lundi 16 novembre 2015

Christiane Desroches-Noblecourt : le parcours admirable d'une immense égyptologue

Christiane Desroches-Noblecourt à la Vallée des Reines, avec ses équipes d’ouvriers, et avec Germaine Ford de Maria en bas à gauche - collection J.-L. Clouard

Christiane Desroches est née le 17 novembre 1913 à Paris. Enfant, elle demandait à passer en voiture place de la Concorde afin de pouvoir y regarder sur l'obélisque les "zhiéroglyphes", puis, en 1922, elle se passionne pour la découverte du tombeau de Toutankhamon par Howard Carter.

Après une licence d'études égyptiennes à l'École pratique des hautes études - où elle a notamment pour maître Étienne Drioton (qui sera plus tard directeur du service des Antiquités égyptiennes) - elle rejoint l'École du Louvre où elle suit les cours de Gustave Lefebvre et Alexandre Moret. En 1936, elle entre au département des Antiquités égyptiennes du musée du Louvre. 
Christiane Desroches-Noblecourt près de la grotte sacrée de la Vallée des Reines - Photo J.-L. Clouard

En 1938, elle est la première femme nommée au poste de pensionnaire de l'Institut français d'archéologie orientale, alors dirigé par Pierre Jouguet. Cette nomination n'est pas du goût de ses anciens confrères qui : "allèrent en délégation demander au directeur de l'IFAO d'annuler sa nomination". Ainsi rapporte-t-elle : "La réponse de cet honnête homme et grand savant qu'était Pierre Jouguet fut immédiate : il m'installa naturellement à l'Institut (l'ancien palais Mounira) au Caire, puis m'affecta aux fouilles franco-polonaises d'Edfou, organisées par l'Institut français et l'Université de Varsovie." C'est avec deux membres de cette mission (Casimir Michalowski, professeur à l'université de Varsovie, et Joseph Rozier de Linage, égyptologue qui y dirigeait le secteur du Moyen Empire), qu'elle effectue ses premières recherches ainsi qu'un voyage d'études pour trouver un nouveau site de fouilles sur les rives du Haut Nil. Ce voyage, effectué en 1939, les conduit en bateau devant les temples d'Abou Simbel, puis en Nubie jusqu'à Wadi Alfa, et par le train à Khartoum au Soudan.

Alors qu'éclate la Deuxième Guerre mondiale, elle rentre en France, rejoint la Résistance, et met tout en oeuvre - même parfois en risquant sa vie - pour sauvegarder et cacher les antiquités du Louvre. En 1942, elle épouse André Noblecourt et succède à Jacques Vandier au poste de conservateur au Louvre, tout en donnant des cours à l'École du Louvre.
Christiane Desroches-Noblecourt devant le temple de Dakka en Nubie lors de la première croisière du MS Eugénie sur le lac Nasser - photo J.-L. Clouard

En 1954, en Égypte, sous l'impulsion de Nasser, le projet de construction du barrage d'Assouan se concrétise, entraînant à court terme l'immersion de la Nubie, région riche en monuments pharaoniques. La prise de conscience - qui devient vite internationale, grâce notamment à l'UNESCO - amène à la conclusion évidente qu'un tel patrimoine archéologique ne peut ni ne doit disparaître. 

En janvier 1955, le Département des Antiquités de l'Égypte envoie une mission d'experts en Nubie et Christiane Desroches-Noblecourt crée le Centre de documentation pour l'histoire de l'art et de la civilisation de l'Égypte ancienne. Au vu des rapports et conclusions, un plan de sauvegarde des monuments les plus importants est établi et un appel de fonds est lancé afin de le mener à bien. La grande campagne de sensibilisation, orchestrée internationalement, est couronnée de succès et les aides en provenance de divers États permettent le sauvetage des principaux monuments de Nubie. Une vingtaine seront démontés, puis réédifiés dans un site préservé, à l’abri des eaux, alors que quatre quitteront définitivement le pays. L’implication de Christiane Desroches-Noblecourt dans cette opération est sans faille, avec l'éminent appui de Sarwat Okasha et d'André Malraux, ministres de la Culture de nos deux pays.


C'est grâce à sa ténacité, et en remerciement pour le travail sans égal qu'elle a accompli, que pourra avoir lieu à Paris, en 1967, l'exposition Toutankhamon. Il lui aura en effet fallu trois années pour négocier le prêt de 45 pièces du trésor, puis superviser leur déplacement à bord de 4 DC 6 qui atterriront à l'aéroport militaire du Bourget et enfin organiser leur transport sous escorte policière au Petit Palais. Inaugurée le 16 février 1967, en présence de nombreuses personnalités, dont Sarwat Okasha et André Malraux, elle accueillera, le 9 mai, la visite protocolaire du Général de Gaulle. Alors qu'il ne devait rester que vingt minutes, il écoutera, fasciné, pendant plus de deux heures, les explications de Christiane Desroches-Noblecourt ! L'exposition, dont les bénéfices seront reversés à la restauration des temples de Nubie, fermera le 31 août après avoir accueilli 1,2 million de visiteurs.

En 1975, Christiane Desroches-Noblecourt arrive à obtenir les autorisations nécessaires afin que la momie de Ramsès II vienne se faire soigner en France et : "le 26 septembre 1976, la momie de Ramsès II arrivait au Bourget où elle fut réceptionnée avec les honneurs dignes d'un chef d'État. Elle gagna ensuite le Musée de l'Homme où elle demeura 8 mois. Une cinquantaine de spécialistes de toutes les disciplines se penchèrent sur la momie, ses tissus, son sarcophage qui furent minutieusement étudiés et l'ensemble fut radiostérilisé aux rayons gamma à la centrale nucléaire de Saclay."

Puis, en 1980, grâce aux ressources du CNRS-CEDAE, conjuguées au mécénat de Germaine Ford De Maria, Christiane Desroches-Noblecourt prend la tête de la mission de "rénovation" de la Vallée des Reines sur la rive ouest de Louqsor... 
Christiane Desroches-Noblecourt et Jean-Louis Clouard
Photo de la collection J.-L. Clouard

Jean-Louis Clouard, qui a été son photographe pendant plus de 20 saisons sur cette mission, se souvient : "Nous étions une vingtaine de chercheurs (égyptologues, architectes, anthropologues, ...) dans la mission qui a compté jusqu'à 160 ouvriers. Avec nous, elle était directive oui, mais 'adroitement' directive, et toujours admirablement secondée par Christian Leblanc. Elle arrivait toujours à convaincre sans affrontement, elle évitait les conflits, c'était une grande 'diplomate'... Avec les ouvriers, elle était maternelle. Comme elle parlait tout aussi bien l'arabe littéraire que l'arabe de 'Gourna', elle avait plaisir à apprendre des mots d'argot, elle discutait avec eux, elle les faisait rire souvent. Le soir, c'était elle qui soignait ceux qui avaient été blessés dans la journée. Il y en avait toujours six ou sept qui faisaient la queue pour faire soigner leurs bobos, mais c'était surtout pour avoir le plaisir de discuter avec elle"

Il a partagé avec elle une grande complicité nourrie d'une immense admiration : "Elle travaillait tout le temps. Je ne sais pas quand elle dormait. À la maison de Malgatta où la mission était logée, Il y avait de la lumière dans sa chambre toute la nuit. Et le matin, dès 5 h, elle était présente au petit déjeuner, avec sa permanente impeccable. On se demandait si elle avait dormi. Elle était d'une rigueur magnifique, d'un courage exceptionnel : c'était un exemple pour nous tous." 
Christiane Desroches-Noblecourt et Christian Leblanc
Photo de la collection J.-L. Clouard

Quant au surnom de "pharaonne", il continue à être persuadé qu'elle préférait celui de "Oum Simbel", la mère d'Abou Simbel, celle qui a sauvé le temple...

La vie de Christiane Desroches-Noblecourt a été si riche en actions, en publications, en distinctions et en honneurs, qu'il est impossible ici d'être exhaustif...

Le 23 juin 2011, à 98 ans, elle a rejoint la montagne d'Occident qu'elle aimait tant. Son souvenir y reste vivant, tellement vivant...

Le jeudi 22 octobre 2015, à Abou Simbel, en présence de son fils, du ministre des Antiquités, Mamdouh el Damaty, du ministre du Tourisme Hicham Zaazou, et d'une délégation française, une statue a été inaugurée en sa mémoire. Elle y est représentée  aux côtés de Tharwat Okacha, ministre de la Culture et de l'égyptologue Sélim Hassam  qui oeuvrèrent, avec elle, au sauvetage des temples de Nubie.

marie grillot

Avec nos profonds remerciements à Jean-Louis Clouard qui a l'immense gentillesse de nous confier ses souvenirs illustrés par des photos provenant de sa collection personnelle


Pour en savoir plus
Who Was Who in Egyptology, Bierbier, M., London: Egypt Exploration Society
http://egyptophile.blogspot.fr/2015/06/dans-lintimite-de-christiane-desroches.html?q=NOBLECOURT
http://egyptophile.blogspot.fr/2014/06/le-16-fevrier-1967-toutankhamon.html?q=NOBLECOURT
http://egyptophile.blogspot.fr/2014/06/10-mai-1977-ramses-ii-revient-en-egypte.html?q=NOBLECOURT
http://fresques.ina.fr/jalons/fiche-media/InaEdu01280/les-grandes-expositions-toutankhamon-et-son-temps.html
http://books.google.fr/books?id=hqRO7QCtH8IC&pg=PA212&lpg=PA212&dq=de+gaulle+visite+exposition+toutankhamon+paris+1967&source=bl&ots=34U
http://www.alyelsamman.com/les-articles/les-tresors-archeologiques-egyptiens-une-arme-de-diplomatie.html




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