dimanche 22 juin 2014

Les oies de Meïdoum : l'une des plus anciennes œuvres peintes d'Egypte !

Les oies de Meïdoum - stuc peint - Ancien Empire - IVe dynastie, début du règne de Snéfrou - vers 2620 av. J.-C.
provenant du mastaba de Nefermaat et de son épouse Atet à Meïdoum
découvert en 1871 lors des fouilles d'Auguste Mariette, Albert Daninos et Luigi Vassalli
Musée égyptien du Caire : JE 34571 - CG 1742

Par un courrier du 26 décembre 1871, Auguste Mariette demande à son proche collaborateur Albert Daninos (Daninos Pacha) de poursuivre les fouilles à Meïdoum, site sur lequel viennent d'être découvertes les magnifiques statues de Rahotep et Nefret. Il le rejoindra peu de temps après avec Luigi Vassalli (Vassalli Bey), conservateur du musée de Boulaq. 

Les travaux menés sur cette nécropole de l'Ancien Empire seront des plus fructueux puisqu'ils mettront au jour une dizaine de mastabas ! Le plus grand d'entre eux - cent cinq mètres de façade sur soixante-quinze de profondeur - se révélera être celui dédié à Nefermaat et à son épouse Atet. Nefermaat exerçait de très hautes fonctions, comme celles de juge, prêtre, vizir, surintendant des travaux du roi, … alors que sa femme était "connue du roi".
Les oies de Meïdoum - stuc peint - Ancien Empire - IVe dynastie, début du règne de Snéfrou - vers 2620 av. J.-C.
provenant du mastaba de Nefermaat et de son épouse Atet à Meïdoum
découvert en 1871 lors des fouilles d'Auguste Mariette, Albert Daninos et Luigi Vassalli
Fac-similé réalisé par Charles K. Wilkinson (1920-21) - Metropolitan Museum of Art

Dans leur "Catalogue officiel du Musée Egyptien du Caire", Mohamed Saleh et Hourig Sourouzian précisent : "Chacune des deux chapelles de ce mastaba double en brique crue, avait une façade revêtue de calcaire et décorée d’incrustations de pâtes de couleur, tandis que dans le couloir, la décoration était peinte".

Albert Daninos se souvient de sa progression dans le monument : "Un long couloir aboutissant à l'entrée du tombeau est décoré de fresques en partie détruites. M. Vassalli-Bey a pu, avec une patience et un soin merveilleux, en retirer un unique fragment resté intact, et représentant des oies admirables de naturel et de coloris. Ce fragment est conservé, comme vous le savez, au musée de Boulaq".
Restitution de la paroi du mur nord du corridor de la chapelle d’Atet réalisée à partir des relevés anciens de Mariette et Petrie
et des fragments de peintures originaux (conservés à Boston, à Londres, à Manchester et au Caire) à l’occasion de l’exposition
“Des dieux, des tombeaux, un savant - En Égypte sur les pas de Mariette Pacha”, Boulogne-sur-Mer, 2004

D'un format rectangulaire, d'une longueur d'1,72 m sur une hauteur de 27 cm, "Les oies de Meïdoum", ravissante scène animalière, provenant de la partie basse de la chapelle d'Atet, figure depuis lors parmi les chefs-d'œuvre de l'art égyptien !

Dans son "Guide du visiteur au musée de Boulaq", Gaston Maspero, contextualise ainsi leur réalisation : "Les Égyptiens enduisaient souvent les murs de leurs tombes d'une couche de pisé plus ou moins épaisse, que l'on égalisait à la planche et que l'on recouvrait tantôt de stuc, tantôt d'un simple lait de chaux : c'est sur cette surface blanche qu'ils peignaient à la gouache les représentations funéraires. Les Égyptiens étaient des animaliers de première force : ils ne l'ont jamais mieux montré que dans ce tableau. Nul peintre moderne n'aurait saisi avec plus d'esprit et de gaieté la démarche alourdie de l'oie, les ondulations de son cou, le port prétentieux de sa tête et la bigarrure de son plumage". 
Les oies de Meïdoum - stuc peint - Ancien Empire - IVe dynastie, début du règne de Snéfrou - vers 2620 av. J.-C.
provenant du mastaba de Nefermaat et de son épouse Atet à Meïdoum 
découvert en 1871 lors des fouilles d'Auguste Mariette, Albert Daninos et Luigi Vassalli
Musée égyptien du Caire - JE 34571 - CG 1742 (photo du musée en haut) 
et fac-similé réalisé par Charles K. Wilkinson (1920-21) - Metropolitan Museum of Art de New York - n° d'entrée 31.6.8 (photo du musée en bas) 

Jacques Vandier ("Manuel d'archéologie égyptienne") apporte ces précisions sur la technique picturale : "La peinture a été réalisée 'a tempera' ; les pigments utilisés sont très certainement de l'hématite (pour le rouge) et de la malachite (pour le vert). Les couleurs sont incroyablement bien conservées" 

