mercredi 30 septembre 2015

Bains de Cléopâtre : un tiers d'eau, deux tiers de légendes

En incrustation : Elizabeth Taylor,
dans le film "Cléopâtre" réalisé par Joseph L. Mankiewicz (1963)
Selon la tradition, colportée oralement, Cléopâtre VII, reine d’Égypte, entretenait sa beauté avec des bains de lait d’ânesse… ou de boue de la mer Morte.
Mais l’on peut aisément imaginer que la sublime souveraine, en plus de ce luxe cosmétique, avait également recours à des bains plus communs, avec tout simplement de l’eau claire. En tout cas, les lieux-dits “bains de Cléopâtre” (en plus de faire florès dans nos publicités modernes !) figurent dans certaines localités qui veulent ainsi garder la mémoire - sans doute généreusement enjolivée par quelque légende et d’éventuelles visées touristiques - des royales ablutions.

Nous n’en retiendrons ici que deux.


Siwa
Tout d’abord Siwa, à 590 km à l'ouest d'Alexandrie et à 300 km de Marsa Matrouh. Cette oasis est réputée pour ses nombreuses sources d’eaux chaudes auxquelles on prête des vertus thérapeutiques, la plus célèbre étant celle d'Aïn el-Hammam (“la source des bains”), appelée autrefois “source du soleil”, et aujourd’hui “bains de Cléopâtre”. La reine s’y serait en effet baignée lors de sa venue sur le site pour consulter l’oracle d’Amon dans le temple dédié à cette divinité. Dans l’Antiquité, l’eau de la source était réputée pour être froide le jour et chaude la nuit, car le soleil venait s’y coucher le soir venu et retrouvait sa course au petit matin.
Le “Petit Futé Sahara” (édition de 2011) continue de vanter “l’eau limpide et légère, d’une transparence inouïe” de cette piscine naturelle, à tel point qu’ “il n’y a pas de danger d’en avaler une gorgée”.

Deuxième lieu : Alexandrie.
La plage des Bains de Cléopâtre et la tour dite Sarrazine, à la gare de Ramleh

Dans ses “Lettres sur l'Égypte” (1785), Claude Savary décrit le site en ces termes : “À une demi-lieue au midi de la ville, on descend dans des catacombes, ancien asile des morts. Des allées tortueuses conduisent à des grottes souterraines où ils étaient déposés. (...) En avançant du côté de la mer, on trouve un grand bassin creusé dans le rocher, qui borde le rivage : sur les côtés de ce bassin, on a taillé au ciseau deux jolies salles, avec des bancs qui les traversent. Un canal fait en zigzag, afin que le sable s’arrête dans les détours, y conduit l’eau de la mer : elle y vient pure et transparente comme le cristal. J’y ai pris le bain. Assis sur le banc de pierre, on a de l’eau un peu au-dessus de la ceinture. Les pieds reposent mollement sur un sable fin. On entend les vagues bruire contre le rocher, et frémir dans le canal. Le flot entre, vous soulève, se retire, et en rentrant et sortant tour à tour, apporte une eau toujours nouvelle, et une fraîcheur délicieuse, sous un ciel embrasé. On appelle vulgairement ce lieu le bain de Cléopâtre. Des ruines annoncent qu’autrefois il était orné.

En 1840, dans son “Aperçu général sur l'Égypte”, Antoine-Barthélemy Clot-Bey ajoute une nuance importante à ce récit : “Entre les catacombes et Alexandrie se trouvent sur le rivage quelques bains rongés par l’action des eaux, qu’on a pompeusement, et probablement à tort, décorés du nom de bains de Cléopâtre.

Un autre détail nous est fourni par Ange de Saint-Priest dans son “Encyclopédie du dix-neuvième siècle” (1846), lorsqu’il écrit : “Sur le bord de la mer, on avait pratiqué dans le rocher des excavations artificielles, en forme de baignoires, et que l’on appelle Bains de Cléopâtre. Ces bains servaient, dit-on, à laver les morts avant qu’on leur donnât la sépulture.

La proximité entre les bains et les catacombes avait auparavant inspiré à Guillaume-Antoine Olivier, dans son “Voyage dans l'Empire Othoman, l'Égypte et la Perse” (1804), les réflexions suivantes : “Il ne nous paraît pas vraisemblable, d’après l’idée que l’Histoire nous donne de Cléopâtre, que cette reine, aussi magnifique et voluptueuse, eût choisi pour le champ ordinaire de ses récréations le voisinage des morts, ce lieu de solitude, de silence et de méditation. (...) Comment se persuader d’ailleurs que cette femme, jeune et belle, eût été assez peu soigneuse de la fraîcheur de son teint pour l’exposer au contact de l’eau salée, en prenant habituellement des bains de mer dans un lieu qui répondait si mal à la magnificence qu’elle étalait ?

Où est la vérité historique ? La sublime Cléopâtre se plaisait-elle à diversifier à la fois la nature et le lieu de ses soins de beauté ?
Convenons qu’il nous plaît de laisser la question ouverte et puisque nous baignons - ou peu s’en faut - en plein imaginaire, laissons-nous subjuguer par les élans poétiques de Théophile Gautier lorsqu’il écrit, dans “Une Nuit de Cléopâtre” (1838) : 
C'était l'heure du bain. Cléopâtre s'y rendit avec ses femmes. Les bains de Cléopâtre étaient bâtis dans de vastes jardins remplis de mimosas, de caroubiers, d'aloès, de citronniers, de pommiers persiques, dont la fraîcheur luxuriante faisait un délicieux contraste avec l'aridité des environs. (...) [Cléopâtre] se tenait debout sur la première marche du bassin, dans une attitude pleine de grâce et de fierté ; légèrement cambrée en arrière, le pied suspendu comme une déesse qui va quitter son piédestal et dont le regard est encore au ciel ; deux plis superbes partaient des pointes de sa gorge et filaient d'un seul jet jusqu'à terre. (...) Avant d'entrer dans l'eau, par un nouveau caprice, elle dit à Charmion de lui changer sa coiffure à résilles d'argent ; elle aimait mieux une couronne de fleurs de lotus avec des joncs, comme une divinité marine. Charmion obéit ; ses cheveux délivrés coulèrent en cascades noires sur ses épaules, et pendirent en grappes comme des raisins mûrs au long de ses belles joues. Puis la tunique de lin, retenue seulement par une agrafe d'or, se détacha, glissa au long de son corps de marbre, et s'abattit en blanc nuage à ses pieds comme le cygne aux pieds de Léda. (...) Cléopâtre trempa dans l'eau son talon vermeil et descendit quelques marches ; l'onde frissonnante lui faisait une ceinture et des bracelets d'argent, et roulait en perles sur sa poitrine et ses épaules comme un collier défait ; ses grands cheveux, soulevés par l'eau, s'étendaient derrière elle comme un manteau royal ; elle était reine même au bain. Elle allait et venait, plongeait et rapportait du fond dans ses mains des poignées de poudre d'or qu'elle lançait en riant à quelqu'une de ses femmes ; d'autres fois elle se suspendait à la balustrade du bassin, cachant et découvrant ses trésors, tantôt ne laissant voir que son dos poli et lustré, tantôt se montrant entière comme la Vénus Anadyomène, et variant sans cesse les aspects de sa beauté.

MC

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