Cette très belle femme, qui a vécu dans le Fayoum au début de notre ère, est d'une élégance étudiée : elle semble apprêtée pour assister à un évènement important … Cependant, alors que tout dans son apparence resplendit, elle donne le sentiment d'être éteinte à l'intérieur et c'est une infinie tristesse qui se dégage d'elle ...
Son regard baissé est dirigé là où l'on ne peut voir... Ses grands yeux en amande sont de couleur noisette avec une pupille sombre qu'un léger point de peinture blanche ne réussit pas à animer. Les sourcils sont bien dessinés mais, alors que de nombreux portraits du Fayoum se distinguent par des cils généralement très prononcés, ils semblent là, presque inexistants… Un trait noir souligne la bordure supérieure de l'oeil, alors que la paupière inférieure est ombrée de cernes.
Le nez est droit, bien proportionné, les narines discrètes. Les lèvres, ourlées en leur milieu et teintées de rose, sont fines aux commissures. Le menton, légèrement arrondi, révèle une fossette.
Ce visage, d'une belle symétrie, à la carnation très claire, est couronné d'une coiffure très élaborée, arrangée avec soin.
Le front est recouvert d'une multitude de petites boucles très joliment formées et disposées en arc de cercle. Le reste de la chevelure est travaillé en fines tresses qui s'enroulent autour de la tête et se rejoignent pour former un chignon. Elles se distinguent de la chevelure brune par de petites taches de peinture légèrement plus claires et sont fixées par une broche-bijou dont les perles scintillent. Posée au milieu de la coiffure, se trouve une belle chaîne aux mailles serrées avec des ornements ronds.
Ses oreilles sont ornées de boucles composées d'une perle dont l'éclat est révélé par un rond de peinture blanche. De sa partie inférieure part une fine barrette horizontale en or d'où pendent trois tiges du même métal, qui se terminent chacune par une perle, identique à celle du lobe. Cet ornement est appelé "crotalia" (qui signifie castagnettes), peut-être en référence au léger bruit produit lorsque s'entrechoquaient les perles. Il apparaît que ce genre de bijou, tout comme son type de coiffure, étaient très "en vogue" à la deuxième moitié du Ier siècle ; cela permet d'ailleurs, parfois, d'affiner la datation des portraits.
Autour de son cou se trouvent quatre colliers. Les trois premiers sont des ras-de-cou. Le premier est composé de perles d'or, de pierres précieuses et reprend en son centre le même motif que la broche de cheveux. Le second est composé d'émeraudes rectangulaires entre lesquelles prennent place des perles d'or. Le dernier, légèrement plus long, est simplement composé de perles d'or.
Le quatrième est totalement différent, il s'agit d'une chaîne d'or à larges mailles tressées qui arrive légèrement au-dessus de la poitrine. En son centre, richement enchâssée dans de l'or, brille le doux éclat d'une magnifique émeraude ovale dont la couleur offre un contraste saisissant à celle du vêtement sur laquelle elle repose.
Dans "Ancient Faces : Mummy Portraits from Roman Egypt", Susan Walker et Morris Bierbrier, nous décrivent ainsi sa tenue : "La femme porte une tunique cramoisie brillante, avec un clavi violet foncé bordé d'or, ce dernier rendu à la peinture jaune. Sur son épaule gauche est drapé un manteau d'un tissu similaire, disposé à la manière de portraits contemporains en bronze ou en pierre".
Le drapé étudié de la tunique est suggéré par des touches de peinture, claires ou soutenues, et donne naissance, notamment près de l'épaule gauche, à un riche camaïeu chromatique.
Cette dame, nous n'avons aucun doute sur cela, appartenait à une classe aisée car seuls les plus fortunés, pouvaient s'offrir ce type de portrait ainsi que des rituels funéraires de qualité.
A cette époque, après avoir été grecque l'Egypte, est devenue romaine … et cosmopolite : Égyptiens, Grecs et Romains, se mêlent … Les nouveaux "maîtres du pays" ont adopté les coutumes funéraires de l'Egypte pharaonique et les Romains ont introduit l'art du portrait.
Peint du vivant du modèle, le portrait était, lors de la momification placé sur le visage du défunt (ou parfois déposé tout à côté). Il arrive qu'il soit peint sur une toile de lin, mais le support est, le plus souvent, une planche de bois (tilleul, figuier, cèdre ou sycomore) qui a été préalablement lissée et enduite. L'esquisse est ensuite exécutée en rouge ou en noir. "Puis le portrait était réalisé au moyen de pigments minéraux et végétaux liés avec de la cire chauffée (encaustique) ce qui permet un travail lent et minutieux se traduisant par de petites touches rapprochées pour le visage, le cou et la coiffure, le vêtement étant en revanche traité à larges coups de brosse". La "détrempe" qui utilise un liant à base de gomme végétale est également employée : "elle donne un caractère plat et graphique au portrait et traduit le modelé par un réseau de fines hachures entrecroisées" (Marie-France Aubert, et Roberta Cortopassi, "Portraits de l'Egypte romaine"). Parfois, les deux techniques sont conjuguées à bon escient par le peintre. Les couleurs généralement utilisées sont le blanc, le noir, le rouge, deux ocres. La feuille d'or est souvent appliquée, parfois dans les cheveux, parfois en couleur de fond et toujours pour rendre l'éclat des parures et bijoux.
Ce portrait est peint "à l'encaustique", sur une planche de bois de 43,7 cm x 34 cm. Quelques fissures verticales et quelques manques de peinture sur la joue droite et le cou ne ternissent en rien la beauté du visage qui se détache sur un fond beige-orangé.
Daté du milieu de la période romaine, il provient des fouilles menées par William Matthew Flinders Petrie, dès 1888, à Hawara. Ce sont alors plus de 1000 portraits qui seront découverts dans cette immense nécropole de l'élite d'Arsinoé dans le Fayoum ; l'égyptologue britannique avait surnommé celui-ci "The Jewellery Girl".
Il est exposé au National Museum of Scotland d'Edimbourg, sous la référence : A.1951.160.
marie grillot
sources :
Mummy portrait
https://www.nms.ac.uk/explore-our-collections/collection-search-results/mummy-portrait/301634
William Matthew Flinders Petrie, Francis Llewellyn Griffith, Archibald Henry Sayce, Percy Edward Newberry, Hawara, Biahmu, and Arsinoe : with thirty plates, Field & Tuer, London, 1889
William Matthew Flinders Petrie, Hawara, Portfolio British School of Archaeology in Egypt London, 1913, pl. XVII
http://www.etana.org/sites/default/files/coretexts/15138.pdf
https://archive.org/details/hawarabiahmuarsi00petruoft
Jean-Christophe Bailly, L'apostrophe muette - Essai sur les portraits du Fayoum, Hazan, Paris, 1997
Marie-France Aubert, Roberta Cortopassi, Portraits de l'Égypte romaine, Paris, Réunion des musées nationaux, 1998
Susan Walker, M.L. Bierbrier, Ancient Faces : Mummy Portraits from Roman Egypt, British Museum Press, Metropolitan Museum of Art, 2000
https://books.google.fr/books?id=t9RM6G-nHOoC&printsec=frontcover&hl=fr&source=gbs_ge_summary_r&cad=0#v=onepage&q&f=fals
Silvia Bussi, Se représenter pour l'éternité : l'expression des ethnicités en Égypte dans les "portraits du Fayoum", Dialogues d'histoire ancienne, Supplément n°10, 2014, pp. 257-282
http://www.persee.fr/doc/dha_2108-1433_2014_sup_10_1_3734





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