En ce début du XXe siècle, les villageois de Gournah, qui se sont progressivement installés sur la nécropole thébaine, fournissent régulièrement une main-d'œuvre expérimentée aux équipes de fouille. Ainsi, dès les premiers jours de novembre 1922, bon nombre de gournawis sont recrutés par le reis Ahmed Giragar pour travailler, dans la Vallée des Rois, sur "l'ultime" mission que Lord Carnarvon a accepté de financer pour Howard Carter. Le jeune Hussein Abd el-Rassoul, membre d'une famille très connue du village - et du milieu égyptologique - est engagé comme "porteur d'eau"... C'est ainsi que, le 4 novembre, il participe à la découverte des premières marches de la tombe de Toutankhamon. Deux jours plus tard, Howard Carter enverra ce télégramme à Lord Carnarvon, qui se trouve alors dans son beau domaine anglais de Highclere : "Merveilleuse découverte dans la Vallée. Tombe superbe avec sceaux intacts. Attendons votre arrivée pour ouvrir. Félicitations". L'extraordinaire nouvelle de la mise au jour de cet hypogée royal - qui pourrait être inviolé - se répand vite… Le monde de l'égyptologie est en ébullition. Journalistes, têtes couronnées, curieux, accourent dans la Vallée des Rois. Et, localement, Gournah, point de passage obligé pour se rendre sur le site est bien évidemment impacté… La tombe, ouverte le 26 novembre, révèle un inestimable trésor… Face à l'immensité du travail à accomplir, et à sa difficulté, Lord Carnarvon et Howard Carter doivent constituer, en toute urgence, une équipe réunissant les meilleurs spécialistes… Pendant des mois - et pour certains des années -, Alfred Lucas, Arthur Mace, James Henry Breasted, Alan Gardiner, Harry Burton, Arthur Callender, Percy Newberry, etc… sortent, listent, décrivent, consolident et protègent les trésors que la KV 62 ne cesse de livrer. Ce sont 5398 objets qui seront répertoriés : aliments, jarres à vin, mobilier, onguents, bijoux, statues, vases, éventails, cannes, armes, chars, … Les découvreurs ne cesseront de s'émerveiller de ce qui s'offre à leurs yeux… Sortis de l'obscurité, les bijoux qui dormaient depuis plus de 3000 ans renaissent à la lumière. L'or brille à nouveau, les pierres précieuses, cornaline, lapis-lazuli, turquoise révèlent l'éclat de leurs chaudes et lumineuses couleurs … Le 17 février 1923, alors qu'a lieu l'ouverture officielle de la troisième chambre, les invités privilégiés aperçoivent : "Une porte basse, sur la droite, qui donnait accès à une autre pièce, plus petite. (...) Cette porte n'avait été ni bouchée, ni scellée. Un seul coup d'œil suffit à nous faire comprendre que c'était elle qui renfermait les véritables trésors de la tombe..." (Howard Carter). |
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Le "pectoral de la Naissance du soleil" ou encore "pectoral aux scarabées" - référencé Carter 267g-h - JE 61896 - GEM 142 se trouvait dans de coffre 267, posé par terre dans la salle du trésor de la tombe de Toutankhamon (KV 62) découverte par Howard Carter et Lord Carnarvon en novembre 1922 - photo Harry Burton - Griffith Institute |
Parmi les incroyables richesses que recelait cette "salle du trésor", se trouvait notamment un coffre "au toit bombé, magnifiquement travaillé d'une marqueterie d'ivoire et d'ébène" (Christiane Desroches Noblecourt). Il sera numéroté "267" et s'avérera contenir tout un "lot" de parures laissées pêle-mêle par les voleurs… De ces merveilleux ornements, Carter estime "que le pectoral représentant la 'Naissance du soleil' éclipse tous ceux découverts jusqu'alors" !
Il sera référencé par Carter 267g-h puis enregistré au Journal des Entrées du Musée du Caire JE 61896. Long de 50 cm, son élément principal est un magnifique scarabée central en lapis-lazuli ; posé sur une barque solaire en or, il pousse un disque en cornaline, représentant le soleil levant. Sa large chaîne, extrêmement élaborée, est composée en alternance, de scarabées et d’uraeus. L’attache est précédée de deux vautours représentant la déesse Nekhbet.
