En 1860, alors que les ouvriers d'Auguste Mariette désensablent le "temple bas" ("temple de la Vallée") de la pyramide de Khéphren, ils découvrent, dans son vestibule, une fosse dans laquelle des représentations du pharaon avaient été précipitées.
Des neuf statues qui en seront extraites, la seule "indemne" se révélera être un chef-d'œuvre d’équilibre et de majesté ! Elle constitue certainement l'un des plus beaux témoignages de la sculpture en ronde bosse de l'Ancien Empire !
"Elle est sculptée dans du gneiss, ou 'diorite de Khéphren' pierre irisée que les Egyptiens allaient chercher aux confins de la Nubie. Le matériau possède une propriété étrange qu'ils n'avaient pas manqué d'observer : les carrières situées en plein désert, s'auréolent d'un halo de lumière bleue au coucher du soleil. Participant à la symbolique céleste, cette vibration du matériau est encore perceptible et concourt à la majesté de l'œuvre" analysent avec sensibilité Christiane Ziegler et Jean-Luc Bovot dans "Art et Archéologie, l'Egypte ancienne".
Le Vicomte de Rougé présentera ainsi la découverte à la séance de mai 1860 de l'Académie des Inscriptions et Belles Lettres : "M. Mariette … vient d'extraire de la grande chambre centrale sept statues de l'art le plus parfait, et égales, pour plusieurs parties, à ce que nous connaissons de mieux de la statuaire égyptienne, sans même en excepter les beaux spécimens du musée de Turin. Elles sont en brèche verte, avec des veines jaunâtres. Le personnage est assis dans la pose hiératique connue; il est revêtu du tablier; deux lions debout forment les bras du fauteuil, où se développe la tige de papyrus. L'épervier ombrage de ses deux ailes la tête du roi, car c'est un roi, et M. Mariette eut bientôt le bonheur de lire dans la légende royale, gravée au pied de ces statues, le nom de Caf, le Chephren d'Hérodote, fondateur de la deuxième pyramide; ce qui leur donne une ancienneté de cinquante siècles environ (Chephren étant, avec Chouphou ou Chéops, et Menkérès ou Mycérinus, de la IVe dynastie). Ces monuments sont uniques; mais le grand intérêt d'une pareille découverte, c'est qu'elle nous révèle, dans ces âges si éloignés, un art très perfectionné, et que n'ont point encore altéré les conventions étroitement hiératiques des époques suivantes. Les jambes, les pieds, sont traités avec cette aisance noble de l'art colossal de la XIIe dynastie, et le modelé en est presque aussi élégant que sous l'époque saïte de la XXVIe. L'expression en est frappante, et l'on sent partout, sous le ciseau de l'artiste, l'étroite alliance de la majesté et du naturel, du style élevé et de l'observation attentive".
Elle deviendra, dès son inauguration par Ismail Pacha le 16 octobre 1863, l'une des pièces "maîtresse" du musée de Boulaq où elle "trônait" dans la salle centrale. Dans l'édition de 1883 de son "Guide du visiteur au musée de Boulaq", Gaston Maspero la décrira ainsi sous la référence 3961 : "Khafrî est assis, les mains allongées sur les genoux : un épervier debout sur le dossier du siège, enveloppe la tête de ses ailes, image du dieu Râ qui protège son fils Pharaon. On se demande comment les artistes égyptiens ont réussi à modeler avec tant de souplesse une matière aussi rebelle au ciseau que le diorite : tout le détail des genoux et de la poitrine est rendu avec une fidélité et une vigueur merveilleuses. Une grande expression de calme et de force est répandue sur l'ensemble".
En 1890, elle a rejoint le Musée de Guizeh, puis en 1902, celui de Kasr el-Nil - place Tahrir (JE 10062 - CG 14). L'admiration qu'elle suscite, nourrie par sa perfection, sa force ainsi que par son incroyable regard, jamais n'a faiblit. Ainsi en témoignent les mots de Jean-Pierre Corteggiani : "Matière, composition, modelé, expression ou fini de l’exécution : on ne sait ce qui est le plus admirable dans ce monument qui, taillé dans une superbe diorite foncée veinée de blanc, représente Chéphren 'en majesté'". Quant à Mohamed Saleh et Hourig Sourouzian, dans leur "Catalogue officiel du Musée Egyptien du Caire", ils font cette analyse très juste : "Vu de face, le regard du roi va loin, bien au delà de celui qui le contemple et pour qui le roi est dieu".
Cette impression de puissance est renforcée par la présence du faucon, représentant le dieu Horus, qui "apparaît derrière la tête de la statue, ses ailes derrière la tête du roi. Il exprime ainsi la protection accordée au roi et au trône d'Egypte; en d'autres termes, il sécurise la présence du roi sur le trône. La taille de ce faucon, qui est représenté à une échelle relativement plus petite que Chephren, reflète l’idée de divinité du roi" (Abeer El-Shahawy, "The Egyptian Museum in Cairo").
Sur les côtés du trône de "l'Horus Vivant" on trouve "le motif caractéristique du sema-taouy en bas-relief, symbole de 'l'Union des deux terres'". Celui-ci est composé "des deux plantes héraldiques de Haute et de Basse-Égypte, à savoir le lotus et le papyrus, dont les tiges se nouent autour du hiéroglyphe représentant la trachée, traduit par le verbe 'unir'" précise Rosanna Pirelli dans "Les Trésors du musée égyptien".