Dans son excellent ouvrage "La peinture égyptienne", Arpag Mekhitarian se montre, lui aussi, très admiratif : "Elle date à peu près de 2700 av. J.-C. : c’est la plus ancienne œuvre peinte que nous ayons en Egypte. Par la stylisation des animaux, la symétrie de la composition, la sûreté des lignes et des couleurs plates, elle révèle que l’art égyptien a fixé très tôt son canon et ses formules. Du fait même de ce conformisme, cette pièce a un aspect figé, qui ne déplaît point toutefois si on ne lui attribue qu'un rôle purement décoratif. Six oies sont dessinées ici marchant trois vers la droite, trois vers la gauche. Aux deux bouts, les oies de tête se penchent pour picorer quelque graine ou plante. Des éléments de paysage sont indiqués par de petits buissons".
Les oies de Meïdoum - stuc peint - Ancien Empire - début IV° dynastie, début du règne de Snéfrou - vers 2620 av. J.-C.
provenant du mastaba de Nefermaat et de son épouse Atet à Meïdoum
découvert en 1871 lors des fouilles d'Auguste Mariette, Albert Daninos et Luigi Vassalli
Musée égyptien du Caire : JE 34571 - CG 1742


Si les égyptologues ont loué la qualité et la composition de la scène, ils se sont également intéressés aux spécificités propres à ces anatidés, au corps massif, au plumage dense et coloré et aux pattes courtes et palmées. 

Ainsi, Jacques Vandier se réfère-t-il à l'étude réalisée, dès 1880 par le directeur de travaux du Museum de Lyon, pour déterminer les espèces d'oies représentées : "D'après Gaillard, nous avons quatre espèces d’oies : la plus à gauche est une oie cendrée (anser cinereus), les deux suivantes sont des oies à front blanc ou 'oies rieuses' (anser albifrons), la quatrième et la cinquième sont des barnaches à cou rouge (branta ruficollis), et, la dernière, une oie sauvage ou 'oie des moissons' (anser sylvestris). Gaillard les décrit soigneusement, et, bien que les profanes aient tendance à ne reconnaître que deux variétés, il est évidemment préférable de faire confiance à un spécialiste auquel n’échappe aucun détail."
Détail des "Oies de Meïdoum" - stuc peint - Ancien Empire - début IV° dynastie, début du règne de Snéfrou - vers 2620 av. J.-C.
provenant du mastaba de Nefermaat et de son épouse Atet à Meïdoum
découvert en 1871 lors des fouilles d'Auguste Mariette, Albert Daninos et Luigi Vassalli
Musée égyptien du Caire : JE 34571 - CG 1742


Dès le début de la IVe dynastie, se trouvent donc, en Egypte, des artisans-artistes doués d'un remarquable talent conjugué à un excellent sens d'observation de la nature. Et, à ces qualités intrinsèques indiscutables, il ne faut pas omettre d'appréhender les sujets traités en une seconde lecture plus "subtile", plus symbolique … 

Ainsi, Jean-François Champollion ne manqua pas de souligner que : "Lorsque les Pharaons furent identifiés au soleil, leur âme fut représentée sous la forme d'une oie, car l'oie est le 'soleil sorti de l'oeuf primordial'". Interprétation que partagera notamment  Jacques Vandier : "Le naturalisme de la scène ne doit pas nous faire oublier la symbolique toujours présente dans l'art égyptien. Les interprétations sont nombreuses et il arrive que l'on s'y perde ! 'L'oie divinisée est, en principe, une oie sauvage, mais celle-ci a été considérée, tantôt comme un animal familier, c'est le cas de l'oie d'Amon, tantôt comme un animal de basse-cour, symbole de Seth'". 
Les oies de Meïdoum - stuc peint - Ancien Empire - IVe dynastie, début du règne de Snéfrou, vers 2620 av. J.-C.
provenant du mastaba de Nefermaat et de son épouse Atet à Meïdoum
découvert en 1871 lors des fouilles d'Auguste Mariette, Albert Daninos et Luigi Vassalli
Musée égyptien du Caire : JE 34571 - CG 1742

Quant à l'analyse qu'en fait Francesco Tiradritti dans "Les merveilles du musée égyptien du Caire", elle révèle une approche très intéressante dont voici un extrait : "Les groupes constituent deux entités distinctes qui peuvent être placées à l'intérieur d'un demi-cercle imaginaire qui, partant du bec de l'oie avec son cou étiré vers le sol, se termine en suivant la ligne de la partie postérieure du corps du volatile central. Le regroupement de trois oies n'est pas anodin, il correspond à l'expression du pluriel dans la langue égyptienne antique. Les trois oies de droite et les trois oies de gauche ne doivent pas être considérées en tant que telles, mais comme symbole d'un nombre non précisé de ces oiseaux. La scène va donc au-delà de l'œuvre artistique et doit être considérée comme un véritable exercice d'écriture. L'artiste n'a pas voulu peindre les oies telles qu'on peut les trouver dans la nature (étant donné le peu de détails caractérisant et différenciant les deux espèces), mais plutôt comme des prototypes universels qui, étant donné l'importance de la stylisation dans le rendu du plumage, ressemblent plus à des signes hiéroglyphiques qu'à de véritables animaux".
Les oies de Meïdoum - stuc peint - Ancien Empire -  IVe dynastie, début du règne de Snéfrou - vers 2620 av. J.-C.
provenant du mastaba de Nefermaat et de son épouse Atet à Meïdoum
découvert en 1871 lors des fouilles d'Auguste Mariette, Albert Daninos et Luigi Vassalli
copie réalisée par Nina de Garis Davies - Ashmolean Museum Oxford