Dans son ouvrage "Vie et mort d'un pharaon", Christiane Desroches Noblecourt le décrit ainsi : "Collier et pendentif aux scarabées : Le pendentif est constitué d'un bateau au centre duquel un grand scarabée se dresse, encadré de deux uraeus, disqués et séparés du coléoptère par trois hiéroglyphes : le pilier djed, le signe de vie ankh et le signe de la perpétuelle jouvence. Les mêmes éléments (la barque est remplacée par le signe des fêtes en forme de corbeille) sont utilisés pour décorer le collier".
Quant à Iorwerth E.S. Edwards, il précise dans "Tutankhamun : his tomb and its treasures" : "Les bandes latérales sont constituées de plaques incrustées séparées, maintenues ensemble par des rangées de petites perles sur les côtés et à l'arrière. A l'extrémité de chacune d'elles, une épaulette incurvée représente le vautour aux ailes déployées de Nekhbet. Deux rangs de perles relient les vautours à un fermoir composé d'une paire de cobras en or reliés par une fermeture à glissière".
Outre son rôle ornemental, le pectoral a un rôle bien plus profond : celui d’assurer la protection de celui qui le porte en recouvrant son cœur (siège de l’âme dans l’Egypte antique) et ses poumons …
Pour quelle raison Howard Carter décida-t-il d'en parer le jeune Hussein Abd el-Rassoul et demanda-t-il à Harry Burton - "LE" photographe officiel de la découverte dont les clichés feront le tour du monde - d'en immortaliser le moment ? Etait-ce un geste amical envers ce "clan" avec lequel il avait pourtant eu de nombreux démêlés ? Plus de vingt années avaient passé depuis les suspicions qu'il avait nourries à l'encontre de la famille suite au vol perpétré dans la tombe d'Amenhotep II : l'heure de la réconciliation était peut-être arrivée, scellée par cet immense honneur ? Où était-ce une idée de Burton qui aurait souhaité "humaniser" cette parure en la faisant porter ?
Quant à Zahi Hawass, il livre dans "Découvrir Toutankhamon" (2015) cette interprétation : "Ce jeune garçon fut embauché par le reïs du chantier de Carter pour apporter de l'eau sur le site, ce qu'il faisait deux fois par jour. L'eau voyageait à dos d'âne dans de grandes jarres attachées à l'aide de cordes… Le matin du 4 novembre 1922, Hussein arriva sur les lieux à l'heure habituelle. Avant de déposer les jarres sur le sol, comme leur fond était en pointe, il dut creuser un petit trou dans le sable. Ce faisant, il mit au jour une série de pierres plates, les premières marches descendant vers le tombeau…"
Pour une approche la plus documentée possible, il est judicieux de se référer à l'excellente étude de Christina Riggs "Water boys and wishful thinking", publiée en 2020 (toute ma reconnaissance à Peter Lacovara qui m'a permis d'en prendre connaissance). La pertinence de son analyse et la "légitimité" de ses doutes tentent d'apprivoiser une relative vérité... Après avoir souligné que cette photo prise fin 1926 - début 1927, avait été publiée dans l' "Illustrated London News" du 23 avril 1927, elle retrace la genèse de son questionnement : "J'ai entendu pour la première fois l'histoire du cheikh Hussein, ce petit garçon de la photo, de la bouche d'égyptologues américains ayant travaillé à Louxor dans les années 1980. Ils la trouvaient charmante - un peu suspecte, certes, mais charmante. Personnellement, je la trouve plus troublante que charmante, non pas tant quant à sa véracité (ou non), mais parce que l'égyptologie a commencé à l'accepter comme une vérité et à la diffuser dans la presse écrite et audiovisuelle sans se référer à aucune source écrite ni à aucune recherche sur les photographies en question. J'avoue qu'il m'est également très difficile de contester l'histoire d'Abd el-Rassul : certaines de mes recherches, ainsi que les travaux de chercheurs que j'admire (Stephen Quirke et Wendy Doyon, pour n'en citer que deux), se sont efforcés de mettre en lumière des sources d'archives qui montrent précisément comment les contributions égyptiennes à l'archéologie égyptienne ont été négligées"…
Quelle qu'en soit l'explication, le cliché révèle un petit garçon à la peau brune, visiblement intimidé, qui pose de trois quarts. Sa tête est couverte d'un chèche blanc alors que sur sa galabiah, blanche également, se détache la somptueuse parure !
