Les porteurs d’eau égyptiens ont aujourd’hui laissé leur place à la généralisation de la distribution de l’eau potable par des techniques répondant aux normes de l’urbanisme moderne. Leur silhouette caractéristique a été remplacée par celle des vendeurs de jus de réglisse qui sillonnent les rues, de petites cymbales à la main pour avertir les passants assoiffés. Mais jadis, le Caire et autres grandes villes d’Égypte dépendaient de ces "saqqâ’in" (pluriel de "saqqâ’") pour les besoins de la vie quotidienne (alimentation, toilette, arrosage des jardins, lutte contre les incendies…).
Créée en 1865 avec des capitaux et personnels européens, et en activité jusqu’en 1969, la "Société des Eaux" a eu pour fonction d’installer des machines de pompage et des conduites d’eau à l’intérieur de la capitale égyptienne, mais en 1891, seuls 4.200 abonnés faisaient appel à ses services pour recevoir l’eau à domicile. "Cette organisation, remarque Raymond André dans son étude sur "Les porteurs d’eau au Caire" (IFAO, 1958), ne supprimait en rien l’obligation où se trouvaient la plupart des habitants du Caire de recourir aux porteurs d’eau pour la distribution dans leurs maisons."
Les "saqqâ’in" faisaient ainsi la navette entre les rives du Nil (ou le canal - "khalîj" - traversant la ville durant quatre mois de l’année) et les réservoirs des habitations ou les citernes ("sabîls") des lieux publics. Tant qu’à s’approvisionner en eau, mieux valait aller la puiser à la source même, sans dépendre de la nappe aquifère dont les eaux, chargées en sel, ne convenaient pas à l’alimentation. Quant aux puits, assez nombreux à l’intérieur ou à proximité immédiate du Caire, ils ne pouvaient fournir qu’un appoint en temps de crise, lorsque le Nil était inaccessible.
Combien étaient ces porteurs d’eau aux va-et-vient incessants dans les rues du Caire ? Quelque 4.000 semble-t-il vers 1870. Leur profession était strictement réglementée, pour d’évidentes raisons de salubrité publique. "Les porteurs d’eau devaient descendre dans la rivière loin du bord et des lieux pollués (...). Il leur était interdit, sous peine de punitions sévères, de mêler l’eau de puits à l’eau du Nil. (Ils) devaient tenir leurs outres et leurs jarres en parfait état de propreté et éviter d’utiliser des outres neuves pour transporter l’eau à boire, en raison du goût désagréable qu’elle risquait de prendre. (...) On leur demandait d’accrocher des sonnettes au cou de leurs bêtes pour prévenir les gens de leur approche. (...) La réglementation portait même sur leur costume : des pantalons courts, de couleur bleue, ajustés de manière à respecter les règles de la pudeur." (Raymond André)
Les "saqqâ’in" se répartissaient en cinq corporations, compte tenu des particularités de leur emploi : transport et vente de l’eau en outres de peau ou en pots ; vendeurs à dos de cheval, âne ou dromadaire ou vendeurs à pied (ces derniers, les plus nombreux, étaient soumis au préalable, pour faire partie de ce corps de métier, à une épreuve d’endurance durant trois jours et trois nuits, sans interruption, avec sur le dos un chargement de sable pesant 67 livres)...
La distribution de l’eau était effectuée selon un système d’abonnement : "Le porteur d’eau inscrivait sur la porte de son client des traits correspondant à la quantité apportée, ou se servait de colliers de perles bleues dont il en retirait une par outre." (André Raymond, "Le Caire", Fayard, 1993)
Les porteurs d’eau étaient, par ailleurs, souvent chargés d’une importante fonction dans la sécurité de la ville. En coopération avec d’autres corps de métiers, ils intervenaient en effet dans la lutte contre les incendies, en contrepartie, semble-t-il, d’une rémunération conséquente.
Autre aspect de ce métier : son rôle "social". "Allant de maison en maison et amenés par leur profession à pénétrer dans la partie des habitations réservée aux femmes, ils jouaient probablement un rôle important dans la diffusion des nouvelles et étaient associés étroitement à la vie quotidienne des gens du Caire. (...) (Ils pouvaient également servir d’) entremetteurs dans les intrigues amoureuses qui étaient supposées se dissimuler dans les profondeurs des harems." (Raymond André)
Quoique indispensables à la vie de la société, mais avec des revenus modestes, une redevance à payer au pacha durant l’époque ottomane et une contribution personnelle au XIXe siècle, les "saqqâ’in" connaissaient des conditions de vie pénibles.
"Mais quel est cet être qui passe,complètement noir, de costume et de peau ? écrivait en 1896 Émile Delmas, dans “Égypte et Palestine”. Le fardeau qu'il porte est également noir et de formes inquiétantes. (...) C'est le porteur d'eau ; il exerce un des plus durs métiers de l'Orient. Le malheureux plie sous le faix d'un hectolitre d'eau, enfermée dans la peau noirâtre d'un veau ou d'un mouton. À chaque instant, l'eau s'échappe et jaillit de quelque suture imparfaite ; le malheureux porteur ruisselle comme son outre. Il marche d'un pas lent, presque courbé en deux sous le poids. Je l'ai vu, dans la Haute-Égypte et en Nubie, porter ainsi l'eau du Nil aux villages. Ici, au Caire, il est fonctionnaire, il travaille pour l'édilité cairote, il est arroseur municipal et projette son eau sur l'épaisse poussière des rues et des ruelles."
Après avoir occupé une place essentielle dans la vie quotidienne des Égyptiens, la profession de porteur d’eau risque désormais d’être réduite à quelques photos jaunissantes dans des livres d’histoire. Et pourtant, ne reste-t-elle pas une éloquente illustration de ce qu’est l’Égypte depuis l’aube de son histoire : un "don du Nil" ?
Marc Chartier





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