"Les oies de Meïdoum", que l'on peut considérer comme l'un des premiers véritables tableaux naturalistes, sont l'une des "masterpieces" du musée égyptien de Tahrir. Elles y sont exposées sous les références JE 34571 - CG 1742. Depuis l'opération de réaménagement du musée menée conjointement avec un consortium d’institutions européennes, elles bénéficient d'une nouvelle muséographie. En effet, la paroi du mur nord du corridor de la chapelle d’Atet a été restituée, grandeur nature, dessinée en pointillés noirs, et les "oies" ont ainsi été replacées dans leur contexte, de même que deux autres fragments inscrits, plus petits … 

Les oies de Meïdoum - stuc peint - Ancien Empire - IVe dynastie, début du règne de Snéfrou - vers 2620 av. J.-C.
provenant du mastaba de Nefermaat et de son épouse Atet à Meïdoum 
découvert en 1871 lors des fouilles d'Auguste Mariette, Albert Daninos et Luigi Vassalli
Musée égyptien du Caire - JE 34571 - CG 1742
Restitution de la paroi du mur nord du corridor de la chapelle d’Atet réalisée dans le cadre de la nouvelle muséographie du musée


Il est à signaler que d'autres fragments, découverts dans le mastaba lors de fouilles menées en 1891-1892 par William Matthew Flinders Petrie, se trouvent dans différents musées à travers le monde : Londres, Manchester, Boston,… 


marie grillot

sources : 
Gaston Maspero, Recueil de travaux relatifs à la philologie et à l'archéologie égyptiennes et assyriennes, Libr. Honoré Champion, Paris, 1870
https://archive.org/details/recueildetravaux08masp/page/n2/mode/2up
Claude Gaillard, chef de travaux au Museum de Lyon, Revue Egyptologique, Ernest Leroux, Paris, 1880, p. 212-215
https://archive.org/details/revuegyptologi12pari/page/212/mode/2up
Gaston Maspero, Guide du visiteur du musée de Boulaq, édition 1883, TYP. Adolphe Holzhausen, Vienne, 1883
Eugène Grébaut, Notice sommaire des Monuments exposés, Imprimerie Nationale, Le Caire, 1892, p. 2
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k56121740/f103.imag
William Mattew Flinders Petrie, Medum, Publisher D. Nutt, London, 1892
https://archive.org/details/cu31924028670465
Gaston Maspero, Guide du visiteur au Musée du Caire, IFAO, Le Caire, 1902, p. 385
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k57248808.r=gaston+maspero.langFR
Gaston Maspero, Guide du visiteur au Musée du Caire, IFAO, Le Caire, 1915 p. 61
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6572454w/f29.item.r=bracelet.texteImage#
Bertha Porter and Rosalind L. B. Moss, Topographical Bibliography of Ancient Egyptian Hieroglyphic Texts, Reliefs, and Paintings - IV. Lower and Middle Egypt (Delta and Cairo to Asyût),  First published 1934 Clarendon Press Oxford, Re-issued Griffith Institute, Ashmolean Museum Oxford, 1968 (Maidûm-Necropolis - A. NEFERMA'ET - B. lTET, pp. 93 – 94)
http://www.griffith.ox.ac.uk/topbib/pdf/pm4.pdf
Jacques Vandier, Manuel d'archéologie égyptienne, tome V, Bas-reliefs et peintures. Scènes de la vie quotidienne, Picard, Paris, 1973
Arpag Mekhitarian, La peinture égyptienne, Skira, 1978
Jean-Pierre Corteggiani, L'Egypte des pharaons au musée du Caire, Hachette Paris, 1986
Francesco Tiradritti, Trésors d'Egypte - Les merveilles du musée égyptien du Caire, Gründ, 1999
Mohamed Saleh, Hourig Sourouzian, Catalogue officiel du Musée Egyptien du Caire, Verlag Philippe von Zabern, 1997
Guide National Geographic, Les Trésors de l'Egypte ancienne au musée égyptien du Caire, 2004
Des dieux, des tombeaux, un savant : en Egypte sur les pas de Mariette pacha, Somogy, éditions d'art, 2004
Rozenn Bailleul-leSuer, Between Heaven and earth, Birds in Ancient egypt, Oriental Institute Museum Publications 35, The Oriental Institute of the University of Chicago, 2012
https://oi-idb-static.uchicago.edu/multimedia/202/oimp35.pdf

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