dimanche 22 juin 2014

Albert Cossery, l’écrivain indigné qui faisait l’éloge de la paresse



Il meurt le 22 Juin 2008, à l’âge de 95 ans, dans la même chambre d’hôtel qu'il occupait depuis 1945, à Paris, dans le quartier de Saint-Germain-des-Prés. Il part, ne laissant pour tout bien qu’une valise, tout juste quelques habits empruntés, et la petite dizaine d’ouvrages qu’il a écrits au gré d’une lente, très lente maturation. Il repose depuis le 2 juillet 2008 au cimetière du Montparnasse, dans la 13e division, non loin du philosophe Cioran.

Albert Cossery, auteur égyptien de langue française, naît au Caire le 3 novembre 1913, dans une famille bourgeoise originaire de Damiette. Son père est rentier, et sa mère, illettrée.
Formé dans des écoles françaises du Caire (le Collège des Frères de la Salle à Daher, puis le Lycée français de Bab al-Louq), Albert Cossery a été très tôt, dès l’âge de dix ans, initié à la littérature française, qui lui inspirera d’écrire lui-même. En 1936, ses premières nouvelles paraissent en français dans des revues cairotes, puis sont réunies, en 1940, en un volume intitulé "Les Hommes oubliés de Dieu", publié avec l’aide de Henry Miller qu’il a rencontré peu de temps auparavant aux États-Unis.

En 1945, il débarque à Paris, où il s’éprend de la vie bohème et nocturne, et où il fréquente les seules personnes avec lesquelles il prenait plaisir à “s’amuser” : les Albert Camus, Jean Genet, Queneau, Juliette Gréco, Giacometti, Boris Vian, Sartre, Mouloudji…

En 1947, il publie "La Maison de la mort certaine" (ouvrage déjà paru en 1942 au Caire), puis "Les fainéants dans la vallée fertile" (1948) qui dépeint une famille dont la paresse est cultivée comme un art de vivre.
Écrits exclusivement en français, presque tous les romans d'Albert Cossery ont pour cadre l’Égypte et, pour héros, des personnages hauts en couleurs, issus du “petit peuple”, les seuls “vrais aristocrates”. L’auteur manie l'ironie, jamais synonyme de cynisme, teintée d’un réalisme critique sur la société et sur les êtres humains en général. “Je ne peux pas écrire une phrase, affirme-t-il, au cours d’une rarissime interview télévisée, si elle ne contient pas une dose de rébellion. Sinon elle ne m’intéresse pas. Je suis toujours indigné de tout ce que je vois.”
Puis d’ajouter, en une autre circonstance : “Un écrivain qui ne critique pas, qui n’a pas de sens critique, n’est pas un écrivain ; c’est un monsieur qui écrit un monde merveilleux.”
Ainsi paraîtront "Mendiants et orgueilleux" (1955), son chef-d'oeuvre, "La Violence et la dérision" (1964), "Un complot de saltimbanques" (1975), "Une ambition dans le désert" (1984).
Après "Les Couleurs de l'infamie" (1999), Albert Cossery déclare vouloir mettre fin à sa carrière d’écrivain, avec sans doute le secret espoir de retourner vers son Égypte natale.

Plusieurs récompenses consacrent cet écrivain hors normes : en 1990, le Grand Prix de la Francophonie décerné par l’Académie française pour l’ensemble de son œuvre ; en 1995, le Grand Prix Audiberti ; en 2000, le prix Méditerranée pour "Les Couleurs de l'infamie".
Deux de ses romans (“Les Couleurs de l'infamie” et “Mendiants et orgueilleux”) ont fait l'objet d'une adaptation en bande dessinée sous le crayon de Guy Nadaud dit Golo. “Mendiants et orgueilleux” a été par ailleurs adapté deux fois au cinéma, ainsi que “La Violence et la Dérision”.

À la question : “Pourquoi écrivez-vous ?”, Albert Cossery prenait un malin plaisir à répondre : “Pour que quelqu'un qui vient de me lire n'aille pas travailler le lendemain !” Paresse… vous avez dit “paresse” ?
Mais en réalité, du coeur de cette vie se dégage une autre vérité : “Cet oriental splendide, qui traitait la langue française comme nul autre, aimait à rappeler qu'un écrivain est d'abord un artiste. Ce qu'il fut profondément en toutes choses.” (Pierre Assouline)

Marc Chartier


Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire