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| Gilbert Sinoué - photo de Jean-Claude Aunos. |
Gilbert Sinoué est de ces plumes qui déplaceraient les montagnes de l’indifférence ou de la banalité pour nous amener à faire également nôtre ce pays qui, par la naissance et le coeur, est le sien : l’Égypte.
Après avoir écrit pour quelques grands noms de la chanson française, puis s’être invité dans l’univers du roman, avec des adaptations au petit écran, il se plaît à puiser son inspiration dans l’histoire proche ou lointaine d' "Oum al-Dounia". Ainsi ont vu le jour, entre autres publications, "L'Égyptienne" (1991), "La Fille du Nil" (1993), "Le Dernier Pharaon" (sur Méhémet-Ali - 1997), "Akhenaton, le dieu maudit" (2003), "Le Colonel et l'enfant-roi" (2006), "Impressions d'Égypte avec Denis Dailleux" (2011), "Les Nuits du Caire" (2013), "L'aigle égyptien. Nasser" ( 2015).
Gilbert Sinoué a autorisé "Égypte actualités" à reprendre la préface de son livre "Le Colonel et l’enfant-roi" (J.-C. Lattès, 2006, 360 pages). Outre la grande Histoire qu’il relate avec son indéniable talent de conteur, il donne ici à son récit une touche personnelle empreinte d’une fraîcheur qui nous subjugue. Qui nous convainc.
Un très amical merci à Gilbert Sinoué."Je suis né d’une ville enceinte de lumière qu’un fleuve têtu traverse lentement. Je suis né entre deux rives, femelles engrossées, qui bataillent le désert depuis la nuit des temps.
C’est ici, par hasard, que la nature survit parmi les ombres vertes, vaguement disséminées. Par hasard aussi, que le vent ensemence les cités palmeraies. Je suis né d’un limon inséminé de tout ; d’un pays à l’été infini et qui n’en finit pas. Les dieux l’ont parcouru un soir d’il y a longtemps, signant au pied des dunes leurs gestes démesurés. Depuis lors, Horus, Harmakhis, Maat et les autres, sommeillent dans une vallée royale en allée du présent, tandis que leurs enfants, boueux, surnuméraires, cherchent désespérément le dernier lac sacré. C’est ici que tout se noue dans la sueur des mots, le croisement des regards, les langueurs anonymes. Ici que l’on apprend le vrai sens du mot destin, de l’écrit, du mektoub, l’autre pseudonyme de Dieu.
"Minuit et demi", écrivait le vieil homme dont la silhouette courbée hantait et hante encore les rues d’Alexandrie. "Le temps a fui, depuis qu’à neuf heures j’ai allumé ma lampe et me suis installé ici. Je suis resté sans lire, sans parler. À qui parler, seul, dans cette maison ? Depuis qu’à neuf heures j’ai ravivé ma lampe, l’image de mon jeune corps m’est apparue et celle des chambres tièdes, parfumées, et celle des voluptés passées. J’ai revu des rues qui ont perdu leur visage, des femmes et des hommes qui ont cessé d’exister, des théâtres et des cafés défunts. L’image de mon jeune corps m’est apparue et m’a rappelé des souvenirs terribles : deuils de famille, séparations, sentiments des miens, volontés des morts dont on a fait si peu de cas. Minuit et demi. Comme le temps fuit ! Minuit et demi. Comme elles passent les années !"
Durrell n’est plus. Si la façade rococo de l’hôtel Cecil ouvre toujours sur la mer, ce n’est plus l’hôtel Cécile. Justine, Balthazar, Mountolive et Clea se sont dilués sous l’effet du soleil ; ils ont coulé dans l’asphalte. Ont-ils jamais existé ? De toute façon Durrell n’a rien compris. Il n’a vu qu’une terre teintée d’Angleterre. Son quatuor a vécu dans la marge d’une ville, en exil d’un pays. La vraie vie tremblait autour qu’il n’a pas entrevu.
Le Caire vibre toujours sous les coups de boutoir du désert et toujours le vent soulève la chevelure calcaire du Mokattam, pulvérise des volutes de sable qui s’élèvent, tourbillonnent, virevoltent avant de saupoudrer les fenêtres, les terrasses, les ruelles, les minarets, les devantures, les cordes à linge, s’infiltrent partout ; poussière millénaire, combat perdu d’avance.
Au pied des pyramides, j’ai vu de mes yeux vu, un balayeur impavide qui, sous 40°, balayait le sable recouvrant la route. Des heures durant. À peine quelques mètres dégagés, tout était à recommencer. Fatalité. Combat perdu d’avance. Qu’importe ! Telle est la volonté du Tout-Puissant. Patience. Patience. Le peuple égyptien n’est fait que de patience. Demain, mon petit. Demain, mon fils. Inch Allah. Tout ira mieux. N’oublie jamais : Perses, Grecs, Romains, Mamelouks, Turcs, Français, Anglais ; tout ce monde a battu en retraite et nous sommes toujours là.
Hier, monarchie, aujourd’hui République, caricature de démocratie et de pauvres voix bâillonnées. Il n’en restera rien. Nous serons toujours là. Hier, nos mères, avant elles nos grands-mères, marchaient, le long de l’avenue Kasr-el-Nil, bras nus, vêtus à la dernière mode de Paris, pomponnées, visage à découvert. Hier, elles couraient faire les soldes chez Sednaoui, Chemla ou Cicurel, nos Grands Magasins. Elles nageaient en maillot une pièce dans la piscine du Guezireh Sporting Club, vestige centenaire des colonisateurs de Sa Majesté britannique à qui il fallait un lieu de rendez-vous digne de leurs uniformes, de leurs parties de polo et de cricket ; elles se plongeaient avec délice dans les vagues de Sidi Bichr, de Stanley beach, entre le Mex et le palais de Montazah où l’infortuné roi Farouk passa ses étés. Bras nus, visage à découvert. Elles étaient pourtant de fières musulmanes. Les dignes filles du Prophète. Alors ? Que s’est-il passé ? Pourquoi aujourd’hui leurs filles avancent-elles masquées ? Torturées d’interdits, de silences imposés, le corps anéanti par les ténèbres : "Nous avons entouré de voiles leurs cœurs, qui les empêchent de comprendre le Coran, et dans leurs oreilles est une lourdeur." Sourate 165. Verset 25.
Pourtant, c’était leurs mères… Mais peut-être suis-je dans l’erreur ? Était-ce dans un autre pays ? Ou alors, n’ai-je croisé que des infidèles.
1938. Une fois par semaine, jouait la fanfare dans les jardins de l’Ezbequieh. Les musiciens étaient tous des soldats anglais. Autour d’eux, et le long des allées fleuries, les femmes papillonnaient ombrelles à la main, volaient, caressaient les hommes d’un battement de cil. Les hommes s’inclinaient. Tarbouchs et chapeaux melon.
"Ti kanis ?" "Dové vai ?" "Shabbat chalom !" "Salam alékom !" "Günaydýn !" "Gute nacht !" "Parev !" J’entends des voix. Les entends-tu papa, qui montent de cette Andalousie égyptienne, brûlée, de cette Cordoue alexandrine éclatée ? 1492. L’Espagne. Isabelle la prétendue Catholique. Nasser. 1952. La Révolution. Deux pays. Deux exils. Deux déchirures et des lambeaux de vie dispersés à tout jamais.
Nous ne parlions pas une langue homogène, mais une langue hybride, une sorte de mosaïque glottique où l’italien se confondait avec le grec et l’arabe avec l’hébreu et le turc avec l’arménien.
Roland Barthes a écrit : "Au dire de Freud (Moïse et le monothéisme), un peu de différence mène au racisme. Mais beaucoup de différences en éloignent, irrémédiablement. Égaliser, démocratiser, massifier, tous ces efforts ne parviennent pas à expulser la plus "petite différence", germe de l’intolérance raciale. C’est pluraliser, subtiliser, qu’il faudrait, sans frein."
On a conjugué l’Égypte au singulier. Pour le meilleur et pour le pire."
Gilbert Sinoué




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