La statue mesure 1,68 m ce qui pourrait faire penser à une reproduction grandeur nature du pharaon. Voici l'interprétation de l'égyptologue Jean Capart dans son article "Tête égyptienne du Musée de Bruxelles" : "Il n'était point nécessaire que les statues royales présentassent les mêmes caractères réalistes que les statues des sujets. En effet, la statue de Khéphren en diorite présente déjà les caractères très nets d'idéalisation des traits. Cette tendance ira en s'accentuant de plus en plus, à peu près sans interruption, jusqu'à l'époque d'Aménophis IV".
Les auteurs de "L'Egypte pharaonique, histoire, société, culture" rappellent que Khéphren, quatrième roi de la IVe dynastie, était l'un des fils de Chéops et estiment la durée de son règne à 25 années. Ils ajoutent que ce roi : "fit bâtir sa pyramide - de dimensions comparables - à côté de celle de son père, et la dota d'un important ensemble cultuel incluant une image géante du roi sous la forme d'un sphinx - un lion à tête humaine - tourné vers le soleil levant et associé à un temple solaire".
Selon Rosanna Pirelli, il est probable que cette magnifique statue ait été originellement placée à l’intérieur de cet édifice… En effet "Les fentes pratiquées dans la partie haute des épaisses parois en granit permettent à la lumière de pénétrer dans le sanctuaire et de se refléter dans le pavement en albâtre pour finalement illuminer les sculptures représentant le roi"…
marie grillot
sources :
Emmanuel de Rougé, Fouilles dirigées par M. Auguste Mariette dans la vallée du Nil pendant la campagne d'hiver de 1859-1860, Comptes rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, année 1860, 4, pp. 70-75
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/crai_0065-0536_1860_num_4_1_66298
Album du musée de Boulaq : comprenant quarante planches / photographiées par MM. Delié et Béchard avec un texte explicatif par Auguste Mariette-Bey, Éditeur Mourès (Le Caire), 1872
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b8626090c/f106.item
Gaston Maspero, Guide du visiteur du musée de Boulaq, édition 1883, TYP. Adolphe Holzhausen, Vienne, 1883, n° 3961
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6305105w.texteImage
Eugène Grébaut, Notice sommaire des Monuments exposés, Imprimerie Nationale, Le Caire, 1892
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k56121740/f103.imag
Gaston Maspero, Guide du visiteur au Musée du Caire, IFAO, Le Caire, 1902, n° 64
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k57248808.r=gaston+maspero.langFR
Jean Capart, Tête égyptienne du Musée de Bruxelles, Monuments et mémoires de la Fondation Eugène Piot, année 1906, 13-1, pp. 29-34
https://www.persee.fr/doc/piot_1148-6023_1906_num_13_1_1275
Borchardt Ludwig, Catalogue général des antiquités égyptiennes du musée du Caire - Statuen und Statuetten von Königen und Privatleuten im Museum von Kairo, Nr. 1-1294, Berlin, Reichsdruckerei, 1911
https://archive.org/details/statuenundstatue53borc/page/14/mode/2up
Gaston Maspero, Guide du visiteur au Musée du Caire, IFAO, Le Caire, 1915, n° 138
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6572454w/f29.item.r=bracelet.texteImage#
Arthur Weigall, A Short History of Ancient Egypt, Chapman & Hall, London, 1934 - En français, Histoire de l'Egypte Ancienne, Payot, 1935
Bertha Porter, Rosalind L. B. Moss,Topographical Bibliography of Ancient Egyptian Hieroglyphic Texts, Reliefs, and Paintings - III MEMPHIS Part 1. Abu Rawash to Abusir, Second edition revised and augmented by Jaromir Malek, Griffith Institute Ashmolean Museum Oxford, 1974http://www.griffith.ox.ac.uk/topbib/pdf/pm3-1.pdf
Jean-Pierre Corteggiani, L'Egypte des pharaons au musée du Caire, Hachette Paris, 1986
Elisabeth David, Mariette Pacha, 1821-1881, Pygmalion, 1994
Mohamed Saleh, Hourig Sourouzian, Catalogue officiel du Musée Egyptien du Caire, Verlag Philippe von Zabern, 1997
Francesco Tiradritti, Trésors d'Egypte - Les merveilles du musée égyptien du Caire, Gründ, 1999
Christiane Ziegler, L'art égyptien au temps des pyramides, Réunion des musées nationaux, 1999
Guide National Geographic, Les Trésors de l'Egypte ancienne au musée égyptien du Caire, 2004
Abeer El-Shahawy, The Egyptian Museum in Cairo, Matḥaf al-Miṣrī, American University Cairo Press, 2005
Christiane Ziegler, Jean-Luc Bovot, Petits Manuels de l'Ecole du Louvre, L'Egypte ancienne - art et archéologie, Ecole du Louvre - Réunion des musées nationaux-Grand Palais, 2011
Pierre Tallet, Frédéric Payraudeau, Chloé Ragazzolli, Claire Somaglino, L'Egypte pharaonique, histoire, société, culture, Armand Colin, 2019
The Egyptian Museum - Statue of Khafre
https://egyptianmuseumcairo.eg/artefacts/statue-of-khafre/





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