Jean-Philippe Lauer nous a quittés le 15 mai 2001. Alors que le monde de l'égyptoplogie perd l'une de ses plus célèbres et éminentes figures, Claudine le Tourneur d'Ison, sa biographe, lui écrit un vibrant et émouvant hommage. Il n'a jusqu'alors jamais été publié… Nous savons que chaque mot, chaque verbe, est pour lui seul, et qu'en nous le confiant, elle nous fait témoins de l'admiration qu'elle lui portait. Une admiration que nous partageons.
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"Dieu a oublié Monsieur Lauer", m'a dit un jour un de ses ouvriers sur le site de Sakkara. Comme lui, j'avais fini par le croire immortel. Depuis dix ans que je vivais dans son sillage, je ne me rendais plus compte des années qui passaient. Sa formidable énergie semblait repousser le temps. Mais lorsqu'il a compris qu'il ne retournerait plus en Égypte, il l'a laissé faire son oeuvre. Il y a quelques jours, il a décidé de ne plus ouvrir les yeux. Et il s'en est allé quelque part dans le désert qu'il a tant aimé et sans lequel sa vie n'avait plus de sens.
Monsieur Lauer est mort. Et je me sens comme orpheline d'un être dont le regard pétillant continuera longtemps de me subjuguer. La première fois que je l'ai rencontré, il habitait l'Etang-la-Ville avec son épouse Mimi. A 90 ans, il continuait de partager sa vie entre la France et Sakkara où il passait six mois par an. Je croyais me retrouver face à un vieillard. J'étais face à un homme alerte et vif, intarissable sur ses travaux. Un an plus tard, je suis venue le voir en Égypte. J'arrivai sans prévenir au palais de Mounira, siège de l'Institut français d'archéologie orientale au Caire où il séjournait chaque week-end. Il me reçut avec la courtoisie qui le caractérisait, étonné de ma visite. Nous nous sommes installés dans le grand salon où, en 1928, il avait fait la connaissance de Mimi. Je lui expliquai alors que j'avais l'intention d'écrire sa biographie, que j'avais un éditeur. Seul son assentiment me manquait. Il ne me posa aucune question et resta un instant pensif. Puis il leva les yeux vers moi et d'une voix ferme me répondit: "Je suis d'accord mais à une condition." J'attendis, fébrile. Il hésita: "Que le livre soit bien écrit."
Dès le lendemain, je l'ai accompagné à Sakkara. Pendant deux semaines, je ne l'ai pas quitté. Tous les jours, j'arpentais le site avec lui, je le suivais partout, prenant des notes, écoutant avec fascination l'histoire de la première construction en pierre de taille de l'humanité qu'un jour de 1926, il avait décidé de faire revivre. A Paris, Madame Lauer m'avait dit: "Vous savez, vous aurez beaucoup de mal à mener votre entreprise. Mon mari ne parle pas." Pendant des journées entières, je n'ai fait que l'écouter. Un jour, dans l'enceinte de Djoser, nous nous étions abrités de la chaleur dans la "Maison du Sud". Assis par terre, profitant de ce moment de répit, il me racontait la visite du roi Victor-Emmanuel d'Italie dans les années trente, quand, avant même de finir cette histoire cocasse, il m'entraîna avec lui dans un fou rire extraordinaire. Nous riions si fort que des touristes, nous découvrant ainsi, furent pris eux aussi d'une soudaine hilarité. Jusqu'à la fin, Lauer a conservé cet humour enfantin qui allumait son regard bleu, cette fabuleuse fraîcheur qui le rendait si attachant. Il a toujours su être merveilleusement drôle. Pourtant, arrimé à la réalité, il avait d'emblée compris que pour réussir à reconstituer les monuments de Sakkara, il lui fallait vivre dans l'abnégation de tout le reste. Le départ en 1947 de sa femme et de ses enfants fut une déchirure qui ne s'est jamais vraiment cicatrisée. Il ne tenait d'ailleurs pas à en parler. Au prix de tant de sacrifices, l'Égypte lui doit un travail de restauration grandiose dans lequel il a mis une sensibilité de poète. Avec les photographes, il était tyrannique. C'est à l'heure où personne n'appuierait sur le déclic qu'il imposait les prises de vue. Mais à force d'avoir observé sur chaque pierre le reflet du soleil, il connaissait l'instant précis auquel la photo devait être prise. La seule caresse de sa main sur la belle couleur dorée des pierres révélait l'étrange histoire d'amour de cet homme avec ce site funéraire. Il ne me l'a jamais dit mais je crois qu'il aurait aimé avoir un cénotaphe pour dormir dans l'éternité de Djoser.
Dès qu'il était de retour à Paris, il semblait plus taciturne. Reclus dans son petit bureau, au milieu d'un amoncellement de dossiers et de papiers qui traînaient par terre, il travaillait, inlassablement, dans l'urgence d'un temps qui se rétrécissait. Un jour qu'il m'avait emmenée visiter le fameux tombeau sud, découvert en 1927 avec l'archéologue anglais Cecil Firth, j'étais restée stupéfaite par la vitesse à laquelle il était remonté de trente mètres sous terre. Je ne pus m'empêcher de lui demander son secret pour déployer à son âge une telle énergie. "Je m'économise" me lança-t-il en riant. Aux premières faiblesses de l'âge, il avait contraint son corps à domestiquer l'effort. Il semblait effectivement imperméable à la fatigue. Je verrai toujours sa frêle silhouette trottinant d'un bon pas au milieu des sables, foulant le sol avec vigueur, le dos étonnamment droit. Un jour, brusquement il s'est voûté. J'ai su alors que le temps attaquait son oeuvre.
