samedi 23 août 2014

"Bab el-Gasus" : un "au-delà" troublé pour les prêtres et divines adoratrices d'Amon

   Cercueil anthropoïde de Padouamon, avec planche de momie et couvercle - bois peint et verni
 XXIe dynastie - règne du Grand Prêtre Pinedjem II - 1069 - 945 av. J.-C - provenant de Bab el-Gasus ("Porte des prêtres")
"cachette" contenant de nombreux cercueils et matériels funéraires de prêtres d'Amon, de Divines Adoratrices et de leurs familles
découverte en janvier 1891 à Deir el-Bahari par Mohamed Abd el-Rassoul pour le Service des Antiquités dirigé par Eugène Grébaut
Musée égyptien du Caire     

Afin de replacer l'histoire qui va suivre, tant dans sa chronologie que dans son contexte, il convient de rappeler que, en 1871, les frères Abd el-Rassoul originaires de Gournah, ont découvert, dans le cirque rocheux de Deir el-Bahari, une tombe qui sera plus tard dénommée "Cachette des momies royales". Pendant de nombreuses années, gardant leur secret, ils écouleront de précieux objets … L'arrivée sur le marché d'artefacts royaux, de provenance inconnue, intriguera le Service des Antiquités qui diligentera une enquête… En 1881, alors que l'étau se resserre sur les pilleurs, Mohamed, l'un des frères, sous couvert d'impunité - et du versement d'une somme de 500 livres anglaises -, brise le sceau du silence… Il révèle, à Daoud Pacha, Moudir de Qena, l'existence et l'emplacement de la tombe (DB 320) et de son pharaonique contenu... 

En guise de remerciement à "sa contribution à l'égyptologie", il se voit proposer un poste de chef d'équipe de fouilles à Thèbes. "S'il met à servir le musée la même adresse qu'il a mise longtemps à le desservir, nous pouvons espérer encore quelques belles trouvailles." Propos prémonitoires et justifiés de Gaston Maspero ! En janvier 1891, date où se déroulent ces faits, il n'est cependant plus à la tête du Service des Antiquités où Eugène Grébaut l'a remplacé le 1er juin 1886.

"Pendant que le Service des Antiquités procédait au déblaiement de la terrasse supérieure du temple de Deir el-Bahari, Mohamed Ahmed Abd-el-Rassoul, le dénonciateur de la cachette des momies royales, vint trouver M. Grébaut et lui fit part que… il avait remarqué un point où devait exister un tombeau. Des ouvriers furent placés à l'endroit désigné, où quelques grosses pierres émergeaient de la couche de sable. Ces pierres une fois enlevées on reconnut un dallage bouchant l'orifice d'un puits; plus bas était une couche de briques crues, puis un autre dallage. Le puits était comblé avec un mélange de pierres, de sable, de morceaux d'argile provenant du forage" relate Georges Daressy dans "Les sépultures des prêtres d'Ammon à Deir el-Bahari".

Plan et coupe de la cachette de Deir el-Bahari publiés par Georges Daressy dans
"Les sépultures des prêtres d'Ammon à Deir el-Bahari", ASAE 1900

Huit mètres plus bas, une première porte fut trouvée puis, onze mètres plus bas, une seconde … C'est ainsi qu'est découverte "Bab el-Gasus" (qui signifie "porte des prêtres"), également connue comme "deuxième trouvaille" de Deir el-Bahari. 

Dans son "Guide du visiteur au Musée du Caire, 1902", Gaston Maspero nous apporte les précisions suivantes sur les "occupants" de cette tombe collective : "La plupart des momies emmagasinées dans cette cachette se rattachent à la famille des grands-prêtres d'Amon, qui par moments furent rois à Thèbes sous la XXIe dynastie et dont les membres principaux étaient cachés dans le premier souterrain de Deir-el-Bahari. Elles appartenaient également aux familles sacerdotales, alliées à la famille des grands-prêtres et qui exerçaient héréditairement leurs fonctions dans le temple de Karnak. Elles s'échelonnaient selon une hiérarchie rigoureuse, qui les approchait plus ou moins de la personne du dieu. Certains de ces personnages, admis à la connaissance des dogmes et des rites, étaient les supérieurs des secrets du ciel, de la terre et de l'autre monde, et jouissaient du droit de pénétrer jusqu'au fond du temple. Les autres n'allaient que jusqu'à une distance déterminée à l'intérieur"…
Couvercle d'un cercueil momiforme - bois peint - provenant de Bab el Gassus ("Porte des prêtres")
"cachette" contenant de nombreux cercueils et matériels funéraires de prêtres d'Amon, de Divines Adoratrices et de leurs familles
découverte en janvier 1891, à Deir el-Bahari, par Mohamed Abd el-Rassoul pour le Service des Antiquités dirigé alors par Eugène Grébaut
Musée égyptien du Caire

