉA : La préservation des monuments a été l'une de ses grandes préoccupations. Était-il alors un visionnaire et s'est-on inspiré plus tard de ses conseils et préconisations ?
MJ : À la Direction du Service des Antiquités, il s’est montré un administrateur avisé et novateur.
Dès 1937, il proposait au Roi Farouk un projet audacieux pour sauver Philaë : déplacer le temple sur l’île d’Awad. L’Égypte lui doit la création du premier Service de Restauration sans lequel beaucoup de décors de parois auraient disparus. D’autre part, il projetait un agrandissement considérable du Musée du Caire, un second bâtiment ouvert à d’autres disciplines, ainsi qu’une galerie d’étude telle que l’on peut en voir désormais dans les grands musées. Pour la province, il souhaitait la création de petites unités muséales, destinées à sensibiliser les jeunes Égyptiens à leur passé. Enfin, en dispensant ses cours de doctorat à l’Université Fouad Ier, il préparait l’avenir
ÉA : Étienne Drioton aura été sur le devant de la scène égyptologique pendant de nombreuses années, participant aux plus grandes découvertes, du trésor de Tod à celui de Tanis, et côtoyant les noms les plus illustres de cette discipline. Pouvez-nous nous confier quelques anecdotes ou quelques traits de caractère qu'il aurait dressés de ses collègues ?
MJ : Il avait beaucoup d’humour, se caricaturait lui-même volontiers et contait parfois quelques situations cocasses. Voici une anecdote trouvée dans une lettre à sa mère : "Ce matin, il y a eu la commémoration du roi Fouad à la mosquée El-Rifaï, les diverses sociétés convoquées par le palais y apportent une couronne […]. D’après la nouvelle règle on doit se présenter au roi dans chaque société […] ce qui fait que j’ai serré quatre fois la main du roi." À la mosquée, il ne dit rien ; mais au palais cette nouvelle règle l’a d’abord étonné. La dernière fois, comme Vincenot lui serrait la main pour la troisième fois, le roi lui a dit : “Comme ça fait plaisir de se revoir !”
ÉA : La fin de sa carrière en Égypte, liée à la chute de Farouk, lui a certainement causé une blessure profonde. Comment s'en est-il remis ?
MJ : À l’annonce de la destitution du Roi Farouk en 1952, comprenant qu’il ne pourra pas retourner en Égypte, il présente sa démission. Sa nouvelle vie s’organise, il choisit de travailler à Montgeron (Essonne), renoue avec son rôle de professeur à l’École du Louvre et à l‘Institut Catholique et poursuit ses travaux. Il est nommé Directeur de recherche au CNRS, Président de la Société Française d’Égyptologie et en 1957, couronnement de sa prestigieuse carrière, il est élu Professeur au Collège de France. Sa grande préoccupation reste le sauvetage des temples de Nubie et surtout Philaë. Il s’investit alors par ses écrits afin de sensibiliser l’opinion.
ÉA : Vous êtes désormais responsable de ses archives. Pouvez-nous relater des évènements, des éléments que vous avez découverts et qui révèlent - ou éclairent - des faits importants, ou bien encore des facettes de sa personnalité ?
MJ : Comme je vous l’ai dit, il contait à sa mère les aléas du quotidien. Un passage de lettre m’a beaucoup amusée. C’était en juin 1947 avant son départ en congés pour la France : "J’attends d’un moment à l’autre une audience du roi pour lui faire mes adieux […] mais on ne le sait qu’à la dernière minute : j’ai pourtant tiré du coffre ma redingote pour ne pas sentir la naphtaline."
Enfin tout dernièrement, un article de journal paru après son retour définitif m’apprenait que…finalement, il espérait encore retourner en Égypte. Un jour peut-être… Plus tard…
Il aimait tant ce pays et sa civilisation !Propos recueillis par marie grillot
Un immense merci à Michèle Juret qui, avec son excellent ouvrage, nous permet d'en savoir plus sur Étienne Drioton, l'Égypte, une passion - Un grand merci au Fonds Mainbourg pour nous avoir confié ces photos, dont quelques-unes sont inédites, ainsi qu'au Cercle scientifique Étienne Drioton de Nancy, notamment à Jean-Marie Voiriot.



Superbe interview, C'était l'occasion de parler d'un éminent savant en évoquant son côté enthousiaste et le regard qu'il portait sur son entourage. Merci infiniment !
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