Le manuscrit terminé, je l'ai remis à Monsieur Lauer. Il l'a lu puis m'a demandé de venir à son bureau, m'a fait asseoir à ses côtés et pendant trois jours, nous avons épluché le texte constellé de ratures à peine lisibles, rédigées d'une écriture ferme au crayon. J'ai cru que nous n'en verrions jamais la fin. Il relisait page après page, s'arrêtant sur certains passages, des anecdotes en général. Il appuyait alors son crayon sur le papier, puis, s'animant soudain sur sa chaise, il se retournait vers moi et avec un large sourire: "Ah! Claudine, il faut que je vous raconte cette histoire. Elle est tellement drôle." J'ai tenté de lui expliquer qu'évidemment je connaissais l'histoire en question mais, devant sa jubilation, j'ai vite renoncé et j'ai écouté. Au bout des trois jours, la lecture enfin terminée, il resta un moment silencieux et devant les trois cent cinquante pages du manuscrit, il s'est inquiété: "Vous croyez que les gens vont vraiment comprendre le travail que j'ai fait à Sakkara?"
Pendant 70 ans, l'oeuvre à laquelle il vouait sa vie l'avait tellement accaparé qu'il n'avait jamais songé à une quelconque reconnaissance. Brusquement il prenait conscience que ce travail de titan qui avait redonné forme à une architecture unique, allait être jeté en pâture à des néophytes. Il voulait absolument, et il avait raison, que l'on tombe nous aussi amoureux du fabuleux complexe funéraire érigé par le génial Imhotep dont il était peut-être la réincarnation. Pour retrouver un ensemble architectural vieux de 2700 ans et détruit sous les sables depuis des millénaires, il fallait que Jean-Philippe Lauer ait eu des conversations secrètes avec lui. "Je lui parle, me disait-il. Il ne me répond pas directement mais je l'ai souvent senti guider ma main."
En mars 2000, je suis retournée en Égypte avec Monsieur Lauer. C'était la première fois que je faisais le voyage avec lui. Ses forces déclinaient mais l'idée d'aller inaugurer le petit musée pour lequel il se battait depuis 20 ans, l'avait revivifié. Son visage était lumineux. "Prenez bien soin de lui", m'a dit Madame Lauer quand nous avons quitté l'appartement. Il trottinait sur sa canne et moi je suivais, ployant sous ses bagages. A Roissy, en attendant l'embarquement, j'ai sorti de mon sac le deuxième livre que je lui dédiais: un album réunissant toutes les photos de sa vie en Égypte depuis 1926. Il l'a pris entre ses mains et m'a regardée, incrédule. Ses yeux étincelaient de larmes. Comme un enfant penché sur un livre d'images, il s'est attardé sur chacune des photos, particulièrement ému par celles qui évoquaient sa vie à Sakkara, ses enfants petits, sa maison et son épouse Mimi. Les heures les plus heureuses de son existence.
Le lendemain matin à Sakkara, il s'est précipité sur le site où le musée que les Égyptiens avaient prétendu vouloir inaugurer, n'était, sous le ciel ce jour-là uniformément gris, qu'un triste chantier inachevé. J'étais à ses côtés. Il ne disait pas un mot. Il regardait. Et je partageais en silence sa souffrance. Je savais qu'il n'y aurait plus de retour en Égypte. Je savais que cet affront lui serait fatal.
La dernière fois que je l'ai vu, il était assis sur une chaise dans la chambre où Mimi venait d'être hospitalisée. En me voyant, il a souri. Et ce sourire si tendre oblitère ma mémoire jamais. Je me suis penchée pour l'embrasser. Profondément bien élevé, il a voulu se lever. Je l'ai aidé à se redresser. Il tenait à peine sur ses jambes. La mort ombrait ses traits. Pourtant grâce à ce sourire qui persistait sur ses lèvres, je retrouvai la douceur de cet homme que j'ai tant aimé. Deux personnes l'escortaient pour le ramener chez lui. Quand il a franchi le seuil de la chambre, il a esquissé, de dos, ce petit salut de la main qu'il faisait toujours en prenant congé. Mais ce jour-là, son bras monta dans l'espace avec une hésitation d'oiseau blessé.
Quand le soleil s'évanouit à l'horizon et que tombe sur la Pyramide à degrés un halo de brume, le silence s'impose. C'est le moment où Jean-Philippe Lauer revient pour une dernière promenade au milieu de ses monuments. Les mains jointes derrière le dos, on dirait qu'il s'en va rejoindre l'âme de Djoser.”
Claudine Le Tourneur d'Ison
Ouvrages de Claudine Le Tourneur d'Ison :
Lauer et Sakkara, Tallandier, 2000 - 143 pages
Mariette Pacha, ou Le rêve égyptien, Plon, 1999, 340 pages
Une passion égyptienne. Jean-Philippe et Marguerite Lauer, Plon 1996, 255 pages
En collaboration avec Cyril Le Tourneur d'Ison, Chroniques égyptiennes, Le Pré aux Clercs, 2004, 174 pages









A la lecture de cette histoire, a la lecture de votre ouvrage, je ne peux que vous dire merci, vous avez reussi a le rendre complètement immortel. Je suis en admiration depuis l’enfance de cet homme, de son travail, de sa passion, il a fait naître en moi l'envie de devenir archéologue. Malheureusement la pression parentale a fait de mon avenir d’autre projet. Mais je n’ai pas pour autant oublié Monsieur Lauer, et l’Egypte. Merci à vous. Franck, Nice juin 2016
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