lundi 6 avril 2015

Édouard Schuré, philosophe et musicologue : une partition poétique sur les crépuscules d'Égypte

Photo de Marie Grillot

Le Nil, avec ses atmosphères envoûtantes, de la légère brume matinale aux ors et ocres des prémices de la nuit, a de tout temps inspiré les amoureux du beau. Ses eaux scintillantes des derniers rayons du soleil invitent au rêve, à la méditation, à un transport intime vers quelque au-delà. Les mots, alors, sont bien pauvres. Infirmes même. 
Empruntons donc, en ce jour anniversaire de sa mort, ceux que l’écrivain, philosophe et musicologue français Édouard Schuré (21 janvier 1841 - 7 avril 1929) inventa dans "Sanctuaires d’Orient : Égypte, Grèce, Palestine" (1907) pour mémoriser ses souvenirs de ce qui fut sans doute pour lui un voyage initiatique au coeur de l’Égypte. 
Âmes sensibles, ne pas s’abstenir !
Photo de Marie Grillot

"Trois jours durant je suis resté sous l'incantation de ces merveilleux couchers de soleil et de ces nuits magiques. Ni le spectacle toujours changeant des rives avec leurs rochers à pic et leurs villes arabes, leurs troupes d'ibis voyageurs et leurs vastes perspectives sur le désert blanc semé d'oasis ; ni les hypogées de Beni-Hassan, vrais temples taillés dans le roc vif, ni la grotte de Spéos Artémidos qui se cache comme un repaire de lion dans une ravine de la chaîne arabique, ne purent en distraire ma pensée. Les beautés de la terre et les souvenirs de l'histoire me paraissaient futiles devant les magnificences du ciel que j'attendais chaque soir comme l’unique événement de la journée, toujours nouveau et toujours saisissant. J'en arrivai ainsi à observer les trois phases de la lumière sur le Nil après le coucher du soleil. 
Le disque rouge et flamboyant a disparu derrière la chaîne libyque. Pareil à l’impalpable voile gris qui annonce la mort sur le visage humain, un frisson court sur le désert livide. À la place où le soleil s'est englouti, le ciel devient d'un jaune pâle. Il semble que tout soit fini et qu'à cette lueur blafarde va succéder la nuit sans transition. 
Photo de Marie Grillot

Telle est la première lumière d'un effet sinistre et presque sépulcral. Mais bientôt le nimbe jaune se concentre en une arche d'or en fusion, reflet du disque d'Ammon-Râ dans l'atmosphère ; transfiguration du dieu mort dans l'âme palpitante de la terre amoureuse. L'arc orangé se fond à l'azur par les sept couleurs du prisme. C'est la deuxième lumière. Elle flamboie rapide comme un vertige de l’âme, où toute la gamme d'une vie ardente vibre une fois encore dans l'ivresse et le brisement de l'adieu. Mais, à mesure que pâlit le porche de feu, il se forme au dessus une auréole violette qui s'élargit de plus en plus comme un nimbe de douleur et de passion et qui finit par envahir tout le ciel. Quand l'air est très pur, on voit sortir de ce nimbe cinq rayons roses qui montent jusqu'au zénith et font pâlir les constellations naissantes. C'est la troisième lumière ; c'est l’adieu d'Ammon-Râ, le dernier sourire du dieu déjà lointain et la promesse de sa résurrection. La porte d'or est devenue la porte blanche et blafarde, celle qui conduit à l'autre monde, au royaume d'Osiris. Et le dernier rayon d'Ammon-Râ semble dire à l'âme accablée : "Tu ne me verras plus ; j'ai franchi les portes de la mort ; va me chercher là-bas." Cette grandiose trilogie entre la terre, le soleil et le ciel me frappa comme une représentation vivante du drame mythologique d'Ammon-Râ, dont les trois actes pourraient s'appeler : la vie, la mort et la résurrection, et qui embrassent l'histoire de tous les êtres. Ne nous étonnons pas que les vieux Égyptiens, journellement enveloppés par la splendeur de ce spectacle, aient résumé en lui le drame de l'âme, de l'univers et des dieux."

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