mercredi 15 avril 2015

Claude Sicard en Égypte : un voyage à la carte

“Carte des déserts de la Basse-Thébaïde aux environs des monastères de St Antoine et de St Paul ermite avec le plan des lieux par où les Israélites ont probablement passé en sortant d'Égypte”, Sicard, Claude (1677-1726), cartographe présumé.

Claude Sicard (1670 ou 1677-1726), membre de la Compagnie de Jésus, est envoyé au Caire en 1712 (date approximative) comme supérieur de la mission jésuite, après un séjour de six ans en Syrie, au cours duquel il apprend langue arabe.
En Égypte, il parcourt tout le pays - avec la mission de “convertir les Coptes” ! - et s'attache à le décrire, en identifiant les lieux antiques et bibliques. Ce voyage a pour but de retracer l’itinéraire de l’Exode et de la traversée de la mer Rouge par les Hébreux. 


Le Régent (du Royaume de France), Philippe d’Orléans, rappelle Jean Vercoutter, l’a chargé de rechercher les anciens monuments de l’Égypte et de les dessiner ; on lui adjoint donc un dessinateur. Sicard, qui a enseigné les ‘humanités’ au collège des Jésuites de Lyon, est excellent latiniste et helléniste ; par ailleurs, il parle et écrit couramment l’arabe. Peu à peu, sa quête des monuments se transforme en une recherche sur la géographie ancienne de l’Égypte. Comme Champollion le fera un siècle plus tard, il part des textes grecs, latins, coptes et arabes pour retrouver les noms anciens des villes et des villages qu’il visite systématiquement. Sachant manier le sextant, comme tous les Jésuites de son temps, il dresse donc la première carte scientifique de l’Égypte, depuis la Méditerranée jusqu’à Assouan. Envoyée au roi en 1722, elle permettra de situer avec précision non seulement Memphis et Thèbes, mais aussi tous les grands temples de l’Égypte : Éléphantine, Edfou, Kom Ombo, Esneh, Denderah…” (“À la recherche de l’Égypte oubliée”, Gallimard, 1986)


Au cours de son périple, Sicard s’intéresse tant aux monuments chrétiens qu'à l'archéologie, en relevant les éléments les plus variés pouvant illustrer son projet : modes de vie de la population, végétation, animaux, emplacements et plans des monuments… Il effectue vingt-deux voyages à travers toute l’Égypte. Il décrit les villes du Caire et d’Alexandrie, les ruines du temple d’Hermopolis, le temple de Denderah, l’île Éléphantine, Philae, les carrières de granit... Naviguant sur le Nil, il s’arrête à Louxor “où il sera le premier à reconnaître l’emplacement de l’ancienne Thèbes”. 

En 1718, voici ce qu’il écrit au sujet des tombes royales : “Les sépulcres de Thèbes sont creusés dans le roc et d’une profondeur surprenante. (...) Salles, chambres, tout est peint depuis le haut jusqu’en bas. La variété des couleurs, qui sont aussi vives qu’au premier jour, fait un effet admirable : ce sont autant de hiéroglyphes qu’il y a de figures d’animaux et de choses représentées, ce qui fait conjecturer que c’est là l’histoire de la vie, des vertus, des actions, des combats, des victoires des princes qui y sont inhumés : mais il en est des hiéroglyphes des Égyptiens comme des caractères de quelques peuples anciens, qu’il nous est à présent impossible de déchiffrer. S’il arrive jamais que quelqu’un parvienne à en avoir l’intelligence, on aura l’histoire de ces temps-là qui nous est inconnue et qui vraisemblablement n’a jamais été mise par écrit.

Poursuivant ses observations, il note, avec les outils d’interprétation très approximatifs à sa disposition : “Outre l’histoire du temps, on aura l’abrégé des superstitions des Égyptiens ; car il y a quelques-unes de ces chambres où l’on voit différentes divinités représentées sous des figures humaines ; les unes avec des têtes de loup, les autres de chien, de singe, de bélier, de crocodile, d’épervier. En d’autres endroits, ce sont des corps d’oiseaux avec des têtes d’hommes ; dans d’autres chambres, ce sont des sacrifices qui sont peints, les sacrificateurs avec leurs habits bizarres, les esclaves les mains liées derrière le dos, ou debout, ou couchés par terre ; tous les instruments qui servaient aux sacrifices. Dans d’autres, ce sont les instruments de l’astronomie, des arts, du labourage, de la navigation ; des vaisseaux qui ont pour proue et pour poupe des becs de grue et d’ibis, et pour voiles des soleils et des lunes.

De toutes ses découvertes, Sicard a l'intention de publier une relation, sous forme d’un “Grand ouvrage”. Mais celui-ci, malheureusement, ne sera jamais terminé. Les seuls éléments qui nous soient parvenus se présentent sous forme soit de comptes rendus (parfois avec des modifications contre le gré de l’auteur), soit de lettres, ces documents ayant été édités dans Lettres édifiantes et curieuses, écrites par des missionnaires de la Compagnie de Jésus.


Dans la préface du tome VIII des “Mémoires des Jésuites missionnaires”, le père Ingoult écrit sur son confrère : “Le père Sicard était exact dans ses recherches, juste dans ses réflexions, judicieux dans sa critique, heureux dans ses découvertes ; et tout ce qui sortait de sa plume était marqué à un coin qui lui était propre et singulier, et qui était toujours le coin du vrai beau.
Quel éloge !
L’histoire à notre disposition ne précise pas si le bon père Sicard a réussi ou non à “convertir” des Coptes, qu’il considérait comme “une nation très éloignée du royaume de Dieu”. Par contre, nous pouvons remercier le ciel qu’il ait plutôt écouté une autre mission, à lui confiée par le duc d’Orléans et le comte de Maurepas : celle de collecter un maximum d’informations sur les monuments de l’Égypte antique.
Le père Sicard meurt le 12 avril 1726, à l’âge de cinquante ans, alors qu’il va porter secours aux victimes d’une épidémie de peste qui finit par l’emporter lui aussi. Il vient tout juste d’achever un Parallèle géographique de l’ancienne Égypte et de l’Égypte moderne.

Marc Chartier


Source

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b8595178n

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