Au cours d'une époque particulièrement troublée, leurs corps avaient été mis à l’abri afin de les protéger contre les nombreuses exactions commises. "Les momies de Bab el-Gasous furent déposées en une fois dans une cachette aménagée à cet effet sous le règne du pharaon de la 21e dynastie, Psousennès II, soit vers - 950. Les défunts avaient été, comme les momies royales avant eux, exhumés au cours de la réorganisation générale de la nécropole thébaine qui eut lieu à la fin du Nouvel Empire" précise Nicholas Reeves dans "The great discoveries").
C'est entre le 5 février et début avril 1891, que sont extraits les cercueils et autres artefacts de Bab el-Gasus, ("Porte des prêtres")
"cachette" contenant de nombreux cercueils et matériels funéraires de prêtres d'Amon, de Divines Adoratrices et de leurs familles
découverte en janvier 1891, à Deir el-Bahari, par Mohamed Abd el-Rassoul pour le Service des Antiquités dirigé alors par Eugène Grébaut

Dans son ouvrage cité précédemment, Georges Daressy, mandaté pour superviser la découverte, raconte : "Des caisses de momies étaient déposées dans toutes les parties de ces catacombes. Près de l'entrée, tout était dans le plus grand désordre : en deux endroits le passage était absolument obstrué, trois cercueils ayant été placés de front et d'autres empilés sur ceux-ci ; il fallait ramper pour franchir ces obstacles... Plus loin, les cercueils étaient disposés sur un double rang, le long des parois, laissant un passage libre au milieu, la tête tournée en général vers le puits. Ils alternaient sans règle aucune avec les coffrets à 'ouchabtious', les Osiris renfermant les papyrus, les vases et canopes, etc. Sur le sol étaient épars des fruits, des fleurs, des statuettes funéraires échappées de caisses brisées… Les chambres du fond étaient littéralement bondées ; on se demande comment on avait pu y faire pénétrer tant de cercueils…"

Cuve de cercueil momiforme - bois peint - 1069 / -943 (XXIe dynastie) - provenant de Bab el-Gasus ("Porte des prêtres")
"cachette" contenant de nombreux cercueils et matériels funéraires de prêtres d'Amon, de Divines Adoratrices et de leurs familles
découverte en janvier 1891, à Deir el-Bahari, par Mohamed Abd el-Rassoul pour le Service des Antiquités dirigé alors par Eugène Grébaut 
Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre - AF 95 ; E 10636 ? - photo © 2015 Musée du Louvre / Georges Poncet










Un scénario, identique à celui de la découverte de la DB 320, dix ans plus tôt, se répète. Daressy, conscient de l'immensité de la tâche, se montre extrêmement prudent et organisé : "Pour empêcher la détérioration des objets, je priai M. Grébaut d'interdire l'entrée de la cachette en dehors des ouvriers… Tant qu'il resta des objets dans le souterrain, je ne quittai pas l'endroit, passant la nuit sous une tente dressée à côté de l'orifice du puits. L'enlèvement des objets commença le 5 février. Dans la galerie, je prenais note des cercueils au fur et à mesure de leur extraction... A leur sortie du puits, les objets étaient reconnus par MM. Grébaut et Bouriant ; deux fois par jour, une longue procession se mettait en marche vers le fleuve, les ouvriers portant sur des civières les sarcophages et les caisses dûment clouées contenant les petits objets. Le 13 février, la galerie du fond du puits était entièrement vidée… En résumé, il est sorti de la cachette : 153 cercueils, 110 boîtes à statuettes funéraires ; 77 statuettes osiriennes en bois, en majeure partie creuses et renfermant un papyrus ; 8 stèles en bois ; 2 grandes statues en bois (Isis et Nephthys) ; 16 canopes, ainsi que paniers, éventails, sandales, guirlandes de fleurs, poteries…"

Entre le 5 février et début avril 1891, les cercueils et matériels funéraires de "Bab el-Gasus"
 ("Porte des Prêtres") sont transportés par  bateau vers le musée de Guizeh
Cette tombe de prêtres d'Amon, de Divines Adoratrices et de leurs familles, a été découverte en janvier 1891 à Deir el-Bahari 
par Mohamed Abd el-Rassoul pour le Service des Antiquités  dirigé alors par Eugène Grébaut
 (Illustration d'Emile Bayard publiée dans le journal "L'illustration" du 4 avril 1891)

Les cercueils sont ensuite transportés vers le bateau du Service des Antiquités qui les mène vers le musée de Gizeh. Certaines momies y seront exposées, d'autres démaillotées. 

Mais l'aventure des prêtres et divines adoratrices n'est pas encore terminée… "En 1894, le Gouvernement égyptien ayant gracieusement offert aux Puissances étrangères un certain nombre de cercueils, seize lots de valeur sensiblement égale, composés chacun de quatre ou cinq pièces, furent tirés au sort par les représentants des Puissances" (Georges Daressy, ASAE 8). Les seize pays qui bénéficièrent de la générosité du Khédive Abbas Hilmi furent : la France, l’Autriche, la Turquie, le Royaume-Uni, l’Italie, la Russie, l’Allemagne, le Portugal, la Suisse, les États-Unis, les Pays-Bas, la Grèce, l’Espagne, la Suède et la Norvège, la Belgique ainsi que le Danemark. Un dix-septième lot sera envoyé, plus tard, au Vatican… C'est ainsi que des cercueils de membres du clergé thébain et des pièces de leur trousseau funéraire, se retrouvent, aux quatre coins du monde, certains même dans la Ville éternelle …
Cercueil d'une chanteuse d'Amon (anonyme) - bois peint - Troisième Période intermédiaire (1069 - 945 av. J.-C.)
provenant de Bab el-Gasus, ("Porte des prêtres")
"cachette" contenant de nombreux cercueils et matériels funéraires de prêtres d'Amon, de Divines Adoratrices et de leurs familles
découverte en janvier 1891, à Deir el-Bahari, par Mohamed Abd el-Rassoul pour le Service des Antiquités dirigé alors par Eugène Grébaut
 "En 1894, le Gouvernement égyptien ayant gracieusement offert aux Puissances étrangères un certain nombre de cercueils, seize lots de valeur sensiblement égale, composés chacun de quatre ou cinq pièces, furent tirés au sort par les représentants des Puissances" (Georges Daressy, ASAE 8). Un envoi de cercueils a été fait plus tard au Vatican… Le lot n° V a été attribué au Musée égyptien de Florence.

En 2016, lors d'une conférence tenue au Caire sur "La Découverte oubliée de la tombe des prêtres et divines adoratrices d’Amon", El-Tayeb Abbas, qui avait étudié les inscriptions externes des sarcophages alors qu'il était professeur à l’Université de Minya, ne manqua pas de mentionner cette phrase, particulièrement touchante, qui apparaissait sur plusieurs d'entre eux : "Merci de nous laisser jouir de la seconde vie". 

marie grillot

Décor de la cuve d'un cercueil anthropoïde - bois peint - Troisième Période intermédiaire - XXVIe dynastie
provenant de Bab el-Gasus ("Porte des prêtres")
"cachette" contenant de nombreux cercueils et matériels funéraires de prêtres d'Amon, de Divines Adoratrices et de leurs familles
découverte en janvier 1891, à Deir el-Bahari, par Mohamed Abd el-Rassoul pour le Service des Antiquités dirigé alors par Eugène Grébaut
Musée de Louqsor


sources : 
Georges Daressy, Les sépultures des prêtres d'Ammon à Deir el-Bahari. Appendice I, Plan et coupe de la cachette de Deir el-Bahari. Appendice II, Disposition des cercueils dans la cachette", n°1, pp. 141-148, ASAE, Le Caire, 1900.
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k57251820/f1n324.texteBrut
http://www.cesras.org/Places/Bab-el-Gasus/DCerceuils01.html 
Gaston Maspero, Guide du visiteur au Musée du Caire, IFAO, Le Caire, 1902 
https://archive.org/details/guidemuseecaire00masp/page/n6/mode/2up
Alexandre Nivinski,The Bab el-Gusus Tomb and the Royal Cache in Deir el-Bahari, JEA 70, 1984
Nicholas Reeves, Ancient Egypt. The great discoveries, Thames & Hudson, 2002, Les Grandes découvertes de l'Egypte ancienne Editions du Rocher, 2001
Christian Leblanc, Angelo Sesana, Le Bel Occident de Thèbes Imentet Neferet, De l'époque pharaonique aux temps modernes - Une histoire révélée par la toponymie, L'Harmattan, 2022
Fonds Khéops pour l'archéologie "Mission de la Cachette de Bab el-Gasous" : https://www.fondskheopsarcheologie.fr/docum.../BuldonFKA.pdf
Base de données de la cachette de Bab el-Gasous, France Jamen, Invisu CNRS
https://invisu.cnrs.fr/project/jamen-bab-el-gasous/
http://beg.huma-num.fr/fr/


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