L'enfant - devenu Sheik Hussein - a tenu le Ramesseum Rest-House jusqu’à sa mort, le 22 juin 1995, à plus de 80 ans. Tout au long de sa vie il a été sollicité par les médias pour raconter ses souvenirs. Il a, plus souvent encore, accepté de poser pour les touristes du monde entier, près du cliché pris par Harry Burton.
A Gournah, il a toujours bénéficié d'une grande notoriété, et lorsque l'on évoque son nom aujourd'hui, il n'est pas rare que certains gournawis portent la main du front aux lèvres puis au cœur en signe de profond respect.
Son fils et l'un de ses petits-fils tiennent encore de nos jours la cafétéria et entretiennent fidèlement sa mémoire. Les clients ne manquent pas d’aller admirer les photos de l'ancien illustre propriétaire exposées sur les murs et de lire les coupures de presse relatant l'histoire de cette famille très "intimement" liée à de grandes découvertes (non seulement KV 62, mais auparavant, en 1871/1881 DB 320 et en 1891 Bab el-Gasus) …
La photo du "jeune Hussein" figurait en bonne place à l'exposition "Toutankhamon, le trésor du pharaon" dont la tournée débutée en 2018 qui devait être mondiale s'est trouvée réduite à Los Angeles, Paris et Londres pour cause de pandémie… Il a été également mis à l'honneur en 2022 pour le centenaire de la découverte, tout comme il l'a été, le 1er novembre 2025, lors de l'inauguration du Grand Egyptian Museum à Guizeh qui accueille désormais l'ensemble du trésor du jeune roi. Ce pectoral y est exposé sous la référence GEM 142.
marie grillot
sources :
Tutankhamun: Anatomy of an Excavation, The Howard Carter Archives, Photographs by Harry Burton, The Griffith Institute
Flexible pectoral with suspension chains and counterpoise clasp
http://www.griffith.ox.ac.uk/gri/carter/267g.html
http://www.griffith.ox.ac.uk/gri/carter/267h.html
Christiane Desroches Noblecourt, Vie et mort d'un pharaon, Hachette, 1963
Christiane Desroches Noblecourt, Toutankhamon et son temps, Petit Palais, Paris, 17 février-juillet 1967, Ministère d'État Affaires Culturelles, 1967
Iorwerth Eiddon Stephen Edwards, Tutankhamun : his tomb and its treasures, The Metropolitan Museum of Art, 1977
Thomas Garnet Henry James, Howard Carter, The path to Tutankhamun, TPP, 1992
https://archive.org/stream/HowardCarterThePathToTutankhamunBySam/Howard+Carter+The+Path+to+Tutankhamun+By+Sam_djvu.txt
John Romer, Histoire de la Vallée des Rois, Vernal, Philippe Lebaud, 1991
Nicholas Reeves, Toutankhamon, vie, mort et découverte d'un pharaon, Editions Errance, 2003
Zahi Hawass, Découvrir Toutankhamon, Editions du Rocher, 2015
Christian Leblanc, La mémoire de Thèbes, L'Harmattan, 2015
Zahi Hawass, Catalogue de l'exposition Toutankhamon, trésors du pharaon d'or, IMG Melcher Media, 2018
Christina Riggs, Water boys and wishful thinking, June 20, 2020
https://christinariggs.com/2020/06/20/the-water-boy-who-wasnt/?fbclid=IwAR37cldJW_6YaaTiFAa734ZZreU9Li0IUKyr7DQRXpNjFxnAH-PXJODrcZ0





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